L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest

Chapter 8

Chapter 81,293 wordsPublic domain

Diocletian. Aquillin. Rutile, & suitte. Genest. Pamphilie. Aristide. Luciane. Anthenor.

GENEST.

Où suis-je? Qu'ay-je veu? Quelle divine flame, Vient d'esblouïr mes yeux, & d'esclairer mon ame? Quel rayon de lumiere espurant mes esprits, A dissippé l'erreur qui les avoit surpris? Je croy, je suis Chrestien; & cette grace extréme, Dont je sens les effects est celle du Baptéme.

PAMPHILIE.

Chrestien? Qui vous l'a faict?

GENEST.

Je le suis.

ARISTIDE.

Resvez vous?

GENEST.

Un Ange m'a faict tel.

ANTHENOR.

Devant qui?

GENEST.

Devant tous.

LUCIANE.

Personne toutesfois n'a veu cette adventure.

RUTILE, _à l'Empereur_.

Il leur va debiter quelque estrange imposture.

AQUILLIN.

Qu'il feint bien!

DIOCLETIAN.

Il est vray qu'on ne peut feindre mieux, Et qu'il charme l'oreille aussi bien que les yeux.

GENEST.

Quoy, vous n'avez pas veu cette clarté brillante, Dont l'effect merveilleux surpassant mon attente, Avecque tant d'eclat a paru dans ce lieu Alors qu'il a reçeu le ministre d'un Dieu.

ARISTIDE.

Quel Ministre? Quel Dieu? Tu nous contes des fables.

GENEST.

Non, Amys, je vous dis des choses veritables, Nagueres quand icy j'ay paru devant vous: Les yeux levez au Ciel, teste nue, à genoux, Je voyois, ô merveille à peine concevable! À travers ce lambris un prodige admirable, Un Ange mille fois plus beau que le Soleil, Et qui me promettant un bonheur sans pareil, M'a dit qu'il ne venoit, si je le voulois croire, Que pour me revestir des rayons de sa gloire. Lors tous mes sens ravis d'un espoir si charmant: Ont porté mon esprit à ce consentement, Qui remplissant mon coeur d'une joye infinie A fait voir à mes yeux cette ceremonie, L'Ange, dont la presence estonnoit mon esprit, En l'une de ses mains tenoit un livre escrit, Où la bonté du Ciel secondant mon envie, Je lisois aisément les crimes de ma vie, Mais avec un peu d'eau que l'autre main versoit, Je voyoit aussi-tost que l'escrit s'effaçoit, Et que par un effect qui passe la nature, Mon coeur estoit plus calme, & mon ame plus pure. Voila ce que j'ay veu, voila ce que je sens, Et qui produit en moy des transports si puissans. Loing de moy desormais estres imaginaires, Fleaux des foibles esprits, & des Ames vulgaires, Faux Dieux, ce n'est plus vous aujourd'huy que je crains, Ny ce foudre impuissant que l'on peint en vos mains: Je ne vous connois plus, allez, je vous deteste, Et mon coeur embrazé d'une flame celeste, Adore un Dieu vivant dont l'extréme pouvoir, Se faict craindre par tout, & par tout se faict voir.

DIOCLETIAN.

Cette feinte, Aquillin commence à me desplaire, Qu'on cesse.

GENEST.

Il n'est pas temps, ô Cesar! de me taire; Ce Seigneur des Seigneurs, & ce grand Roy des Roys, De qui tout l'univers doit reverer les loix, Soubs qui l'Enfer fremit, & que le Ciel adore, Veut que je continue, & que je parle encore, Sçache donc, Empereur, que ce Dieu souverain De qui j'ay ressenty la puissance, & la main, Lors que je me pensois rire de ses oracles, Vient d'operer en moy le plus grand des miracles, Changeant un idolatre en son adorateur, Et faisant un sujet de son persecuteur. Ne pensant divertir, ô prodiges estranges! Que de simples mortels, j'ay resjouy des Anges, Et dedans le dessein de complaire à tes yeux, J'ay pleû sans y penser à l'Empereur des Cieux. Il est vray que privé de ses graces extrémes, J'ay tantost contre luy vomy mille blasphémes, Mais dans ces faux discours que ma langue estaloit, Ce n'estoit que l'Enfer, & non moy qui parloit, Ce commun Ennemy de tout ce qui respire, Qui par le crime seul establit son Empire: Ayant trompé mes sens, & seduit ma raison, M'avoit mis dans le coeur ce dangereux poison: Mais enfin de mon Dieu les bontez infinies, Ont toutes ces horreurs de mon Ame bannies, Et je veux, ô Cesar! qu'on sçache à l'advenir, Que je n'ay plus de voix qu'affin de le benir, Qu'affin de publier aux deux bouts de la terre, Qu'il est seul souverain, seul maistre du tonnerre, Des cieux, des elemens, des Anges, des mortels, Et digne seul enfin, & d'encens, & d'autels.

