L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest

Chapter 17

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Diocletian. Aquillin. & suitte.

AQUILLIN.

Cesar, je suis confus apres ce que j'ay veu.

DIOCLETIAN.

Qu'est-ce donc? parle-tost, qu'est-ce que tu consultes? Les Chrestiens ont-ils fait naistre quelques tumultes? Quelques seditieux se sont-ils revoltez Au mespris de mon ordre & de mes volontez? Parle, ne me tiens pas plus long-temps en balance.

AQUILLIN.

Non, Seigneur, tout le peuple ayme ou craint ta puissance, Et la peur du trespas, ou le respect des Dieux, Tiendra dans le devoir les plus audacieux. Aussi n'est-ce pas là le sujet qui me trouble, Mais un triste accident.

DIOCLETIAN.

Quel? ma crainte redouble. Je tremble en mesme temps, & brusle de sçavoir Quels estranges malheurs te peuvent esmouvoir.

AQUILLIN.

Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte: Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point, Mais ce triste accident ne te regarde point, Si la compassion peut estre ne t'engage À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir, Sans que jamais aucun les ait pû secourir. Apres avoir conduit Pamphilie à la place Où son trespas devoit expier son audace, Je retournois icy quand j'ay veu devant moy Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy. De quelque desplaisir Luciane blessée S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée, Où son corps quelques temps roulant au gré des flots, A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots, Aristide voyant par un malheur extréme, Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme, Veut suivre son destin, & par un mesme effort, Cherche dessoubs les eaux une pareille mort. Anthenor qui prevoit un projet si funeste, Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste, Mais comme elle est plus forte en un corps furieux, Le desespoir d'un seul les emporte touts deux, Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes, Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes, Qui les ayant trois fois & rendus & repris, Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits, Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible De voir un tel malheur & paroistre insensible, Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux, Ne void point sans pitié ces coups prodigieux.

DIOCLETIAN.

Je l'advoue avec toy, cette estrange adventure Auroit esté sensible à l'ame la plus dure, Et le coeur d'un barbare en cette occasion, Eust eu tes sentimens, & ta compassion, Mais oublie, Aquillin, une pitié si tendre, Dont pour quelques sujets tu n'as pu te deffendre, Et reserve ta voix, tes souspirs, & tes pleurs, À plaindre desormais l'excez de mes malheurs, Ouy, ouy garde à mon sort ta pitié toute entiere, Elle ne peut avoir de plus ample matiere. Puis que ceux que le ciel void d'un oeil rigoureux Peuvent au prix de moy se reputer heureux. Ouy, malgré mes grandeurs & les pompes de Rome, Je connois, Aquillin, enfin que je suis homme, Mais homme abandonné, mais un homme odieux, Mais un homme l'horreur des hommes & des Dieux.

AQUILLIN.

Que dites vous, Seigneur, quelle douleur si forte Peut si soudainement vous troubler de la sorte? Tout vous craint, tout flechit, tout revere vos loix, Et seul vous commandez à la Royne des roys, Chassez donc la frayeur dont vostre ame est atteinte, Le trosne est un azile où ne va pas la crainte, Tout le monde sur vous ayant les yeux ouvers Vous ne sçauriez perir qu'avec tout l'univers.

DIOCLETIAN.

Ha! que pour me guerir du mal qui me possede Un langage flatteur est un foible remede, Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens Les soins de mes sujets sont des soins impuissans. En vain je porte un sceptre, en vain une couronne, En vain un monde entier me suit & m'environne, En vain je suis Monarque, & Monarque vainqueur, Si tous mes ennemis sont desja dans mon coeur, Si je sens en mon ame une guerre cruelle, Si je me suis moy-mesme à moy-mesme rebelle, Et si par tout en fin je traine avecque moy L'horreur, le desespoir, le remords & l'effroy, Tout me paroit fatal, tout me semble funeste, Le jour troublé d'esclairs, l'air infecté de peste, Le ciel rouge de feux, & la terre de sang, Le Soleil sans lumiere & sorty de son rang. Ô Dieux! ne vois-tu pas ces fantosmes terribles Qui font autour de moy des hurlemens horribles? Entends-tu comme moy ces longs gemissemens Dont les tristes accens troublent mes sentimens? Ô rage, ô desespoir, ô douleur qui me tue! Mais quel astre nouveau brille dans cette nue? Quelle divinité plus belle que le jour Daigne encore esclairer ce funeste sejour? Ha! ma douleur s'appaise & ma frayeur s'oublie, Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie, De mille beaux objets tous deux environnez, Tous deux la palme en main, & tous deux couronnez. Cheres ombres, pardon, & du ciel où vous estes Calmez de mon esprit les horribles tempestes, Je fus en vostre endroit cruel, & furieux; Mais je vous vay ranger au nombre de nos dieux. Je vay vous eslever d'illustres mausolées Qui toucheront du faiste aux voultes estoilées, Et serviront de marque aux siecles à venir, Et de vostre innocence, & de mon repentir. Mais, helas! tout à coup ces clartez disparoissent, Mon desespoir revient, & mes craintes renaissent: Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis, Qui voyez mes tourmens, & l'horreur où je suis, Moderez, inhumains, les douleurs que j'endure, J'ay vangé vos autels, j'ay vangé vostre injure, Et si vous ne voulez qu'on vous croye impuissans Vous devez appaiser les tourmens que je sens. Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je perisse, Achevez vos rigueurs, & hastez mon supplice.

FIN.