Part 16
Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma sensibilité, la modifiait en même temps. L'amour descendait de la tête au coeur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'amant. C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus large: l'humanité. Pour la première fois peut-être, depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de moi, distincte, dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa destinée à elle, dans la réalité de sa douleur. Le prisme, la belle prison d'amour où mon imagination l'avait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang; elle était Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les autres, et c'était moi qui avais fait son malheur.
Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi; j'entendais monter, du fond de l'abîme où se débattent les existences humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était temps encore! Le remords me poignait; un mouvement de dégoût me soulevait contre moi, contre le piège où j'avais attiré mon amie, contre la demi-violence que je lui avais faite. Ah! Qu'il était loin, le désir! Je maudissais ma faute, j'implorais ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât pour me repentir, pour m'humilier devant elle.
Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des paupières remonta, le regard apparut. Elle revenait. Elle se souleva, regarda autour d'elle, étonnée. Cette chambre, ce divan... où était-elle? Elle se souvint et, tout de suite, elle se mit sur pied, pressée de partir. Mais ses forces la trahirent. Elle serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. Je la portai devant le feu, je posai une couverture sur ses épaules. La chaleur la remit:
--Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard s'arrêta sur la pendule. Six heures et demie! se plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. Vite, aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait ses cheveux, piquait des épingles dans sa coiffure. La fièvre, maintenant, la soutenait, activait ses gestes, multipliait ses paroles: Que je puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce que je demande. Après, tant pis! Je n'ai pas peur de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il arrive, je ne souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle avait fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la main: Adieu! me dit-elle. Vous savez ce que vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour venir chez vous, que cette folie au moins serve à quelque chose. Adieu pour toujours!
Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas contre l'éternité de son adieu. Je laissai agir la fatalité; il me semblait qu'elle savait mieux que moi ce qu'il y avait à faire.
--N'appelez pas folie un acte de dévouement qui nous a sauvés tous les deux, répliquai-je cependant. Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi un misérable. Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir me tuer; je me rendais justice. Mais rassurez-vous; tout cela est fini. Vous pouvez être heureuse encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous vous souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être pour me haïr!
Nous étions au jardin, elle chancela encore avant d'arriver à la grille. Je me portai à son aide.
--Rentrez, lui dis-je; je vais chercher une voiture, ou bien appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la descente.
Elle ne voulait pas, j'insistai:
--Je vous ai fait assez de mal avec mon amour; laissez-moi maintenant m'occuper de vous comme un frère.
--Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. C'est le châtiment de notre faute, qu'elle nous rende désormais étrangers l'un à l'autre.
--Pourquoi parler de faute? Vous savez bien que vous n'avez rien fait de mal... lui dis-je.
--Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas déjà trop que de donner son coeur à qui n'a pas le droit de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. Laissez-moi. Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans la vie...
Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc qui répondit à ma place. Il sortit rapidement de l'ombre d'un massif, et s'avança vers Thérèse.
--Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, mademoiselle Romée, dit-il simplement. Et comme elle hésitait, étonnée de le voir là: Pardonnez-moi d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il; je n'ai pas douté de vous, croyez-le bien; j'ai pensé seulement que vous pouviez avoir besoin de moi...
--En venant chez moi, réclamai-je, Mlle Romée savait qu'elle n'avait rien à craindre.
Marc ne se donna pas la peine de me répondre. Thérèse avait pris son bras. J'entendis la porte de la grille se refermer sur eux. Dans la traînée d'un bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis disparaître lentement.
Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La mortification que m'avait infligée Marc, sa prise de possession de la malade, n'allégeaient pas la responsabilité que j'avais encourue. Thérèse avait l'air d'être gravement atteinte; tant que je ne la saurais pas en voie de guérison, ma vie à moi demeurait en suspens. J'allai droit à la rue du Pont-de-Tounis. Du même coin d'ombre où je m'étais blotti pendant quelques soirs, témoin indiscret des concerts de Thérèse,--mais qu'étaient mes fièvres d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes angoisses de maintenant?--j'épiais l'appartement des Romée, les allées et venues autour du drame commencé chez moi, et dont je voulais à tout prix connaître la suite. Je fus assez longtemps sans rien découvrir. Les fenêtres du côté de la rue et du pont étaient fermées, la véranda était obscure. Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse qui donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans doute, Marc, après avoir ramené la malade, n'avait pas voulu la laisser seule avec sa mère; la femme de ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais pas vue sortir. Il était tard déjà quand le docteur Estenave, appelé probablement dès la première heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut longue; elle me parut interminable. Que se passait-il là-haut? Il descendit enfin, et je me jetai à sa rencontre.
Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.
--Encore vous? dit-il.
--Oui, moi. Comment va Thérèse?
--Mlle Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne l'avez pas tuée tout à fait. Elle a passé un mauvais quart d'heure; j'ai craint un moment une complication du côté des méninges; ça n'a été qu'une alerte. La fatigue est extrême, mais l'équilibre revient; les phénomènes nerveux disparaissent l'un après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera de la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence de sa part ou d'une seconde tentative d'assassinat.
--Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. Thérèse est sauvée, c'est tout ce que je voulais savoir.
Je m'éloignais; le docteur m'empoigna le bras, rudement:
--Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai encore un mot à vous dire. Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de vous occuper en bien ou en mal de Mlle Romée. Je vous en avais prié l'autre jour, et vous aviez consenti à rentrer à Argelès. Vous m'avez joué indignement. Cette fois, je ne vous demande rien; j'exige. Mlle Romée est ma cliente, Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit de les protéger toutes les deux contre vous. Ce n'est pas une menace en l'air que je vous fais, songez-y. Je vous ai traité une première fois comme un gamin, comme un inconscient, si vous aimez mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai comme un malfaiteur.
--Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement si vous vous souveniez d'avoir été amoureux, me contentai-je de répondre. Au surplus votre opinion m'importe peu, et encore moins votre menace. Vous n'avez rien à m'interdire et je n'ai rien à vous promettre. Je tiendrai les engagements que j'ai pris avec Mlle Romée. C'est à elle que je remets le soin de me disculper auprès de vous.
Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors de danger; je respirais. Elle d'abord. Demain il serait temps de penser à moi, d'aviser à mon salut.
XL
Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après, comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve. Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.
Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table: des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner, flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre, s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de mon inconscience.
Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse, toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses. J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu pour m'en délivrer.
L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire.
Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi; une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir.
--J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet, me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin, d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui. Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour toutes.
--En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur.
--Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien, mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons, paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir dans la peau d'un brave homme!
Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais, étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir. Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à mon appel.
Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se dérobait, je courus après lui.
Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée; c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour était mort.
Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros, sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi! J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de mes illusoires tentatives.
Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs, comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas, déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil, chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être, je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs limbes.
Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc, pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance. Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore. Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et d'attendre.
XLI
Un matin,--nous étions aux premiers jours de mars,--comme je rentrais d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée, les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une mendiante. C'était sans doute,--la couleur de son fichu en pointe, noué sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient,--une de ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain sur les grandes routes. Elle me tournait le dos; son visage qu'elle portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, sûre de cette façon de ne pas me manquer.
--C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi! répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face: Tu sais que l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle comme si tu relevais de quelque grosse fièvre; et ces cheveux blancs, sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée, n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux enfant!