L'illustre corsaire: tragicomedie
Chapter 15
LEPANTE, faisant le fasché & l'imperieux.
Quelle sorte de gens ay-je icy rencontrée, Evandre?
ISMENIE.
Aprochez, Sire, & ne vous faschez pas, Le plus proche de vous est le grand Roy Lypas, Et l'autre mon parent.
LEPANTE.
Pour l'un je le respecte; Mais j'ay de ce Lypas la presence suspecte; J'ayme vostre parent, & suis son serviteur; Pour l'autre je le hay comme un usurpateur, Qui veut s'aproprier mon bien & ma Maistresse.
LYPAS.
Et quel tiltre, & quel droit vous donne la Princesse?
LEPANTE, parlant tousjours sous le nom du Roy Nicas.
Ma longue affection, mon immuable foy, Elle enfin qui m'accepte, & qui se donne à moy.
DORANTE.
Sire, essayez de grace à le mettre en colere.
LYPAS.
Vous ne meritez pas un si digne salaire, A moy seul apartient l'honneur de la servir, Et c'est moy, Roytelet, qui vous la veux ravir.
LEPANTE.
Avant que cela soit j'y perdray trente Princes; Dont le moindre commande à trois grandes Provinces.
TENARE.
Il parle de ses Chefs, & de nos grands vaisseaux.
DORANTE.
Mais, Sire, où tenez-vous ces Princes vos vassaux?
LEPANTE.
A deux doigts de la mort, chez Mars & La Fortune.
LYPAS.
Je croy que vostre Empire est subjet à la Lune.
LEPANTE.
Tu pourrois dire encor qu'il est sujet au vent, Afin que ton mépris me picquast plus avant: Mais sçache, Roy Lypas, que si j'entre en furie Je te feray quiter la Mer de Ligurie, Et que si desormais tu disputes mon bien L'Empire que tu dis me donnera le tien.
EVANDRE.
Ils ne l'entendent pas.
TENARE.
Non je vous en asseure.
LYPAS.
Vrayment il est bien fou.
LEPANTE.
Je voy bien à cet' heure, Chacun est partisan de sa prosperité; Mais bien-tost les rieux seront de mon costé.
DORANTE.
Sa colere est trop grande, il faut que je l'apaise: Vous jetter dans la guerre, ah! Sire, aux Dieux ne plaise; Deux grand Roys comme vous n'en viendroient pas aux mains Sans troubler le repos du reste des humains; Non, non, pour le salut & de l'un de l'autre, Recevez ma parole, & me donnez la vostre, Que celuy de vous deux que choisira ma soeur, Sans dispute & sans trouble en sera possesseur,
LYPAS.
Soit, j'y consens.
LEPANTE.
Et moy.
ISMENIE.
Puis que le faict m'importe, Et que mon frere mesme à mon choix se rapporte, Je ne rougiray point de dire devant tous, Que c'est le Roy Nicas que je veux pour Espoux.
LYPAS.
Puisque je l'ay promis, il faut que je le quitte; Mais c'est à son bon-heur, plustost qu'à son merite,
PAGE, à Dorante.
Seigneur, un Estranger là-dehors vous attend, Pour vous donner, dit-il un pacquet important, Au reste son habit, sa mine & sa presance, Font croire que luy-mesme est homme d'importance.
LYPAS.
C'est possible un Courier de vostre Majesté, Roy Nicas.
LEPANTE.
Il est vray, tu dis la verité, Roy Lypas.
ARMILLE.
Il le dit comme il se l'imagine.
LYPAS.
Allons, nous verrons tous s'il a si bonne mine.
ACTE IV.
SCENE PREMIERE.
DORANTE, ERPHORE.
ERPHORE.
Seigneur, quelque soupçon qui me tombe en l'esprit, Je veux croire pourtant qu'Axala vous escrit, Et qu'en cette hymenée il a l'effronterie De disputer la palme au Roy de Ligurie; Mais vostre jugement n'a pas dequoy douter Que le plus grand des deux ne la doive emporter, Si bien que maintenant c'est à vous à connestre Quel rang tient ce Pirate, au prix du Roy mon Maistre.
DORANTE.
Je sçay quel est son rang, & quel celuy du Roy; Mais je suis obligé de luy garder la foy.
ERPHORE.
Mais la raison d'Estat vous deffend de le faire.
DORANTE.
Mais celle de l'honneur m'ordonne le contraire, Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le bien, Je le suy sans reserve & sans crainte de rien.