DIOCLETIAN.

Il a perdu le sens, & son ame troublée, Rend comme son esprit sa langue dereglée.

GENEST.

Non, non, mon jugement ne fut jamais plus sain Qu'alors qu'il a chocqué tes Dieux, & ton dessein, Et si je l'ay perdu, c'est lors que mes paroles D'un accent criminel ont flatté tes idoles.

DIOCLETIAN.

Ha! ne m'irrite pas, insolent, c'est assez. Ou l'on te traittera comme les insensez.

GENEST.

Ce traittement n'est pas celuy que je souhaitte, Car on me traitteroit ainsi que l'on te traitte.

DIOCLETIAN.

On me traitte en Cesar, en Empereur Romain.

GENEST.

On te traitte en esclave, & non en souverain, Puis que loing d'escouter cette bonté supréme, Ce Dieu de qui les Roys tiennent leur diadéme, Souvent tu rens hommage au gré d'un courtizan, À l'ouvrage imparfaict d'un chetif Artizan, Qui suivant son caprice, ou celuy de ces traistres, Te compose des Dieux, & te donne des Maistres.

DIOCLETIAN.

Voyez l'audacieux! il croit possible encor, Faire sur un Theatre ou l'Achile, ou l'Hector.

GENEST.

Non, non, par ma raison mon ame mieux guidée, Ne souffre plus en elle une si vaine Idée, Je me connois, Cesar, je sçais ce que je suis.

DIOCLETIAN.

Mais sçais-tu bien aussi, traistre, ce que je puis?

GENEST.

Ouy, ton pouvoir n'est pas un effect que j'ignore, Je sçay que l'on te craint, & que Rome t'adore, Mais je sçay bien aussi ce qu'un Dieu me prescrit: Tu peux tout sur mon corps, & rien sur mon esprit.

DIOCLETIAN.

Nous allons esprouver cette haute constance.

GENEST.

Tu peux dés à present en faire experience. Commande à tes boureaux qu'ils m'accablent de fers.

DIOCLETIAN.

Perfide, ils t'apprendront le respect que tu pers, Si tu ne te resous à changer de langage.

GENEST.

On ne change jamais quand on a du courage.

DIOCLETIAN.

Si faut-il toutesfois ou changer ou perir.

GENEST.

He! bien me voila prest, Tyran, allons mourir. Apportez, apportez ces bienheureuses chaines, Instrumens de ma gloire ainsi que de mes peines,

_Luy rejettant son Escharpe._

Et reprends desormais ces liens odieux, Qui me rendoient naguere esclave de tes Dieux. Que ceux qui n'ont pas veu les divines merveilles, Qui viennent de ravir mes yeux & mes oreilles, De tes vaines grandeurs se rendent partizans, Et d'un oeil envieux regardent tes presens. Pour moy qui viens de voir de plus illustres marques, Du pouvoir de celuy qui commande aux Monarques, Je n'ay plus de desirs qui soient si criminels; Tes dons sont passagers, les siens sont eternels, Ses faveurs sont d'un Dieu, tes caresses d'un homme; Et les honneurs du Ciel valent bien ceux de Rome. Parle donc, Empereur, & haste mes tourmens; Tu differes ma gloire, & mes contentemens, Fay souffrir à mon corps les peines les plus dures, Irrite tes boureaux, invente des tortures, Et par un sentiment qui ne t'est pas nouveau Qu'un deluge de sang te venge d'un peu d'eau, Dont le divin effect m'a donné tant de graces, Qu'à tes yeux aujourd'huy je brave tes menaces.

DIOCLETIAN.

Tu me braves, mutin, mais de ta trahison, Et la flame, & le fer me feront la raison! Qu'on l'oste de mes yeux, soldats, que l'on l'entraine; Faictes qu'en mesme temps on l'applique à la gesne, Et qu'il ressente là de si vives douleurs, Qu'il estime la mort moindre que ses malheurs. Va les suivre, Rutile, & voy s'il est possible, De reprimer l'orgueil de ce coeur invincible: Menace, flatte, prie, importune, promets, Offre luy des tresors, ouy, je te le permets, Des charges, des honneurs, & tout ce qui dans Rome, Peut le mieux assouvir l'esperance d'un homme. S'il se veut reconnoistre, & quitter son erreur, Son remords peut encor desarmer ma fureur; Mais s'il s'obstine plus à faire le rebelle: Qu'on l'expose aux ardeurs d'une flame cruelle, Qui sur son corps perfide agissant peu à peu, Avec mille douleurs le brule à petit feu.

RUTILE.

J'observeray cét ordre.

DIOCLETIAN.

Allez.