L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest
Chapter 7
Genest. Pamphilie. Aristide.
GENEST.
Cet orage, Anthenor, touche peu mes esprits, Comme je l'attendois il ne m'a pas surpris, Et depuis quelque temps j'ay bien pû me resoudre En ayant veu l'esclair, d'ouyr gronder la foudre. Mais ainsi que l'esclat du celeste flambeau Qu'on voit apres l'orage & plus clair, & plus beau, Les divines clartez des yeux de Pamphilie Viennent chasser l'horreur de ma melancholie, Et par les doux regards de ces astres d'amour Dans mon adversité me rendre un plus beau jour. Exemple merveilleux d'une rare constance, Cher objet de mes voeux, & de mon esperance, C'est de vous seule enfin qui gouvernez mon sort Que j'attends desormais ou ma vie ou ma mort. Tout me trahit, Madame, & tout me persecute, Aux plus grands des malheurs le ciel m'a mis en butte, Et leurs traits toutesfois me sembleroient bien doux S'ils me laissoient l'honneur d'estre estimé de vous. Cet espoir tient encor ma fortune en balance, Luy seul est le secours qui reste en ma deffence, Et comme vostre coeur est grand & genereux, Je n'oze pas encor me dire malheureux.
PAMPHILIE.
Quel est vostre malheur, & quelle est cette crainte? Desja sans les sçavoir j'en partage l'atteinte, Et mon amour est tel que vous luy feriez tort De le croire sujet aux caprices du sort. Vos rares qualitez, vos voeux, & vostre flame L'ont depuis trop long-temps imprimé dans mon ame, Et malgré vos soupçons je vous puis asseurer, Qu'il n'est point de malheur qui le puisse alterer. Mais enfin dictes nous quelle est vostre infortune?
GENEST.
C'est une passion à mes veux importune, Un zele sans raison, un desir dereglé, Et le pouvoir enfin d'un esprit aveuglé.
PAMPHILIE.
Un pere asseurement vous veut porter au change? Et que soubs d'autres loix l'inconstance vous range?
GENEST.
Il le veut, Pamphilie, il le veut: mais apprends Que d'injustes desirs me sont indifferends, Et qu'avant que mon coeur consente à cette envie, Mon amour à tes pieds immolera ma vie.
PAMPHILIE.
Je ne souhaitte pas un si funeste effet, Et peut estre son choix est-il assez parfait Pour porter son esprit à ces douces contraintes Qui causent vos transports, & peut estre vos feintes.
GENEST.
Ha! de tous les malheurs dont je ressens les coups, Voila le plus sensible, & plus rude de tous! Quoy? quand tout m'est fatal, lors que tout m'abandonne, Pamphilie elle mesme aujourd'huy me soupçonne? Non non, Madame, non, ne me soupçonnez pas, D'avoir voulu trahir mes voeux, ny vos appas; Ce change malheureux que mon pere m'ordonne, Regarde nos autels, & non vostre personne; Il ne m'empesche pas que j'adore vos yeux, Mais il veut pour le sien que je quitte nos Dieux, Et que suivant l'abus de son erreur extréme, Contre mes sentimens je le suive au baptéme. Mais plutot que je change ou d'amour, ou de loy, Plutost que je viole ou mes voeux, ou ma foy, Que ces puissantes mains qui gouvernent la foudre, D'un rouge traict de feu me reduisent en poudre. Puissé-je estre des Dieux, & des hommes l'horreur, De tous les elemens esprouver la fureur, Et si jusqu'à ce point mon jugement s'oublie, Que je sois à jamais hay de Pamphilie.
ARISTIDE.
