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Part 6

Chapter 63,789 wordsPublic domain

Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures; il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien employer.

--Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?

Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but précis et certain.

Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce gamin que mes soins de chaque jour.

Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre. Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?

Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait tous.

La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc, ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.

Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel, le douloureux Chopin.

Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les bornes de son empire sur elle.

Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet, quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une boîte à musique.

XVI

Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine; nous décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit.

Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider. Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente: un son essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner.

Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc était en train de bavarder: la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si particulier; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire: Le spectacle des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans livres, adieu ma thèse!

Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il; toute une civilisation à reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement, à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le monde était content--tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de _Normale_, mais il ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient ses livres: le _Duché d'Aquitaine_ et cette _Morale à travers l'histoire_, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme à la mode.

Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble; c'était moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer, de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant ou de moraliste.

Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.

--Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après elle une amie comme Mlle Romée ne se comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous après notre départ?

La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être; elle raviva brusquement ma jalousie. «Après notre départ...» avait-il dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne tarderaient pas à se rejoindre; leurs existences recommenceraient côte à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir?

Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là, devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir.

--C'est vrai que Mlle Romée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me remémorer cette charmante amie.

Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc.

--Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois vous le dire; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.

--Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes...

--Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures; je piocherai mon Cassiodore en vous attendant.

Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses vacances:

--La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer, voyez-vous; le travail, c'est encore ce qu'il y a de meilleur dans la vie.

XVII

A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres, flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes.

--Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on bâtira plus tard.

Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise sur la direction à donner aux études de Jacques.

--Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste. Enfin, nous verrons, conclut-il.

Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse. Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse. Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour, de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient les plus sublimes élans de l'abnégation...

Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous. Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages.

Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc Échette.

Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes.

Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude irritante de Marc Échette.

Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui devait nous promener tous les trois autour de la vallée.

Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît, endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme une autre moins calme et plus émouvante beauté.

Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur, l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet examen l'avait troublée.

Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait, aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi, de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat semblait alors se fondre.

Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant, j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau, m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus vif, la communion plus ardente.

C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités, garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls, le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie. C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas les roses éphémères de mes éphémères passions.

La calèche maintenant traversait un village.

Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges embaumées de l'odeur du foin nouveau.

Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique, l'arrivée de l'imprévu.

Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.