L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest
Chapter 9
Diocletian. Aquillin. Anthenor. Pamphilie. Luciane. Aristide.
DIOCLETIAN.
Lasches complices! C'est vous que je destine aux plus aspres suplices: Vous l'avez suborné, vos propos l'ont seduit, Mais de vos trahisons vous recevrez le fruit, Ouy, je me vengeray d'un si sensible outrage, Sans qu'on respecte en vous ny le sexe, ny l'âge, Sans qu'aucune pitié flechisse mon couroux. Aquillin.
LUCIANE.
Ha! Seigneur, j'embrasse tes genoux.
DIOCLETIAN.
Importune.
ANTHENOR.
Cesar.
DIOCLETIAN.
C'est en vain que vos larmes, À ma juste rigueur pensent oster les armes; Apres m'avoir bravé dans mon propre Palais, Quelle grace osez vous esperer desormais? Auriez vous bien pensé qu'apres tant d'insolence Il suffise aujourd'huy d'implorer ma clemence? Non, non, des crimes tels ne sont jamais remis Aussi facilement qu'ils ont esté commis, Et vostre impunité feroit des temeraires Si je ne vous donnois des chastimens severes, Il faut donc...
PAMPHILIE.
Ha, Cesar! Quel extreme malheur Nous peut rendre aujourd'huy suspects à ta grandeur? Qu'avons-nous fait, Seigneur, qui chocque ta puissance? Sommes-nous criminels par nostre obeïssance? Tu nous as commandé, nous t'avons obey: Suivre tes volontez est-ce t'avoir trahy? Quel est donc le forfait qui nous rend si coupables? De quelles trahisons nous penses-tu capables? Nous n'avons point chocqué ny les Dieux ny l'Estat, Et nostre seul malheur est tout nostre attentat. Ce n'est pas que je veuille en parlant de la sorte Arrester les effets du courroux qui t'emporte Au deplorable poinct où m'a mise le sort, Je ne me promets plus de calme ny de port, Et je croirois avoir une trop lasche envie Si ma voix te parloit en faveur de ma vie: Non, n'attends point de moy des sentimens si bas; Prononce si tu veux l'arrest de mon trespas, Tu me verras mourir & constante & contente; Mais espargne, ô Cesar, une troupe innocente, Qui dans tous ses desseins a tousjours prudemment Regardé son devoir, & ton contentement.
DIOCLETIAN.
Quoy donc, vostre devoir consiste à me desplaire? À promettre une chose, & tenir le contraire? À venir suborner un sujet à mes yeux, Et le forcer enfin d'abandonner nos Dieux? Vous appellez peut estre une telle impudence Un divertissement, un jeu plein d'innocence? Mais croyez si ce traict se passe impunément Que je suis sans memoire & sans ressentiment: Non, non, perfides, non; apres un tel outrage Ne vous figurez pas que je sois sans courage; Ainsi que vostre sort vostre crime vous joint, Qu'un destin different ne vous separe point, Vous avez mesme but & mesme intelligence, Et vous esprouverez une mesme vengeance.
ARISTIDE.
Cesar, au nom des Dieux, escoute moy parler, Voy quels sont les objets que tu veux immoler; Si ton juste courroux demande des victimes, Prends garde pour le moins qu'elles soient legitimes, Et qu'un injuste arrest aussi prompt que cruel, Ne perde l'innocent avec le criminel.
AQUILLIN.
Il est vray qu'on pouroit avec quelque apparence, Mettre entre leurs forfaits beaucoup de difference, Anthenor, & sa fille...
ANTHENOR.
Invincible Empereur, Permets qu'en quatre mots je te tire d'erreur, Luciane, Seigneur, ne fut jamais ma fille, Je n'eûs jamais d'enfans, je n'ay point de famille, Et bien que nous ayons imité les Chrestiens, Nous n'avons point pourtant d'autres Dieux que les tiens. Tous ces noms supposez & de fils, & de pere, Ses desirs simulez, & sa feinte colere, N'estoient que des effets que nous avoit prescrits, Ce traistre dont le change estonne nos esprits.
LUCIANE.
Non, Seigneur, si Genest contre nostre esperance, A perdu le respect, & changé de creance, Luy seul a faict son crime, & luy seul aujourd'huy, En cette occasion doit respondre de luy, Nous n'avons jamais pris de part en son audace, Et nous n'en devons point avoir en sa disgrace, Qu'il fasse l'insensé, l'insolent, le mutin, Faut-il que son malheur change nostre destin? Et devons nous icy passer pour ses complices, Si nous n'avons jamais approuvé ses caprices? Dez l'instant qu'il s'est mis du party des Chrestiens, Nous avons separé nos interests des siens, Et de ses passions nos ames desunies, Ont plaint en mesme temps & blamé ses manies, Condamné son orgueil, detesté sa fureur, Et veû son insolence avec beaucoup d'horreur.
DIOCLETIAN.
De qui donc teniez vous ces coupables maximes, Qui tantot des Chrestiens authorisoient les crimes?
LUCIANE.