Quoy, c'est là le sujet qui te trouble si fort? C'est là l'occasion qui cause ton transport? Et l'importunité d'une soeur, & d'un Pere, Est le mal qui t'afflige, & qui te desespere? Tesmoigne, cher Amy, tesmoigne plus de coeur, Mesprise leurs discours, & brave leur rigueur; C'est dedans les malheurs, & les plus grands orages, Que se font admirer les plus fermes courages. Laisse, laisse esclatter ce foudre, & ces esclairs, Dont les traits impuissans ne frapent que les airs, Les Dieux interessez en ces vaines menaces, Arresteront bientot le cours de tes disgraces, Et quand mesme le sort les voudroit achever, Il ne t'abaisseroit que pour te relever, Que pour rendre dans peu ton ame plus contente, Ta fortune plus haute, & bien plus esclattante, Et te faire advouer qu'il ne t'est rigoureux, Que pour te faire un jour plus grand, & plus heureux. Tous les jours le Soleil sort d'une couche noire, Et la honte est souvent un chemin à la gloire. Il est vray que chocquant un injuste pouvoir, Tu peux perdre tes biens, mais non pas ton espoir, Puis que des immortels la haute providence Peut donner à ta perte une ample recompence, Et te faire trouver loing d'un pere irrité Les fruicts de ton courage, & de ta pieté.
GENEST.
Aristide croy moy; le soin de ma fortune, N'est point dans mes malheurs ce qui plus m'importune, Puis que comme tu dis, je puis trouver ailleurs, Et de plus doux espoirs, & des destins meilleurs. Mais comment penses tu que l'amour qui me lie, Me permette jamais de quitter Pamphilie? Peux tu t'imaginer qu'il soit en mon pouvoir, L'aymant infiniment de vivre sans la voir? Non, non, loing des attraits de ses graces divines, Les plus aymables fleurs me seroient des espines, Je hayrois un trosne, & des sceptres offerts Me plairoient beaucoup moins que l'honneur de mes fers. Mais si la cruauté d'un pere inexorable, A moy mesme aujourd'huy me rend mesconnoissable, S'il faut que je demeure en ce funeste Estat, Qui m'oste mes Amis, mes biens, & mon esclat, (Pardonnez ce discours à ma melancholie,) Que deviendront nos feux aymable Pamphilie? Je sçay que vostre coeur est grand, & genereux, Mais quoy, vous estes femme, & je suis malheureux.
PAMPHILIE.
Il est vray, je suis femme, & je le tiens à gloire, Puis qu'aujourd'huy ce nom releve ma victoire, Et faict voir en mon sexe un esprit assez fort, Pour vaincre mieux que vous les malices du sort, Je ne rediray point icy que je vous ayme, Qu'ainsi que vos vertus mon amour est extréme, Mes yeux & mes souspirs vous l'ont dit mille fois, Et vous l'ont exprimé beaucoup mieux que ma voix: Mais de quelques rigueurs dont le sort vous accable, Fussiez vous en un point encor plus deplorable, Je vous puis asseurer que ma fidelité Sera jusqu'au tombeau sans inegalité.
GENEST.
He! bien, je croiray donc dans le mal qui m'afflige, Que la nature en vous aura faict un prodige, Et qu'en vous faisant naistre elle aura mis au jour, Un miracle parfaict de constance, & d'amour, Bien qu'en cette bonté dont mon ame se flatte, Vostre adresse plutot que mon bon heur esclatte, Je veux bien toutesfois pour calmer ma fureur, Decevoir mon esprit d'une si douce erreur. Ouy, Madame, je veux que mon ame soit vaine, Jusqu'à vous croire atteinte, & sensible à ma peine, Et me persuader qu'un feu si bien espris, Au delà de vos jours touchera vos esprits; Mais encor qu'à ce point vous soyez genereuse, Pouray-je consentir à vous voir malheureuse, Et que tacitement il vous soit imputé: Que sans moy vous seriez dans la prosperité? Ha! Madame? souffrez qu'en ce desordre extréme, Ma raison une fois parle contre moy-mesme, Et qu'agissant pour vous, elle monstre en ce jour, Par un estrange effect un veritable amour.
ARISTIDE.
