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Part 11

Chapter 113,768 wordsPublic domain

Le dîner qu'on vint annoncer un moment après la délivra du danger de parler et de la contrainte de se taire. La bonne dame était gourmande. Pendant qu'elle se donnait tout entière à son occupation favorite, et que Julien s'animait à conter à Marc la chronique du lycée, les charges des pions, les caricatures de condisciples, Thérèse et moi nous causions d'Argelès, de nos promenades sous les châtaigniers de l'Aïroulat, le long des ruisseaux, à travers les prairies en fleurs qui bordent le gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à me ramener doucement en arrière, à me rendre, avec le souvenir de ces belles journées, la tranquillité d'esprit, la pureté de coeur qui avaient enchanté le début de notre liaison. Oublions, avait-elle l'air de penser, oublions, voulez-vous? les heures mauvaises, oublions les pas que nous avons faits ensemble sur le chemin de l'impossible. Je ne veux pas savoir,--je ne le devine que trop,--pourquoi vous êtes ici; je vous défends de me le dire. Ce vent de folie qui vous a poussé vers moi, je ne veux pas en sentir le souffle sur mon visage. Nous avons été imprudents tous les deux, mon pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. Aidons-nous maintenant à guérir. Puisque ce répit nous est donné, puisque cette douceur nous est permise de vivre encore quelques jours côte à côte, goûtons cette douceur, savourons ce répit. Savourons-le en tremblant; prenons garde de dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre le charme.

Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes yeux s'unirent aux siens pour conclure le pacte. Sous les espèces symboliques des crêpes de Marsous, nous communiâmes tous les deux dans le Souvenir. Mme Romée, qui n'avait pas les mêmes raisons que nous de les trouver bonnes, fit la grimace en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en revanche, demanda à y revenir, et Marc lui-même ne fut pas insensible à la poésie de cette nourriture virgilienne.

--Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, je porterai vos remerciements à nos abeilles. Ce sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs de la montagne qui font tout le mérite de nos crêpes.

--Les abeilles de Marsous dorment sans doute maintenant sous la neige; et vous n'êtes pas pressé de les réveiller pour vous acquitter de ma commission, répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé ces dames, vous avez l'intention de terminer vos études de droit à Toulouse, vous en avez pour quelques jours avant de revenir au pays.

--Je ne fais que reprendre langue à la Faculté et je repars, affirmai-je, heureux de cette occasion de rassurer le pauvre garçon, de désarmer, si je le pouvais, sa jalousie.

Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter à la Faculté, à me faciliter mes démarches au secrétariat, à m'initier au Toulouse universitaire où il avait ses grandes et ses petites entrées.

Un sourire de Thérèse me récompensa de ma diplomatie. Mais la musique lui fournit bientôt après un moyen plus efficace de communiquer avec moi. Mme Romée n'était pas trop d'avis qu'elle se mît au piano. C'était beaucoup de fatigue pour elle: Après une semaine de leçons, il me semble que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. Ce que la bonne dame ne disait pas, c'est que le concert la priverait d'une partie de cartes, plus intéressante pour elle que la musique; elle s'entendait mieux aux finesses du bésigue qu'aux inventions de Chopin.

Mais Thérèse insista:

--Je ne me suis jamais sentie plus en train, affirma-t-elle. C'est bien le moins, puisque je suis condamnée à faire du métier,--et quel métier!--mes huit heures par jour comme un manoeuvre, que je me repose le soir en faisant de la musique. D'ailleurs, je n'oblige personne à m'écouter, ajouta-t-elle; Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent aller ensemble. Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, tu vas me tourner les pages? ça te forcera à déchiffrer un peu.

Je m'étais installé de façon à dévisager en plein l'exécutante. Mais elle m'exila impitoyablement à l'autre bout de l'atelier.

--Impossible de jouer si je sens un regard sur moi, s'excusa-t-elle. J'ai besoin de me figurer que je suis seule.

Je n'insistai pas; à quoi bon? n'était-ce pas la voir encore, et la voir mieux, que de l'entendre? L'imprudente! Elle prétendait me dérober son visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle allait me dévoiler maintenant à travers la pensée de Schumann et de Chopin.

Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, son répertoire d'Argelès. Le _Souvenir_ de Schumann servait de leitmotif, et à la suite se développaient les chansons, les romances, les fantaisies du maître.

