L'illustre corsaire: tragicomedie
Chapter 18
LYPAS, ERPHORE.
ERPHORE.
Enfin il m'a prié que je vous asseurasse Que le plus grand regret qu'il ait en sa disgrace, C'est de mécontenter un grand Roy comme vous, Qui rendroit son Estat considerable à tous: Mais qu'il est obligé de tenir sa parole.
LYPAS.
Qu'il ne m'allegue plus cette excuse frivole, Il n'est pas hebeté ny foible jusqu'au point De se picquer d'honneur pour ceux qui n'en ont point, Sur tout en l'interest d'un Prince de ma sorte, Où la raison d'Estat doit estre le plus forte.
ERPHORE.
C'est comme une rançon, dont il veut s'aquiter.
LYPAS.
N'a-t'il pas de l'argent dequoy se rachepter? Et puis ne peut-il pas, s'il en avoit envie, S'excuser sur sa soeur?
ERPHORE.
Elle en seroit ravie; Car tantost que d'Evandre elle a sceu son malheur, Elle a pensé mourir de honte & de douleur, Armille me l'a dit.
LYPAS.
Je croy bien, la pauvrette A regret de me perdre, & moy je la regrette De treuver un Pirate à la place d'un Roy, Outre qu'asseurément elle brusle pour moy.
ERPHORE.
O Dieux! elle tient donc ses flames bien secretes.
LYPAS.
Ne t'en estonne pas, c'est quelles sont discrettes.
ERPHORE.
(Sentiment caché.)
Je voudrois cependant pour mon dernier souhait, Que Jupiter m'aymast autant qu'elle te hait.
LYPAS.
Cette discretion causera sa ruine, Je crains que par vertu, cette beauté divine Ne resiste au secours que je luy puis donner, Et comme un doux Aigneau se laisse emmener, Pour servir de victime aussi-tost que de fâme A la brutalité de ce Corsaire infame, Puis qu'il peut la livrer, son desir assouvy; Au moindre des brigands dont il sera suivy: Mais ny du Ciel tonnant la face foudroyante, Ny le terrible aspect de la Mer abboyante, Ne m'empescheront pas par la peur du danger D'abandonner ma vie afin de la vanger, Et j'en commenceray la vangeance effroyable Sur cet homme d'honneur, ce frere impitoyable, Qui feignant de garder sa parole & sa foy, Vend sa soeur au barbare, & se mocque de moy; Je luy veux consumer par le feu de nos guerres Ses hommes, ses tresors, ses places & ses terres, Et le prenant en vie apres ces maux souffers, Le faire encor languir & mourir dans les fers.
ERPHORE.
Vous ferez, s'il vous plaist, les choses que vous dites, Puisque vostre puissance est quasi sans limites: Mais vostre Majesté doit cacher sagement Son juste déplaisir & son resentiment, Puisque Dorante feint, feingnez aussi de mesme, Et si, comme je croy, la Princesse vous ayme, Armille nous dira les moyens les plus cours Pour changer son destin, ou luy donner secours.
LYPAS.
C'est l'Oracle, en effait, qu'il faut que je consulte, Et qui doit me resoudre au fort de ce tumulte, Erphore, où penses-tu qu'elle soit maintenant?
ERPHORE.
Chez soy.
LYPAS.
Passons-y donc comme en nous promenant.
Fin du quatriesme Acte.
ACTE V.
SCENE PREMIERE
EVANDRE, FELICE, ARMILLE.
EVANDRE.
Non, non, n'en doutez pas, c'est chose que j'ay veüe.
FELICE.
O nouvelle agreable!
ARMILLE.
O! discours qui me tuë.
FELICE.
Et ma pauvre Compagne?
EVANDRE.
Elle est sauvée aussi, Enfin le ravisseur a tres-mal reussy, Non pour l'enlevement qu'il a fait à merveille; Mais pour l'évenement.
ARMILLE.
De grace à la pareille, Dites-moy par quel sort il a manqué son coup?
EVANDRE.
Volontiers; ce discours ne te plaist pas beaucoup: Vous sçavez que Celinte & la vieille Amerine Ont entendu le rapt de leur chambre voisine, Et qu'elles ont passé par nostre apartement, Semant par tout le bruit de ce ravissement; On s'éveille, on accourt, on voit la chambre vuide, Lors chacun prend sa route où le hazard le guide, L'un court par le Palais, l'autre entre, l'autre sort; Mais Tenare & son Maistre ont volé droit au port, Avec tant de bon-heur, de vaillance & d'adresse, Qu'ils ont gardé Lypas d'embarquer la Princesse, Et par cette action donné temps d'arriver Au peuple, que leurs cris avoient fait souslever.
ARMILLE.
Mais la chaisne du port, empeschoit sa sortie.
EVANDRE.
Mais celuy qui la garde estoit de la partie, Et nous en verrons bien quelques testes à bas, Laissez faire: & des plus.
ARMILLE.
Cecy ne me plaist pas: Et comment ce meschant l'avoit-il enlevée?
EVANDRE.
Ils viennent, attendez qu'elle soit arrivée, Elle vous l'apprendra, si vous n'en sçavez rien: Mais.
ARMILLE.
Quoy mais?
EVANDRE.
Mais on dit que vous le sçavez bien.
ARMILLE.
Moy, que je le sçay bien? ô l'imposture estrange! Dieux à quel desespoir l'injustice me range, Que ne suis-je au tombeau.
EVANDRE.
Ce seroit ton plus court,
(Sentiment caché.)
Meschante.
FELICE.
Est-il bien vray?
EVANDRE.
C'est le bruit de la Court.
ARMILLE.
C'est le bruit de l'envie & de la médisance.
EVANDRE.
Erphore toutesfois l'a dit en ma presence.
ARMILLE.
Je le feray mentir ce lasche & faux témoin, Avec l'ayde du Ciel.
EVANDRE.
Vous en aurez besoin.
ARMILLE.
Bien, bien, tout de ce pas je m'en vay luy respondre, Et toy-mesme, impudent, avec luy te confondre.
EVANDRE.
Tu songes, (mais en vain, car je vay t'épier) Plustost à t'enfuir qu'à te justifier.