L'image

Part 14

Chapter 143,803 wordsPublic domain

Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable docteur.

Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer la courroie. J'avais les doigts fiévreux et les jambes molles; le docteur, lui, pliait, empaquetait avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un chirurgien en exercice. Et en opérant, il se moquait de ma maladresse: Quand j'aurai un bras à couper, je ne vous demanderai pas de m'assister, me disait-il.

L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine le temps de faire enregistrer mes bagages.

--Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour moi, me recommanda le docteur, debout sur le marchepied de la voiture. Et plus bas: Si vous êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre enfant; je ne suis pas si mauvais que j'en ai l'air, je vous ferai passer des nouvelles en contrebande!

XXXIV

Le train partait. La bonne figure rougeaude du docteur, avec son grand nez montagnard et la broussaille blanche de ses sourcils, se reculait dans des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, des envers de maisons défilaient à la portière; puis ce fut, après un tunnel, l'allée de platanes au bord du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré nos promenades toulousaines, puis le faubourg Saint-Michel et le calvaire témoin de nos rendez-vous; puis encore, dans le lointain, sur la plaine grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la Dalbade. Et à un tournant de la voie, derrière un rideau d'arbres, Toulouse disparut. J'étais seul, seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas d'autre camarade de route, pas d'autre ami pour m'attendre à l'arrivée que le devoir, le devoir sans attrait, le devoir sans conviction. Triste compagnie! J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à mon coeur aucun point d'attache avec Argelès. Et mes autres liens, mes liens coupables, étaient rompus aussi; mais, mal arrachés, ils tenaient par des lambeaux vivants, ils communiquaient par des fibres encore résistantes au plus intime de mon être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.

La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, le déroulement à perte de vue, sous le ciel bas, des guérets et des vignobles, les aspects sévères de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière déclinante, s'accordaient, en l'aggravant, avec la tristesse découragée de mon rêve. Noir sur noir; je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme ma dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai sa photographie, je relus sa lettre, et en la relisant il me semblait que je l'avais mal comprise. La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le plus frappé d'abord, passait au second plan. Ce qui me sautait aux yeux maintenant, c'était l'amour, l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, le reste lui avait été imposé par la fatalité des circonstances. Elle n'était pas libre. Mais pendant qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si son coeur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait tant que ça à ce que ses ordres fussent exécutés? En tout cas, je m'étais trop pressé d'obéir. Mon soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode d'échapper aux conséquences de ma faute. Au point où j'en étais avec Thérèse, je n'avais pas le droit de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le temps de réfléchir, de choisir librement entre sa tranquillité et son amour. Après l'avoir emportée avec moi hors du monde réel, jusqu'aux sommets de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, malgré elle peut-être, dans la médiocrité de la vie bourgeoise.

La photographie de l'aimée était là, devant moi; je lui parlais: non, lui disais-je, non, mon amie, je te le jure, je ne te quitterai jamais! Des baisers, des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient ces serments. Mon exaltation croissait, et avec mon exaltation, le désir, l'impatience du revoir. Entre le monde de la passion, le monde ardent et coloré où je vivais depuis trois mois, et le monde du devoir, le rivage glacé où j'allais aborder tout à l'heure, mon hésitation ne pouvait pas être longue.

Une circonstance futile aggrava subitement, précipita la crise. En replaçant la lettre de Thérèse sous son enveloppe, je m'aperçus que cette enveloppe ne portait aucun timbre. Thérèse probablement l'avait mise elle-même dans ma boîte. L'heure pressait sans doute, et elle n'avait personne à qui confier le papier. Elle était donc venue chez moi; peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. Comme il fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée à une pareille démarche! Et c'était juste à ce moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais ma prudence et ma raison! Que doit-elle penser de moi? me disais-je.

Un arrêt du train me tira brusquement de mes réflexions.

--Montréjeau, six minutes! criait un employé.

Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua mes bagages. Je m'informai du premier train en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au docteur Estenave. Qu'il en fût informé par une lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût la curiosité de s'en enquérir lui-même, il pouvait très bien apprendre que je n'étais pas arrivé à Argelès. Il était prudent de lui faire perdre ma trace:

Le courage me manque pour rentrer chez moi directement, lui expliquai-je. Je vais chercher à Luchon ou à Bagnères la solitude indispensable à un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait la paix avec moi-même, mais alors seulement je retournerai à Argelès. Vous en serez averti.

Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle, qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était probable, je me décidais à changer de logement.

En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au penchant de la colline.

Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur; les fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble, épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier. Un clin d'oeil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret, la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire: C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton; c'est vous qui cueillerez les roses!

Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect: des capitonnages économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes; et le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile.

J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage.

Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en hommage devant la photographie de l'aimée; tout était prêt; Thérèse pouvait venir.

XXXV

Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.

Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi; il m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas battre en retraite.

Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.

Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore. Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle. C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas tout de fuir; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir, c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui, certes, il valait la peine d'y réfléchir.

Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour; l'orgueil de la vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon égoïsme: la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je sortis. Marcher soulage les indécis; c'est comme un acte de volonté plus facile, en attendant l'autre.

Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance panoramique; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient; les rubans blancs des routes, la ligne inflexible des railways, le linéament imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la barre tumultueuse des Pyrénées.

Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois, tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies, m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline: ville du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours.

C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix éparses de Toulouse: roulement des voitures, grondement des chaussées lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter; ce n'était pas encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette voisine où festoyait une noce pauvre; des couples d'invités s'ébattaient au jardin dans les entr'actes du quadrille; on entendait le grincement d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de quelques fantassins désoeuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée de la solitude environnante; le violon de la noce grinça ensuite en mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à l'entrée du faubourg.

Et la vie humaine fit silence.

Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque. Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor, planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent; le gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la paix crépusculaire: Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le mystère. Et le mystère commença.

Très vite, les lointains s'effacèrent; les linéaments des choses s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre. C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos; les tombes neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une foule attentive.

Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le coeur. Et tout mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne; de tous les souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs. Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de prendre un parti.

XXXVI

Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz. Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons!

J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse. Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité d'esprit habituelle?

Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie. Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis, elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait; je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et, comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut s'enfermer chez elle.

La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse. La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules.

Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était, joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre, avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce dans le néant.

Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette.

La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre les étoiles et les tombes.

XXXVII