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Part 12

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L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur, alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche.

Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal. La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village, mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines.

Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à demi sous les voiles de la brume.

Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels. Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier, disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.

D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre. Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au tumulte de la vie.

XXIX

Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli, d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec sa conscience.

Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions aux autres et presque à nous-mêmes.

En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de square ou de promenade.

Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus, essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.

--J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose, dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?

--Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai pas une minute à perdre.

--Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait l'école buissonnière?

--L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant.

Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes.

Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.

--Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?

--M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.

--Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser sans la permission de ce monsieur!

Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale. L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux, l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait pas se passer de son affection.

Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il y reste!

Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.

--Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.

--Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.

Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il avait à me dire, et le délai lui avait paru long.

--C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.

--Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est un rôle qui ne peut pas me convenir.

--Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose! plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec précision.

--Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux. J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut; c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée, changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel, vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole, monsieur Lavernose.

Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part, à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette.

--Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long à me dire.

--A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien, je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose. Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des mauvaises langues.

Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.

--Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès. Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que votre conscience.

--C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi? Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire; elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir?

Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère froide passait dans ses yeux.

--Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré elle, me dit-il.

--Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez votre jeu; moi je jouerai le mien.

--Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous.

XXX

Le coeur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la porte de Mlle Romée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien; ce que je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous; nos âmes désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la passion.

Le visage de Mme Romée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien. Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa poignée de mains: des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant, comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers; mais, arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage lui manqua.

--Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle. Tout à l'heure, quand je serai plus calme... Et, se tournant vers moi: Marc est venu, dit-elle.

--Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?

Elle fit: oui, d'un signe de tête.

--Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc! Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?

Les sanglots l'étouffaient.

--Je ne peux pas... je ne peux pas... articula-t-elle.

--Eh bien, ne parlez pas, marchons; l'air vous fera du bien.

Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin:

--Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est expliqué; pauvre Marc!

Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main:

--Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison; et il a été si bon avec moi! Il pleurait lui aussi.

--Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux; il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste.

--Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et lui me suppliait de réfléchir; il m'adjurait de rompre avec vous: Ça finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre: Alors, me dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me dévouer pour vous; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour expliquer mon absence à madame votre mère; je ne remettrai plus les pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez pas, lui dis-je; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait la tête: C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi, que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de honte et de colère. Marc se rendit: Soit, je resterai, dit-il, mais si je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami!

Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.

--Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle porter ombrage à personne?

--Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce; je regrette presque de l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il souffrira; nous souffrirons aussi; sa vue nous sera un continuel reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il vaudrait mieux en finir?