ERPHORE.
Vous estiez en prison alors que vous promistes, Et vostre liberté deffait ce que vous fistes.
DORANTE.
Je luy promis ma soeur dans ma captivité; Mais rien ne m'y força que sa civilité, Et croyant que possible il éprouvoit la mienne, Je luy donnay la foy qu'il faut que je luy tienne: Il est vray j'en fis trop, mais puisque je l'ay fait, Telle qu'est ma promesse elle aura son effait.
ERPHORE.
Pourquoy donc recevoir la parole d'un autre, Puisque le grand Corsaire avoit desja la vostre?
DORANTE.
Avant qu'à cette amour le Roy fut embarqué, Il avoit sceu la chose & s'en estoit mocqué; Dorante, me dit-il, cette galanterie Ne doit pas arrester un Roy de Ligurie; C'est un trait de Pirate aussi vain qu'indiscret, Et, si vous m'en croyez vous le tiendrez secret: Je le creus, & ma soeur ne vient que de l'apprendre Par mon commandement, & la bouche d'Evandre.
ERPHORE.
Ce pretexte de foy me semble un peu leger; Car ou vous nous trompiez, ou sans ce messager Nostre hymen dans huict jours estoit prest à ce faire.
DORANTE.
Je l'advoüe.
ERPHORE.
Ainsi vous trompiez le Corsaire.
DORANTE.
Point, je pouvois le faire & sauver mon honneur.
ERPHORE.
Comment?
DORANTE.
J'ay son escrit, voyez-en la teneur.
LETTRE D'AXALA A DORANTE.
_Dorante, il y a quatre mois que vous promistes à mon Lieutenant Artaxes, que vous m'accorderiez pour femme vostre soeur unique la Princesse Ismenie, à la premiere semonce que vous en recevriez de ma part, & que vous jurastes entre ses mains par l'ame de vostre Pere, que vous me la donneriez si dans un mois apres je venois vous la demander en personne dans vostre ville de Marseille: Je vous asseure donc que vous m'y verrez au plustost, pour vous sommer moy-mesme de l'execution de vostre promesse. C'est la rançon que je vous demande, & vous ne pouvez me refuser sans offencer les Dieux, & perdre parmy les hommes la reputation où vous estes du plus loyal & du plus genereux Prince de la terre._
AXALA.
A ces conditions, vous voyez bien Erphore, Que tantost, l'honneur sauf, je le pouvois encore, Et non plus maintenant qu'il l'a fait demander.
ERPHORE.
Vostre Altesse, Seigneur, me doit donc accorder, A voir comme Axala prit mal son asseurance, Que si la chose est vraye elle a peu d'aparence; Car pour ses seuretez il estoit à son choix De vous prescrire encor de plus estroites loix, Et vous obliger mesme à cette tyrannie De luy mener chez luy vostre soeur Ismenie, Et ne l'ayant pas fait.
DORANTE.
Il fit plus sagement, Sa moderation surprit mon jugement, Je creus que ce galand & genereux Corsaire Me menaçoit d'un coup qu'il ne voudroit pas faire, Et que sa vanité (comme il peut advenir) M'obligeoit à promettre, & non pas à tenir: Cependant s'il le veut, il faut que je le fasse, Et le grand Roy Lypas m'excusera de grace; C'est pourquoy, sage Erphore, allez le disposer A gouster la raison qui me doit excuser; Dites luy que pour moy (comme il est veritable) J'ay de son déplaisir un regret incroyable, Qu'apres un accident si digne de pitié, Je suis encor heureux d'avoir son amitié, Et que je perds assez perdant son alliance, Sans que mon mauvais sort m'oste sa bienveillance; Enfin obligez-moy de luy representer Le destin qui me force à la mécontenter, Puisque telle est pour moy ma parole donnée Touchant ce malheureux & funeste hymenée.
ERPHORE.
Seigneur, à dire vray, je souhaiterois bien Qu'un autre luy donnast ce fascheux entretien; Car je ne doute point qu'il ne treuve bien dure, Et la chose elle-mesme, & vostre procedure, Il ayme la Princesse, & difficilement La poura-t'il ceder à cette indigne Amant; Je tascheray pourtant d'empescher sa furie, Ou de la moderer.
DORANTE.
Allez, je vous en prie, Et faites que le tout se passe à la douceur, O! Prince infortuné: Mais j'apperçoy ma soeur, Il faut pour quelque temps éviter ses approches, Ses plaintes, ses regrets, & ses justes reproches.