Part 15
Et ce fut une suite de journées pareilles: des matinées lentes de rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée, imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber, j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de crépuscule flottait au couchant sur les ramiers,--les plantations de peupliers,--qui bordent la Garonne. Il faisait doux; un souffle presque tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait, reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières, et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril.
Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le triomphe de Marc; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même; la rendre à Marc, jamais!
Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au coeur que je faillis me trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient ensemble; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis Marc se pencher vers Thérèse; leurs têtes se touchaient. Que lui disait-il? C'était comme un débat entre eux; Thérèse avait des hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à la poursuite de Thérèse.
Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui parle.
--Vous? dit-elle en m'apercevant; et elle se reculait, tremblante.
--Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?
Et elle:
--Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.
--Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, n'est-ce pas?
--Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez ainsi?
Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage; je ne la voyais pas, je l'entendais; et cette voix me bouleversait comme une voix d'outre-tombe.
--Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi; mais j'ai cru mourir en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi; je me suis trompé, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!
Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son chemin.
--Pardonnez-moi! insistai-je; j'ai manqué de parole; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot, que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.
--Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle; on peut nous voir; partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile; tout est fini entre nous.
--Ne me dénoncez pas au moins; jurez-moi de ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de vous revoir, je vous le promets.
--Soit; mais partez, dit-elle.
Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.
XXXVIII
Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse. J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à me détester et à se donner à moi.
Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance, qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde. Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion à mesure que je la composais:
Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter, et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme, eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.
Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je glissai, presque de force, le papier dans sa main.
La réponse arriva le lendemain.
Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse. Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait, pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et, sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre! Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque d'être obligée de vous aimer!
Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de la déshonorer.
Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur; vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé, fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour. Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André. Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime, André, et je vous dis un éternel adieu!
Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi désespérantes l'une que l'autre.
Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même, une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser, m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur! Était-ce possible?
Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout, facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif, l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard, confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie. J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même façon violente et muette qui m'avait réussi déjà.
Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas; vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné. Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens? mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si longtemps sans nous revoir!
XXXIX
Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul fait de me poser cette question quatre ans après implique bien un peu la réponse. Et cependant je suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant quelques heures. Mon imagination m'avait montré la vie sous des couleurs telles, que je m'évadais vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en me séparant pour toujours de Thérèse, mon projet de suicide avait encore cet avantage de me rapprocher peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. Dès lors les images funèbres s'écartaient, s'attendrissaient tout au moins. L'amour et la mort se jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles attitudes. Après être venue chez moi, après m'avoir accompagné au seuil du mystère, comment Thérèse pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion? Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes en transports de bonheur; les bras noués par l'adieu s'étreindraient pour une caresse suprême.
Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi de la peur, de cette peur brutale qui vide le coeur et paralyse la pensée, me livrer sans trop d'angoisse à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, les dernières, et il me semblait, à mesure que se rapprochait l'échéance, que mon humanité s'allégeait, qu'elle flottait déjà au bord de l'inconnu. Mes impressions étaient d'une acuité singulière. Des souvenirs me traversaient, lucides et brefs à la façon de ces paysages qui jaillissent brusquement dans la flambée d'un éclair. C'était une couleur de ciel, une odeur de saison: des lambeaux de vie incohérents et intenses. Et à chacun des morceaux de ce moi disparu, j'envoyais le salut de celui qui les résumait, de l'unité passagère qui allait disparaître, s'évanouir volontairement à son tour.
Les heures passaient; la dorure triomphale du couchant s'était éteinte aux carreaux de la chambre que gagnait insensiblement le doute du crépuscule.
L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité méchante du flacon préparé pour l'acte suprême, un flacon de laudanum à étiquette rouge, couleur de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre pour une scène à jouer ou véritable engin de mort, qui sait? La minute finale ne s'offrait encore à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, précisée à peine, je détournais la tête, décidé à ne pas la regarder en face. J'eus même une hésitation à allumer la lampe; il me semblait que la lumière allait se faire en moi du même coup, illuminant ce que je ne voulais pas voir, dessinant dans leur relief les attitudes du meurtre, de l'agonie. Mais Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, dans nos brèves rencontres. Pour lui faciliter l'accès de la maison, pour assurer le secret de sa visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai les volets.
