Part 10
Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait, rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se levaient de la perspective verte des pelouses.
Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive. Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain; reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait, le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait. Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville, porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour.
Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et des rires montait de nouveau, confuse.
Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur, transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous assigné par la passion.
Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante.
--Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir!
Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait; et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler, tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse était en train de m'oublier.
--Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours, me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille!
--Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée.
--M. Lavernose, annonça Thérèse.
La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête, majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où l'aménité se faisait condescendante.
--Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de s'établir.
--Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai aucune envie de vous quitter.
--Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est possible!
--Maman! gronda doucement Thérèse.
--Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis, avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc, vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec un paquet.
--De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère.
--C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait des mains:
--Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de cuivre.
--Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.
--Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez! Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur Lavernose?
--Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées.
J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à nos gardeurs de moutons.
Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue.
--Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à mille raies, style directoire, ce serait d'un effet!
--Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse. Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider, monsieur Lavernose?
--C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans, quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit logement rue du Pont-de-Tounis!
--Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal. Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne donne pas l'envie de travailler?
C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau, très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps avec Liszt ou avec Chopin.
En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès, prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.
--Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre salon.
C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence. De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure; celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une contenance jusqu'au moment du départ.
XXV
Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime.
Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot, en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui.
J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur, l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir.
Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de mon égoïsme déçu!
Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement. Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables.
Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé, outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup. Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre, il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves. Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en demander davantage.
Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à coups d'épingles.
Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.
--Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.
--Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire.
--Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé, le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de sa santé.
--Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons, je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien?
--Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre.
--A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice! Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.
--Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!... Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes verbes grecs, dit-il. Allons, viens.
XXVI
--Comment trouvez-vous notre ami Marc? me demanda Mme Romée, à peine Julien avait-il refermé la porte.
Thérèse m'implorait du regard.
--C'est un garçon de mérite, répondis-je; il a de l'intelligence, de la volonté et du coeur...
--De la volonté surtout, riposta Mme Romée; il est parfait, mais il a la perfection ennuyeuse; il pontifie du matin au soir et du soir au matin, car il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. C'est une manie, et une manie qui s'aggrave. J'ai vu le temps où il riait quelquefois, où il daignait avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini; le devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort pas de là. Sa figure s'allonge en même temps que ses discours, et ses discours sont interminables. Ah! quel homme!
--Maman! maman! réclama Thérèse. Comment peux-tu oublier ce que Marc a été pour nous, ce qu'il fait tous les jours pour Julien?
--Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait que ton frère et moi ici, j'ai bien peur qu'on ne l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il l'est, je n'y contredis point; mais c'est du dévouement à gros intérêts, un bon placement; et il compte un jour ou l'autre rentrer dans ses débours. Seulement...
--Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez donc que M. Lavernose nous prenne pour des ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit maman, me recommanda-t-elle; elle ne le pense pas. Marc l'agace quelquefois, c'est vrai, il n'est pas assez homme du monde pour elle; mais elle l'aime bien au fond; elle a pour lui toute l'estime et l'affection qu'il mérite. Pas vrai, maman?
Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.