Part 3
Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence. Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers. C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception probable. Le train s'arrêtait; je vis une jeune fille se pencher à la portière d'un compartiment de seconde; c'était elle évidemment; elle était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie, alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre, et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun, du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère dissonance.
L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades échangées entre ces dames; l'installation enfin.
Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient peu à peu; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant de son exil, son coeur se serrait sans doute; elle songeait à ceux qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore peut-être...
Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins, sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines, les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.
Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour elle.
Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait,--je croyais le voir du moins,--dans le rêve de l'étrangère.
--Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma belle-mère.
Et Cyprienne:
--Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les épaules. Que dirait le docteur?
--Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du bout des doigts.
Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, m'était un enchantement; j'aimais ses mouvements allongés qu'une timidité subite écourtait quelquefois; j'aimais sa voix fraîche, enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles, une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait, souligner ses paroles.
Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage.
Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir, d'endiguer le flot; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer toute seule; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage; et ce fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les mains de l'innocente magicienne.
On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.
--Bonne fille, mais par trop économe de sa langue... fit observer ma belle-mère.
--As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces paquets de filasse sur les oreilles; on dirait qu'elle se fait peigner par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute...
--Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende, conseillai-je, impatienté.
Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'oeil le travail de mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps, sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge.
--A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le nez en l'air.
--Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle Thérèse...
J'embrassai Jacques; et sa mère, intervenant:
--Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père, et récite, paresseux!
VII
Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était calmée. J'allais et je venais dans la maison; j'avais repris mes heures de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait; je sentais en moi une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais d'optimisme.
Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus qu'avec la Thérèse vivante.
C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle...
Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en état de les lui présenter.
C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs: un horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives. Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à travers les bordures; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison des jardins; des villages, des hameaux s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de l'église; plus bas, à droite, c'était, presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès; et tout à fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle de jadis, était enfermée dans ces limites.
Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe; le vêtement des pelouses sur les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la vie pastorale faisait trace dans ces solitudes; une fumée verticale marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.
Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son voisin, le Léviste. Isolé,--tel un roi en exil,--au fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux pointes de sa fourche; plus loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz, surgissait le Maucapéra,--le mauvais prêtre,--un nom et une figure d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve; les montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier gigantesque; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit, le décor s'arrêtait brusquement.
Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide; je refaisais avec elle,--et elle pouvait les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous,--mes courses d'autrefois: Isaby, le Léviste, Villelongue... Je lui disais les départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la fontaine monotone; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant des brebis; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus, en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.
Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau des montagnes en fuite dans l'éther.
Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor des promenades publiques.
Ces sublimités la fatiguaient; elle souhaitait redescendre, entrer dans les maisons, connaître la vie des gens de la montagne; et pour la contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant au village de Marsous; je lui expliquais les usages anciens et les nourritures traditionnelles.
Elle écoutait ravie:
--Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à Marsous; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de résine; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des crêpes de blé noir!
--Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.
--Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse; et la chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en pierre...
--Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût: vous vous entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!
VIII
Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon, était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, comme si elle craignait de succomber à la tentation: Quand vous serez remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein, cependant.
--Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un jour. Et comme je me récriais: Je veux dire, êtes-vous capable de supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille; je ne suis pas encore assez bien pour commencer!
En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire; son regard allait de la musique vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample accord dans l'universelle harmonie.
Un soir, comme je revenais de la gare,--la journée était orageuse, et pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en contre-bas de la maison,--une musique de piano vint à ma rencontre. Je me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait, roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui, après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final.
Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même note; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses forces de convalescente; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt, lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter; mais comment qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient rouillés; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses. Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut en m'apercevant.
--Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle; excusez-moi. C'est ce maudit prélude... J'ai voulu voir; impossible. Il y a là un trait, une malheureuse quinte plaquée sur les touches noires; et cette main, cette vilaine main ne veut pas marcher...
--Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple; voilà ce qu'il vous faudrait aujourd'hui: de la musique pour convalescente.
Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.
--Une page de Schumann alors.
J'ouvris le cahier: elle attaqua les premières mesures du _Souvenir_. Et ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois de la musique; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.
Oh! ce motif du _Souvenir_! Après quatre années écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains, l'expression changeante de son visage. Le _Souvenir_! C'est au début comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement modulée, plane un moment, immobile; le sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.
--N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré; et elle relevait la tête.
Ses yeux étaient humides; les miens avaient peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.
Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la virtuosité seule s'employait, le motif du _Souvenir_ persistait en moi et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux sensibilités.
Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la dernière mesure.
Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la pianiste.
--Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.
--Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A vous voir, on ne dirait jamais... Les bobèches en tremblaient tout à l'heure...