L'illustre corsaire: tragicomedie

Chapter 9

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ISMENIE, EVANDRE.

ISMENIE.

Ayez soin de ces gens, cher & fidelle Evandre, Et sçachez du Marchand combien il les veut vendre, Sur tout pour contenter mon desir curieux, R'amenez-moy tantost nostre Amant serieux: Mais prenez vostre temps en l'absence d'Armille, Qui sortira bien tost pour s'en aller en ville.

EVANDRE.

Madame, asseurez-vous que cela sera fait.

ISMENIE.

Allez donc.

EVANDRE.

Jusqu'icy tout succede à souhait.

ISMENIE, seule.

O! grands Dieux qu'est-cecy, parmy tant de merveilles Doy-je point soupçonner mes yeux & mes oreilles? Qu'ay-je oüy? qu'ay-je veu? mes sens émerveillez, Pouvez-vous m'asseurer d'estre bien éveillez? Non, non, j'ay fait un songe, ou je suis enchantée.

CELIE revenuë.

Quoy, Madame, ce fou vous a-t'il attristée?

ISMENIE.

Non pas tant que surprise.

CELIE.

Eh bons Dieux! & comment?

ISMENIE.

Ou j'ay sujet de l'estre, ou par enchantement Ce qui c'est dit & veu, n'est qu'ombre & que mensonge, Ou tous les assistans n'ont fait qu'un mesme songe.

CELIE.

Je sçay trop que pour moy je n'ay point sommeillé, Et qu'encore à present j'ay l'oeil bien éveillé: Mais que vous a-t'il dit qui vous ait pu surprendre?

ISMENIE.

Ce que rien de mortel ne luy pouvoit apprendre; Si bien qu'absolument je conclus tout de bon, Ou que c'est mon Lepante, ou que c'est un Demon.

CELIE.

Puisque vous en parlez avec tant d'assurance, Le premier, ce me semble, a bien plus d'apparence.

ISMENIE.

Le retour des Enfers est aux morts defendu.

CELIE.

Et pourquoy voulez-vous qu'il y soit descendu?

ISMENIE.

Helas! sans le vouloir, ma colere, ou sa rage, L'y fit precipiter au plus beau de son âge: Si je vous avois dit quel fut son triste sort Vous n'auriez pas raison de douter de sa mort: Mais, horsmis ma Nourrice au monument enclose, Aucun n'en sceut jamais le genre ny la cause.

CELIE.

Et vous l'avez veu mort?

ISMENIE.

Non, mais je l'ay veu choir D'un lieu qui fait mourir seulement à le voir: Car pour vous reveler sa derniere adventure, Dans l'horreur d'une nuit des nuits la plus obscure, Je l'ay veu (mais ô Dieux! vous n'en parlerez pas) Se jetter dans la Mer de ma fenestre en bas; Et le cours du Soleil a fait un second lustre Depuis que mon amour fit cette perte illustre.

CELIE.

Seroit-il le premier qu'en pareil accident Les Dieux ont retiré d'un trépas évident? Les livres sont tous pleins de semblables exemples Dont nous voyons encor les tableaux dans nos Temples.

ISMENIE.

Mais où depuis dix ans se seroit-il tenu?

CELIE.

C'est un secret du sort qui nous est inconnu; Mais qui n'empesche pas que ce ne soit Lepante.

ISMENIE.

Ah! Dieux, si c'estoit luy, que je mourrois contente.

CELIE.

Si personne en sçait rien il faut que ce soit vous. En a-t'il quelque signe?

ISMENIE.

Il les a presque tous, Sa bouche, son regard, sa parole, son geste, Et bref, horsmis son teint, il en a tout le reste; Car lors qu'il se perdit il avoit la façon D'une jeune beauté sous l'habit d'un garçon.

CELIE.

Madame, c'est lui-mesme, & toute sa folie N'est qu'un sage artifice.

ISMENIE.

Ah! que je crains, Celie, Que l'Amour, une fievre, une longue prison, Ou quelque autre accident n'ait troublé sa raison.

CELIE.

Bien loin d'avoir pour luy cette obligeante crainte, Croyez que sa folie est une accorte feinte, Par où, l'adroit qu'il est, a voulu rechercher Les moyens de vous voir, & de vous aprocher; Mesme je croy qu'Evandre, ou je suis bien trompée, Est de l'intelligence, & qu'Armille est dupée, L'industrieux vieillard, qui sans doute le sert, L'employe à le produire, & se met à couvert.

ISMENIE.

A ce conte, Celie, elle n'est pas trop fine;

CELIE.

Non, mesme il a tant fait que pour la bonne mine Du plus interessé de nos deux Amoureux, Elle a tiré de vous deux beaux habits pour eux.

ISMENIE.

En effect il est vray que plus je vous écoute, Moins sur cette matiere il me reste de doute: Mais allons aux jardins nous en entretenir, Attendant le vieillard qui l'y fera venir, Afin que mes soupçons changez en certitude Mon esprit desormais n'ait plus d'inquietude.

Fin du second Acte.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

ISMENIE, seule apres la reconnoissance de Lepante.

STANCES.

Apres dix ans de mort Lepante voit le jour! Apres dix ans d'ennuy ma joye est revenuë; O! surprise agreable, ô! fortuné retour, O! merveille du Ciel à la terre inconnuë, Effaits prodigieux de Fortune & d'Amour, Aveugles Deitez que je vous suis tenuë, Et que j'esprouve bien qu'un bien fait est plus grand Alors qu'il nous surprend.

C'est à toy proprement que ce miracle est deu Fortune, dont la main en merveilles feconde, Me redonne un tresor que j'estimois perdu: Mais, ô puissant Demon, si craint par tout le monde, Je te doy beaucoup moins pour me l'avoir rendu, Que pour l'avoir sauvé des abismes de l'onde, Quand mon juste courroux trop prompt à s'irriter L'y fit precipiter.

Cruel ressouvenir du succez mal-heureux Qui suivit cette nuit si tragique & si noire Par l'expiation de son crime amoureux; Effroyables objets sortez de ma memoire, Afin qu'apres dix ans de pensers douleureux Je compte un seul instant d'esperance & de gloire, Où je puisse gouster aussi purs qu'innocens Les transports que je sens.

Mais helas! cet instant, s'il m'estoit accordé, Seroit un bien pour moy de trop longue durée, Non, non, c'est desja trop de l'avoir demandé, A des peines sans fin je me sens preparée, Et par l'ordre du Ciel qui doit estre gardé, La Fortune & l'Amour ont ma perte jurée Puisque je n'en reçoy cet aymable tresor Que pour le perdre encor.

Cet infame Tyran riche du bien d'autruy, Esgallement hay des peuples qu'il opprime, Et de ceux dont par force il veut estre l'appuy, Ce monstre à qui l'hymen doit m'offrir en victime, Me conduit à la mort, que je crains moins que luy. Par les degrez d'un trône estably par le crime; Si Lepante au besoin ne donne un prompt effait Au dessein que j'ay fait.