Et ce furent, oh! combien longues, combien fiévreuses, les minutes de l'attente. J'avais des intervalles de prostration où je m'étendais sur le divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans d'impatience qui me jetaient au jardin, au seuil de la porte. Là, penché vers la descente de la rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements de fiacre montaient, approchaient quelquefois, puis décroissaient dans un vague lointain, ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, d'un voisin, d'une voisine, qui refermaient leur porte. Je rentrais alors, moi aussi, je consultais ma montre. Cinq heures et demie; six heures moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne viendra pas, me disais-je. J'écoutais de nouveau malgré moi. Mes nerfs trop tendus grossissaient, dénaturaient les bruits; le craquement d'un meuble à côté de moi, le coup de lime d'un insecte dans le bois de la table, c'était la porte de la rue qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans le jardin.
--André? André?
C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. Elle me repoussa doucement, mais pour chercher aussitôt de la main l'appui du mur, le secours de la table.
--Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant elle.
Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un manteau l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette masquait son visage. Ses yeux seuls parlaient au travers. Muette et raidie, elle observait furtivement, inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu la fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara vivement, la brisa sur la pierre de l'âtre. Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent; elle se laissa tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient; des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine. Ils éclatèrent enfin. Je ne savais comment la calmer. Elle me fit signe de ne pas intervenir.
Et quand la crise fut un peu apaisée:
--Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle; jurez-moi de ne pas recommencer! Ne me donnez plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai failli en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je m'y suis traînée. Tout à l'heure, en passant sur le pont du chemin de fer, il m'a semblé que quelqu'un me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans ces rues noires. Je ne pouvais pas achever de monter chez vous. J'avais des éblouissements, des vertiges; j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de nouveau, ou je vous quitte à l'instant.
--Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi m'imposer ce supplice de vivre sans vous?
--Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je seule à souffrir?
--Oh! vous, votre orgueil vous viendra en aide. Si j'étais sûr de n'être pas plus malheureux que vous!
--Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je suis trop raisonnable! Et c'est vous qui me le reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, chez vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, si quelqu'un me voit sortir. Quelqu'un? Marc peut-être; il sait que vous êtes à Toulouse; il nous surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui reste de mon honneur ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Si vous saviez les affronts que j'ai endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a refusées. Tout le monde pleure à la maison; c'est la ruine. Mais que vous importe à vous? Ah! mauvais, mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous ne voyez pas que je n'en peux plus? Tenez, tâtez mes mains, insista-t-elle en venant à moi. N'est-ce pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?
Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la main brûlante et sèche qu'elle avait mise dans la mienne.
--Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! si vous le vouliez, comme nous serions forts, comme nous serions heureux encore.
Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher vers moi, achevait de lui signifier ma pensée. Elle était debout, et moi devant elle, sur le divan, où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me répondre, elle dégagea sa main. Plus pressant alors, j'entourai sa taille qui se raidissait, se dérobait à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis fléchir; ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, elle s'abattit dans mes bras. Elle était évanouie. Je l'allongeai sur le divan, je désépinglai son chapeau, je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de ses mains. C'était tout ce que j'avais vu faire, tout ce que je savais faire, en pareil cas. Et ce n'était pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait pas. Inerte, la figure blanche, les bras morts, elle était là, étendue, voilée à demi de ses cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.
Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, je vous le jure; c'était la peur qui me tenait, l'angoisse d'un malheur possible, d'un malheur tel que je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué avec la mort, et la mort appelée était venue. Ma tête se perdait. Agenouillé devant Thérèse, je répétais machinalement mes gestes de secours. Respirait-elle au moins? Oui; le pouls battait, la poitrine se soulevait à de longs intervalles. C'était la vie. Je me désangoissai alors, le sang-froid me revint. Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne l'avais fait jusque-là.
Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien changée. La malade que j'avais là sous les yeux n'avait presque plus rien de l'image avec laquelle je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit en les humanisant certains visages d'un éclat trop vif,--effigies d'héroïnes ou de déesses,--le malheur avait gâté les harmonies discrètes, le charme délicat, de cette figure toute en nuances. Le galbe, l'enveloppe, l'expression, tout était altéré. Les roses et les lis étaient fauchés; la cernure des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre grise, comme un peu de nuit déjà, amassée au creux des joues amaigries, tout dénonçait la détresse profonde d'un être dévoré par une passion sans espoir.