C'était la même musique et la même main, mais pas tout à fait la même sensibilité. Sur le texte, cependant obéi, l'artiste mettait maintenant la palpitation d'une vie personnelle, l'émotion d'un coeur qui avait souffert.

Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation était sensible; elle se manifestait à plein dans l'interprétation de Chopin. Mais pas plus ce soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle n'eut la force d'aller jusqu'au bout de la mazurka en si bémol mineur. Elle s'arrêta brusquement, effrayée sans doute de son émotion et de la mienne. Après une pause de quelques minutes, elle reprit pour conclure le thème inaugural du _Souvenir_, en développant encore l'intention de mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois en une expression de rêverie harmonieuse.

Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, de ne pas dépasser cette limite, elle souffla les bougies et ferma le piano.

--Avec votre permission, madame et messieurs, dit-elle, le concert est terminé. Pardonnez-moi de vous mettre à la porte, monsieur Lavernose; mais c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma première leçon demain matin, à sept heures, et Julien a son devoir à copier avant de partir pour le lycée.

--Et moi un cours à préparer... approuva Marc.

Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous l'avions fait à Argelès, le soir de notre première rencontre, nous traversâmes la ville nocturne. Mais la conversation, cette fois, tardait à s'engager.

--Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? m'interrogea Marc après quelques minutes de silence.

--Changé? vous voulez rire; les hommes comme vous ne changent pas.

--De caractère sans doute, ni d'idées; mais de figure? Vous avez dû me trouver maigri, avouez-le. C'est que j'ai été touché sérieusement. Les yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu profiter de la fin des vacances pour avancer la documentation de ma thèse; je me suis fatigué: une congestion de la rétine; rien de douloureux encore, ni de grave; mais la menace est là, et au moindre excès, la tache lumineuse qui jaillit, le ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! je dose mon travail, j'économise mes lectures. C'est un retard de six mois, peut-être d'un an pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal commencé pour nous. Car Mlle Romée a été éprouvée aussi en rentrant d'Argelès.

--Nous ne l'avons pas su... répondis-je.

--Oh! ce n'était pas proprement une maladie, ni même un état localisé. Son mal était dans sa tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça s'est dissipé peu à peu; elle a repris son aplomb...

Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, la tête basse. Puis brusquement: Pourvu que vous ne lui rapportiez pas la contagion dans vos bagages! s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait faux. Prenez garde! ajouta-t-il en posant la main sur ma manche. La pauvre enfant a besoin de tout son courage. Vous avez vu comme elle est secondée chez elle. La mère, une égoïste, le frère, un étourdi. Vous les avez jugés. Je fais ce que je peux pour leur être utile. Julien me craint un peu, Mme Romée me supporte. Vous m'aiderez, n'est-ce pas? vous aiderez Mlle Romée.

--Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai pour elle... et pour vous, ajoutai-je en riant.

--Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. Dans l'état de santé où je suis, j'ai ajourné tous mes projets,--tous, insista-t-il. Il s'agit d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi rire.

--Je vous promets donc sérieusement mon concours.

--C'est bien, conclut Marc, je prends acte de votre promesse.

Nous étions arrivés devant la porte de mon hôtel. Marc me quitta.

--Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez me chercher, 2, place Saint-Raymond. Je ne bougerai pas de la matinée.

Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire autrement que de la prendre? Après tout, pensais-je, je ne lui ai pas menti; je suis de bonne foi. J'aime Thérèse, c'est vrai; mais mon amour est désintéressé. Je ne suis pas encore indigne de la poignée de main d'un honnête homme.

XXVII

Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent, je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au lieu de l'imaginer.

Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne, l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre, donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.

Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à prendre le café en famille.

--Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques, me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera Jacques.

--Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse.

Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie. J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de la concierge!

Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait pas raillerie sur ce chapitre.

--Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse. Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le sommeil!

Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion de Thérèse, elle avait des indignations comiques...

--Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici. Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!

--Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle. Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose.

J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.

--Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures? Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout, continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse. Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.

Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique, avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades. Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.

En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc. J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.

La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.

Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire le progrès de la passion en lutte avec le devoir.

A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait toute dans cette illusion d'une heure.

XXVIII

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous. Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous, je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos de ma femme et l'honneur de mon amie.

Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.

Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part des autres.

Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité de Toulouse.

J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos perdus dans la rumeur du trottoir.

Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse.