L'illustre corsaire: tragicomedie
Chapter 4
EVANDRE, ARMILLE.
ARMILLE.
En effect, il est vray que vous avez raison, Et que de sa gayeté dépend sa guerison, Tant qu'elle sera triste, elle sera mal saine; Et ce sang eschauffé qui cause sa migraine Luy fait mal recevoir les caresses du Roy: Car n'estoit ce chagrin, je ne sçay pas pourquoy Elle auroit à degoust l'hymen & la personne Qui luy met sur la teste une double Couronne, Si bien que par raison d'Estat & de santé Il faut rendre la joye à son coeur attristé; Je vay donc de ce pas luy faire prendre envie De voir ceux que j'ay veus, & dont je suis ravie; Car enfin je les treuve extremement plaisans, Pourveu qu'ils ne soient pas de ces fols mal-faisans, De qui l'extravagance est par fois dangereuse.
EVANDRE.
La leur estant vrayment de nature amoureuse, Il est à presumer qu'il n'ont rien de meschant, Outre que je le croy sur la foy du Marchand, Homme de probité, de moyens & d'estime, Depuis trente ans, ou plus, mon hoste & mon intime.
ARMILLE.
Et le prix, à propos, vous l'a-t'il fait sçavoir?
EVANDRE.
Travaillez seulement à les luy faire voir, S'ils plaisent, le marché sera facile à faire.
ARMILLE.
J'y vay donc aporter tout le soin necessaire: Mais venez-y vous-mesme afin de nous ayder Dans le commun dessein de la persuader.
EVANDRE.
Allons, je le veux bien. La dupe est embarquée Pour montrer son credit, par où je l'ay piquée, Elle s'en va produire un rival trop expert Pour le contentement de celuy qu'elle sert.
Fin du premier Acte.
ACTE II.
SCENE PREMIERE.
ISMENIE, EVANDRE, ARMILLE.
ARMILLE.
Voila le personnage, & bien que vous en semble?
ISMENIE.
Je le treuve naïf, & plaisant tout ensemble, Puis qu'il m'a fait passer un quart d'heure d'ennuy, Que si l'autre en son genre est aussi bon que luy, C'est un couple d'Esprits de diverse nature Qui font de leur folie une belle peinture; Car l'autre, dites-vous, estant plus serieux Ce meslange d'humeurs doit estre gracieux.
EVANDRE.
Je croy que le dernier vous plaira davantage; Car dés qu'il se verra dans ce bel equipage Il ne tranchera plus que de principauté.
ARMILLE.
Comment, quel equipage, où l'a-t'il emprunté?
ISMENIE.
Quoy, vous oubliez donc que par vostre priere Je luy viens d'envoyer un habit de mon frere, Et qu'il n'a point voulu parestre devant moy A moins d'estre couvert & receu comme un Roy?
ARMILLE.
Madame, excusez-moy, la chose est si plaisante Que j'en auray long-temps la memoire presente; Mais j'ay creu par ces mots, d'Equipage & de Beau, Qu'on luy dressoit encor quelque appareil nouveau.
ISMENIE.
Non, il n'a qu'un habit, & son suivant un autre, Pour leur contentement autant que pour le vostre.
ARMILLE.
Croyez que vostre Altesse en aura du plaisir, Pourveu qu'elle le traite au gré de son desir; Car comme il se croit Prince, il faut qu'elle luy rende, Et reçoive de luy les honneurs qu'il demande, Et l'engage sur tout, apres quelques discours A luy faire un narré de ses belles amours.
EVANDRE.
Oüy, c'est d'où sa folie a pris son origine, Son Maistre m'en asseure, & je me l'imagine.
ISMENIE.
Bien, il sera traité de toutes les façons, Et suivant son humeur, & suivant vos leçons.
EVANDRE.
Ainsi vous en aurez un passe-temps extréme.
ISMENIE.
Allez donc le haster, & l'amenez vous-mesme.
EVANDRE.
Ouy, Madame, j'y cours. Tout va bien jusqu'icy.
ISMENIE.
Mais, Armille, vostre homme a si bien reüssy Que nos filles enfin, qui se donnent carriere, Pour mieux le gouverner ont demeuré derriere.
ARMILLE.
Et luy-mesme se plaist à les entretenir: Les voicy toutesfois, je les entends venir.