Ta flame, cher Amy, nous est assez connue: Je voids en tes discours ton ame toute nue, Et parmy l'embaras de tant de passions Je descouvre aisément tes inclinations. Je sçay bien que ton coeur & constant & fidele, Pour l'objet qu'il adore a tousjours mesme zele, Et que tu trouverois un Empire importun, Si ce rare bonheur ne nous estoit commun, Mais je sçay bien aussi que ton noble courage, A peine à consentir qu'il ayt quelque advantage, Et ces deux mouvemens succedans tour à tour, Font combattre ta gloire avecque ton amour. Mais veux tu t'affranchir de cette incertitude, Qui nourit tes transports, & ton inquietude: Escoute les conseils que je te veux donner: Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner, Et te priver à tort des droits de ton partage, Si tu ne suis l'erreur où son ame s'engage, Dy luy pour parvenir au but où tu pretens: Que tu rendras ses voeux, & ses desirs contens; Et feints pour cét effect par un beau stratagéme, Que tu veux comme luy recevoir le baptéme. Suivant l'opinion de leur bizare loy, Leurs mysteres sont vains quand on manque de foy; De sorte qu'en ton coeur mesprisant leurs manies, Tu n'auras observé que des ceremonies, Qui n'ayans pas rendu le baptéme parfait: N'auront produit en toy qu'un ridicule effect. Acquiers toy de vrays biens avec de faux hommages: Un peu d'eau, Cher Amy, calme de grands orages; Fay que celle qui nuit à tous ses partizans, Pour toy seule aujourd'hui produise des presens, Et se rende pareille apres ton entreprise, A la pluye envoyée à la fille d'Acrise.
GENEST.
L'effect de ce conseil offenceroit les Dieux.
ARISTIDE.
L'effect de ce conseil leur sera glorieux, Puis qu'à l'aversion de cette loy nouvelle, Tu joindras les mespris que ton coeur a pour elle, Reservant à l'honneur de nos sacrez autels: Une ame toute pure, & des voeux immortels.
GENEST.
À quoy me resoudray-je, aymable Pamphilie?
PAMPHILIE.
Je crains.
ARISTIDE.
Que craignez vous?
PAMPHILIE.
Tout.
ARISTIDE.
Dieux! quelle folie? Vous craignez, dites vous, Quoy? que deux gouttes d'eau De son ardente amour esteignent le flambeau?
PAMPHILIE.
Non, mais que cette erreur à la fin ne luy plaise, Et qu'elle n'ayt pour nous une suitte mauvaise.
GENEST.
Ha! ne me croyez pas d'un esprit si peu sain.
PAMPHILIE.
Vous pouvez donc agir, & suivre ce dessein.
GENEST.
Il faut adroitement conduire ceste affaire.
ARISTIDE.
Laissez m'en le soucy, je verray vostre Pere, Et je sçauray si bien mesnager ses esprits, Qu'aveuglé de l'appas du dessein entrepris, Il ne pourra jamais à travers mon adresse, Se douter seulement du piege qu'on luy dresse; Cependant finissant de si longs entretiens Allez tous deux m'attendre au Temple des Chrestiens.
_Fin du second Acte._
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
Diocletian. Aquillin. Rutile.
DIOCLETIAN.
Rutile, je l'advoue, ils sont incomparables, Et tous en leurs projets me semblent admirables; Que l'accord de leurs voix, & de leurs actions, Exprime adroittement toutes leurs passions! Qu'ils se sçavent bien plaindre, ou feindre une colere! Que l'amour en leur bouche est capable de plaire! Et que leur industrie a de grace & d'appas À dépeindre un tourment qu'ils ne ressentent pas! N'as tu point remarqué ce qu'a dit Luciane En faveur des Chrestiens & de leur loy prophane? Elle en a soustenu l'erreur avec tant d'art, Que j'ay creû quelque temps qu'elle parloit sans fard, Et que le trait dont lors elle sembloit atteinte, Estoit un pur effect, & non pas une feinte.
RUTILE.
Il est vrai, mais, Seigneur, n'as-tu pas entendu, Ce que Genest a dit quand il s'est deffendu? Avec combien d'esprit, d'adresse, & de courage, Il a de nos autels conservé l'advantage? Et par quel art enfin, & quelle invention, Il se porte au mespris de leur religion?
DIOCLETIAN.
Ouy, sa subtilité n'eût jamais de pareilles.
AQUILLIN.
Attends un peu, Seigneur, tu verras des merveilles Qui raviront tes sens avecque tant d'appas, Que mesme en les voyant tu ne le croiras pas.