D'un desir curieux qui ne te peut chocquer, Puis que je ne l'avois qu'affin de m'en mocquer, Et qu'encor aujourd'huy ces Illustres mensonges, Passent dans mon esprit seulement pour des songes.
DIOCLETIAN.
Si tu repugnes tant aux abus des Chrestiens, Fay nous voir des effets du discours que tu tiens, Va t'en trouver Genest, & t'efforce d'abattre, Par de vives raisons ce coeur opiniatre. L'adresse de l'esprit jointe aux graces du corps, Faict ordinairement d'admirables efforts: Employe un peu tes yeux au secours de ta bouche, Il n'est point de mutins qu'un bel objet ne touche; Desja mon courroux cesse, & cede à tes attraits, Fay que Genest encor en ressente les traits, Et que son coeur vaincu par de si belles armes, Nous rende redevable au pouvoir de tes charmes.
LUCIANE.
Je suis preste, ô Cesar! de suivre aveuglément, Et tes intentions, & ton commandement, Bien que je ne sois pas assez presomptueuse Pour en ozer attendre une fin glorieuse: Pourtant, puis qu'il te plaist, je ne m'en deffends pas, Et j'emploiray l'adresse au deffaut des appas: Mais enfin souvien toy, Seigneur, que Pamphilie, A sur luy dez long-temps sa puissance establie, Et que l'heureux effort de ce coup glorieux, Appartient à sa langue aussi bien qu'à ses yeux.
PAMPHILIE.
Ha! change de discours, & cesse Luciane, De vanter un pouvoir dont l'effect te condamne: Son funeste projet ne m'a que trop appris, Que je suis à ses yeux un objet de mespris, Et que la passion que tu crois qui le dompte N'est plus qu'un foible feu qui ne luit qu'à ma honte, Que veux tu donc enfin que je fasse aujourd'huy? Quoy? que ma lacheté m'abaisse contre luy? Qu'apres son changement je flatte son audace? Que je verse des pleurs? Que j'implore sa grace? Non, non, sa trahison le rend trop odieux, Et je me veux venger aussi bien que nos Dieux. Cesar, si cet ingrat ne change de courage, Espargne tes boureaux, il suffit de ma rage, Tu ne le peux fraper d'un coup plus inhumain; Laisse donc desormais cét office à ma main, Et tu reconnoistras que le fer, & la flame, N'ont rien de comparable au couroux d'une femme, À qui par imprudence, ou par legereté, On a manqué d'amour, ou de fidelité.
DIOCLETIAN.
J'approuve ton courage aussi bien que ton zele; He bien! ne vas point voir cet Amant infidele; Mais si dans sa fureur il demeure obstiné, Je veux qu'à ton courroux il soit abandonné, Que tout chargé de fers à tes pieds on l'ameine, Et puis s'il ne se rend, qu'on l'immole à ta hayne.
_Fin du troisiesme Acte._
ACTE QUATRIESME.
SCENE PREMIERE.
Pamphilie. Aristide.
PAMPHILIE.
Quoy, rien ne peut flechir ce courage obstiné?
ARISTIDE.
Non, bientost devant vous il doit estre amené, Je vous en donne advis.
PAMPHILIE.
Où?
ARISTIDE.
Dedans cette salle, Affin que s'il se peut, cette ame desloyale Renonce son erreur dedans les mesmes lieux, Où son crime a chocqué l'Empereur & les Dieux.
PAMPHILIE.
Comment le sçavez vous?
ARISTIDE.
De l'ordre de Rutile, Qui voyant qu'on prenoit une peine inutile, Et que tous nos efforts agissoient vainement, Pour guerir cet esprit de son aveuglément, M'a dit qu'il vous alloit envoyer ce rebelle, Et que je vous en vinsse apporter la nouvelle, Affin que vostre esprit se puisse preparer, À luy lancer des traicts qu'il ne puisse parer.
PAMPHILIE.
En cette occasion que feray-je Aristide?
ARISTIDE.
Vous sçavez mieux que moy l'humeur de ce Perfide.
PAMPHILIE.
Il m'a pourtant trompée autant & plus que vous.
ARISTIDE.
C'est de vous seule aussi dont il craint le courroux.
PAMPHILIE.
Il me craint.
ARISTIDE.
Je le crois.
PAMPHILIE.
Et sur quelle apparence? Ne me traitte-t-il pas avec indifference, Et ne luy suis-je pas un objet de mespris?
ARISTIDE.
Vostre nom toutesfois touche encor ses esprits, Car il n'a pu jamais au recit de vos charmes, Estouffer ses soupirs ny retenir ses larmes.
PAMPHILIE.
Apres ses trahisons & des mespris si grands, Ses pleurs & ses souspirs sont de foibles garands: Il a changé l'ingrat, & quoy que l'on presume, Ce qu'il fit par amour il le fait par coustume.
ARISTIDE.
Pour complaire à Cesar, il le faut esprouver, C'est l'ordre de Rutile.
PAMPHILIE.
He bien va le trouver Et dis que pour dompter ce superbe courage, Ma hayne & mon amour mettront tout en usage. Va laisse moy resver à ce fascheux soucy.
ARISTIDE.
Adieu, dans un moment vous le verrez icy.