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Part 13

Chapter 133,945 wordsPublic domain

--Jamais! repris-je; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit; le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!

--Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort; je le sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes. Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main: Allons, dit-elle; mon coeur n'a pas changé, mais il est mort; il n'y a plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions sans rougir garder l'un pour l'autre...

Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes larmes.

--Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse de mon coeur; je mentirais en m'engageant pour lui; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas à mourir.

XXXI

Thérèse m'avait quitté; j'étais seul sur le banc; je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais jamais osé solliciter: l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la fenêtre!

J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à l'oeuvre: Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de quel droit a-t-on essayé de désunir deux coeurs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous demander pardon de son erreur. Marc me déteste; mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous; mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!

A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!

La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans la main de Thérèse.

Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manoeuvre; mais je redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?

La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon coeur était fermé; mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste n'existait pas.

Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger à garder mon écriture.

Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix autant qu'il me serait possible.

Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer; elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc auprès de Mlle Romée; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me dévouer pour elle.

Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la peine de me le cacher.

--Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous de l'amour; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté de votre parole; mais devant l'entraînement de la passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais; c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas; pourtant ce rival est un honnête homme; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour vous aussi.

Marc réfléchit un moment; puis, se tournant vers moi:

--Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.

--Je l'ai eue, lui dis-je.

--C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal, prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. Essayez!

--Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute; je partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la sentence d'exil.

--A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement, permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être plus sûr.

Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.

XXXII

Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul jour cet unique moyen de communiquer avec elle.

Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore autant que la joie de revivre; mais c'était assez pour me renseigner, assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi, je n'avais qu'à aller de l'avant.

Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La matinée était consacrée à préparer le billet du jour; la soirée à constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination, l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant les vacances de mon coeur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus incidents de ma vie passionnelle.

Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions enfermés.

Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle, m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me parlait; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression; ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude.

Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens, d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque caresse, cette caresse était machinale. Son coeur s'absentait. Elle était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait déjà plus.

Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans doute, les analysait à mesure: la douleur de les constater ajoutait plutôt à la sagacité de son coup d'oeil. Je le voyais s'assombrir peu à peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu; la gravité triste où il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son coeur. La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions; inutilement; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice; mais c'était une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi, l'amour l'avait rendue égoïste; elle n'avait de pitié que pour moi, pour le demi-exil que m'avait infligé Marc; son unique remords était peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui parlant; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi, perdre le contact.

Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son coeur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous; nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson... A la fin d'une mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son visage baigné de larmes; nos regards s'épousaient, allumés de la même fièvre, amollis de la même langueur; nos lèvres frémissaient, se crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et Mme Romée s'étonnait.

--Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi, ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de loto.

XXXIII

Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait. Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique; vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la photographie la rendait gênante à passer de la main à la main; Thérèse, si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres; les autres suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe où je reconnus la main de Thérèse.

C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi comme un trophée; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de déchanter.

La lettre était un adieu:

C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait,--je devrais dire le châtiment,--ne s'est pas fait attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne s'était pas mis entre nous: Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop troublée pour répondre: Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle; on vous a vus ensemble. Tout Toulouse en parle; tu es perdue! Ce billet d'hier où Mme Durieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à sa fille... eh bien, sa fille n'est pas malade; elle a pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence: Thérèse a pu être imprudente; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. Mme Durieu est ma cliente; je la verrai; je lui parlerai. Je me charge de la ramener... Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. Que pouvais-je répondre? je me confessai; je dis tout. Et quand j'eus fini: Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue... La voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai donné; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille; on ne lui fera pas de mal; une simple expulsion. D'ici à demain André filera sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en votre nom; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami; soumettez-vous comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce portrait que je vous envoie,--dernière imprudence!--vous vous souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui est morte!

Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma porte. C'était le docteur. J'écoutai sa communication sans broncher. Il parla d'ailleurs rondement, de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.

Je protestai naturellement de la pureté de mes intentions, et le docteur en tomba d'accord avec moi.

--C'est l'imagination qui vous a joué le tour, me dit-il. La figure de Mlle Romée vous a tourné la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous êtes grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous excuse même, à condition que cela finisse. Il n'est que temps. Tout le monde n'est pas obligé de savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes inédit, je crois. Les bonnes âmes qui vous ont rencontré à la brune avec votre amie n'ont pas supposé que vous cherchiez auprès d'elle des motifs de sonnets. Vous l'avez compromise, la pauvre enfant; j'ai bien essayé de les rassurer tout à l'heure, elle et sa mère; mais quoi que nous fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice malaisément réparable. Vous n'avez, vous, qu'une façon d'aider au sauvetage: c'est de partir. Ça n'a pas l'air de vous aller; il vous en coûte de renoncer au personnage de roman que vous jouez ici pour reprendre le rôle un peu terne qui vous attend à Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent pour votre faiblesse, soyez faible jusqu'au bout; ne résistez pas quand le salut de votre victime exige que vous cédiez.

--Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez peut-être que j'ai obtenu la faveur de passer mon examen avant Pâques?

--A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on sait ce qu'en vaut l'aune et quelle carrière vous êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela. Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, vous devriez être trop heureux d'en faire le sacrifice. Allons, un bon mouvement, exécutez-vous. Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre caractère, on puisse au moins garder quelque illusion sur la bonté de votre coeur. Vraiment, mon cher monsieur André, vous oubliez trop que je suis le cousin de Cyprienne. Et Jacques? Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus rien? Vous n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de vous; il est délicat, et, au lieu de le fortifier, on exagère les soins, les précautions. Si j'ai bonne mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, je vous avais recommandé pour lui un traitement à l'eau froide au lieu du régime des cache-nez, véritables nids à rhumes, dont l'enveloppe la sollicitude maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? Prenez garde, monsieur Lavernose. Cet enfant saura plus tard, il comprendra; il vous jugera. Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père quand il aura vingt ans?

La lettre de Thérèse m'avait déraciné; tout m'échappait, je ne tenais plus à rien. L'attaque du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à partir. Je réclamai seulement un délai, le temps de régler mes affaires, de payer ma chambre, ma pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me poussait à solliciter ce répit; mais le docteur voyait clair dans mon jeu; il fut inflexible.

--Je me charge de votre liquidation, me dit-il; vous pouvez compter sur moi, nous règlerons plus tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a pas une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez à faire votre malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane voir un malade. Dans une demi-heure, je serai là avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! je ne me méfie pas de vos résolutions, sourit-il, mais enfin, avec les amoureux, deux sûretés valent mieux qu'une.