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Part 7

Chapter 73,686 wordsPublic domain

Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée, il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres. Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.

L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla, descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient, étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres et aux délices d'une passion sans espoir.

Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie, l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient, suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes:

Ces hautes montagnes Si hautes, si hautes, M'empêchent de voir Où sont mes amours.

Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi, jardin mystérieux de la félicité!

La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal en me frappant.

XVIII

Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit de nos états d'esprit, de ce que nous cachions de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces dames l'obligèrent presque à se mettre au piano après le repas. Ses cahiers étaient déjà enfermés dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une mazurka de Chopin. Mais à peine le thème posé, à peine les premiers pas faits sur ce chemin de la douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. Elle quitta le piano et bientôt après le salon. La voiture avait ébranlé ses nerfs, s'excusait-elle. Mais son regard en s'en allant me donnait une autre explication. Évidemment elle avait peur de se trahir, elle était impuissante à dissimuler son trouble. Elle avait hâte d'être seule, de s'interroger, de regarder en elle-même.

Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi cette nuit-là; ce fut pour tous les deux comme une veillée des armes avant notre dernière rencontre.

Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu de bonheur. Elle m'aime! elle m'aime! répétais-je. A peine si mon exaltation me permettait de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir Thérèse, en tête à tête maintenant avec sa conscience. Peut-être son ignorance en lui cachant le danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se mêler à son supplice. Si funeste qu'il soit dans la suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de lui une atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et cependant ce que je savais de mon amie aurait dû m'avertir que pour elle, dès la première atteinte de la passion, ce serait le combat et le martyre.

Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la revis le lendemain, eût bientôt fait de me renseigner. La fièvre m'avait tiré du lit dès avant l'aube; après une fausse sortie dans la rue qui devait assurer la liberté de mes mouvements, j'étais rentré par l'escalier de la terrasse, et là, blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je guettais l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard me ménagerait-il un dernier tête-à-tête, et je me tenais prêt à aider le hasard.

Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de mon affût. J'avais entendu la servante se lever, remuer dans la maison, ouvrir les fenêtres, porter les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère et ma femme étaient parties à l'heure habituelle, leur paroissien à la main; la servante après elles était allée au marché. Nous étions seuls, Thérèse et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle avant le retour de ces dames, avant l'arrivée de Marc? Elle était levée; une ou deux fois je l'avais aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa fenêtre. Elle regardait le temps qu'il faisait sans doute. La matinée était sombre, cloîtrée, silencieuse; le brouillard, qui voilait les montagnes à mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon le plus intime, le cercle habituel de nos promenades, les plus proches hameaux, les clos d'herbe au bord du gave, les châtaigneraies au bas des pentes.

Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut enfin sur le seuil de la porte à vitres du salon. Elle? non pas, mais une autre elle, une figure qu'il me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était changée. Une nuit de passion, une secousse d'orage avaient repétri ce visage que je croyais si bien connaître. Sa beauté restait, mais combien différente! Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits d'expression enfantine avait disparu; à la place des colorations d'aube si délicates, dont elle était parée jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux brillantés de fièvre, dans la minceur frémissante du sourire, dans le trouble de la chair pâlie où montaient de brusques flambées de pourpre, c'étaient toutes les évidences de l'amour douloureux, de la passion aux prises avec le devoir.

Elle frémit en m'apercevant.

--La montagne est en deuil de vous! lui dis-je en lui montrant la vallée en pleurs sous les rideaux de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu qu'elle se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez un meilleur souvenir.

L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité de mon attitude, la détendirent.

--Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous que ce fût bien nécessaire?

Sa tristesse me fendait le coeur. Je ne sus pas plus longtemps me contraindre.

--C'est donc fini, balbutiai-je; nous ne nous verrons plus, mademoiselle Thérèse!

--Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en détournant les yeux. Je ne suis restée que trop longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous le savez bien, que de me promener et de causer,--même avec vous! Mes doigts se rouillent ici, et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que deviendrait mon frère? Et puis... elle hésita un moment, comme si elle avait quelque chose à ajouter, et conclut d'un geste vague en secouant la tête.

--Je sais tout cela, lui répondis-je; je ne suis ni un égoïste ni un ingrat. Permettez-moi seulement de toujours penser à vous comme à la plus chère, à la meilleure des amies.

--Si je vous le défendais, vous ne manqueriez pas de me désobéir, sourit-elle. D'ailleurs ni vous ni moi ne sommes tout à fait les maîtres de nos pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent heureusement; et c'est assez, n'est-il pas vrai?

--Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile quelquefois entre la volonté et le coeur!

--On lutte, répondit-elle, avec une dureté d'orgueil dans le timbre de sa voix.

Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant de la gare nous rappela brusquement à l'un et à l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse s'attendrit.

--Mme Lavernose m'a fait promettre de lui écrire; vous aurez souvent de mes nouvelles,--si elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une nuance de coquetterie.

--Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan de tout mon être; et que je vous aime! ajoutai-je à voix plus basse.

Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.

Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à défaillir. Et moi j'étais là, balbutiant des paroles d'excuses, avec une envie folle de la prendre, de la serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon avec mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions déjà à ce point où l'amour seul peut guérir les blessures de l'amour.

L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur la terrasse mit fin à mon embarras et à l'angoisse de Thérèse. Presque au même moment, Marc faisait son entrée. Et ce furent les préliminaires du départ, les derniers préparatifs, le bruit triste des malles traînées sur le plancher comme d'un cercueil qu'on emporte, et les adieux à la maison, la caresse du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, à la vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte de ses larmes, honte de me les montrer, honte de laisser croire aux autres, à ma femme et à ma belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La nécessité de mentir la révoltait; d'autant qu'à ses marques de regret répondaient de vrais témoignages de sympathie. Notre petit monde pleurait Thérèse: Cyprienne, ma belle-mère, tous. Jacques sanglotait depuis la veille et, la petite servante, avec le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur sa figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur qui allongeait une poignée de main à sa malade du haut de son cheval barbe, compagnon inséparable de ses tournées; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient pour la voir passer, au seuil des portes.

Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les minutes brutales; l'omnibus, la gare, le wagon.

Thérèse était montée dans son compartiment; penchée à la portière, avec un bouquet de roses à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait. Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les roses! Que voulait-elle dire? Quel ordre, quelle promesse me léguait-elle en s'en allant? Le train se mettait en marche et elle me regardait, elle me souriait encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent le regard, ses lèvres le sourire. Une seconde encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de pâleur dans du rose. Et tout disparut.

XIX

--Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne; le temps doit être couvert en plaine. Mlle Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.

--La pauvre enfant est encore faible, ajouta ma belle-mère, l'émotion l'a brisée; elle avait l'estomac fermé ce matin.

J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir de mon rêve. La voix de Marc me réveilla.

--Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? Pensez-vous que le brouillard se lève? Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous montons à Pibeste?

J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer devant un tête-à-tête.

--Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je; il remue déjà; le Léviste tantôt laissait voir sa couronne; bon signe; ce serait parfait si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil.

Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu Pibeste, mon cher ami; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité des plaines de la Bigorre et du Béarn.

A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là l'uniformité des pentes; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité pouilleuse au pied d'un médiocre clocher.

L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait, adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient raconté ou chanté la passion; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un élément ou un passage de l'amour: l'état de fièvre créé par l'obstacle. Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus haute, la plus complète de l'amour.

--Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je, mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher Monsieur, avant de régenter la littérature.

--C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme.

--Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits, fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments, pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la tête est toujours prise avant le coeur!

--Eux comme les autres; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute, une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et sourdes; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre; c'est à nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'oeuf.

--Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je; je voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas; mais quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une image, que faire et comment résister?

--Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les oreilles!

--Pauvres précautions, mon cher, contre les fatalités de l'instinct. Songez que les êtres d'imagination sont tous, ou peu s'en faut, des enfants ou des sauvages, des impulsifs, des inconscients.

--Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire que vous, par exemple, qui avez l'âme d'un poète, s'il vous plaisait, sous prétexte de musique ou d'image, de faire une infidélité à votre femme, vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi croire que vous hésiteriez le cas échéant.

--Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité matérielle ou même devant la trahison du coeur qui briserait le lien affectueux; mais l'infidélité du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, comme les plantes amoureuses du soleil, vers une beauté supérieure, celle-là, pourquoi me l'interdirais-je? Que j'aie l'imagination occupée d'un rythme vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui ma dévotion pourrait-elle nuire? Quand j'en serai là d'ailleurs, je ne manquerai pas d'avoir recours à vos lumières. En attendant, je vous permets de supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, même le pire.

--Vos _distinguo_ me paraissent bien un peu perfides, mon cher monsieur Lavernose; mais vous aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai de vous, conclut Marc.

Évidemment il n'avait aucune envie de se brouiller avec moi; il lui suffisait de m'avoir averti.

Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion presque au même instant. Nous sortions, nous nous évadions enfin de l'interminable taillis où nous dialoguions depuis une heure. Et le brouillard nous quittait. C'était devant nous la fête de l'été, la splendeur du ciel pyrénéen, la délicatesse de l'azur autour des rochers et des arbres. Des bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un éboulis de masses calcaires. Et au-dessus de cette pente rocailleuse, s'évasait la coupe verte d'une étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, des ramades de brebis tondaient l'herbe au bord des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre des roches surplombantes, observés par les cabanes de bergers qui se groupaient au sommet d'un mamelon de daphnés et de bruyères. Et c'était, plus haut encore, la facilité d'un pâturage en pente douce, d'où les quenouilles d'asphodèles se levaient en moisson blanche. Tout le revers de la montagne en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si forte que les papillons engourdis se pâmaient, se laissaient prendre sur les fleurs.

Le sommet pointait au-dessus, défendu comme d'une dernière barricade par une cépée de hêtres. Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait possession des paysages étalés confusément devant lui.

Le brouillard du matin s'était épaissi en montant; il s'interposait par endroits, flottait entre la plaine et la montagne, et ces intervalles de néant donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous nos regards, un aspect de chaos, de planète en formation. Plus près cependant, à la base de Pibeste, des morceaux de pays se précisaient; on distinguait un village, un lac, un tournant de route, un moulin sur le gave. Et cela était chétif, sans beauté, sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un jouet d'enfant, le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc où se trémoussait une humanité minuscule.

La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, d'une vastitude aussi pénible au regard que l'infini peut l'être à la pensée. Une traînée blanche apparaissait au bord d'une ondulation de cette mer, comme un peu d'écume à la crête d'une vague. Je nommai Pau. Tarbes, plus près, se cachait derrière le massif du Léviste, mais des détonations sourdes, irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient sa présence. C'était l'arsenal qui essayait ses canons.

Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé, la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc. C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le cercle: le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt, crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine vaincue par les éléments.

Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité exagérée par le défi des cimes.

L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là, devant son futur historien; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel il avait fondé sa fortune.

Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir. C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de maître de conférences, de chargé de cours peut-être: la vie matérielle largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage. Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle appui de son coeur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air; Marc connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa famille; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure.--Mais, ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire. Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même tout ce que je souhaite provisoirement; mais si l'amour allait venir, l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage, libre même,--il faut tout envisager,--libre pour la passion.

Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement: