L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest

Chapter 13

Chapter 131,188 wordsPublic domain

Diocletian. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Aquillin.

PAMPHILIE.

Quoy donc, on nous separe?

DIOCLETIAN.

Non, non, vous le suivrez.

PAMPHILIE.

Pourquoy donc, ô Barbare! Ne me permets-tu point d'accompagner ses pas? Croy-tu que tes grandeurs ayent pour moy des appas. Non, non, ce faux bonheur flatte peu mon envie, Il va finir ses jours, finis aussi ma vie, Aussi bien verras-tu, quoy qu'il faille endurer, Que ce qu'amour a joint ne se peut separer.

DIOCLETIAN.

Tu ferois beaucoup mieux d'implorer ma clemence.

PAMPHILIE.

Ta fureur a pour moy trop peu de violence: Quelle raison, Tyran, en retarde l'effet?

DIOCLETIAN.

C'est donc là ton desir? il sera satisfait, Mais apres ce refus n'espere plus de grace, Un mesme sort suivra vostre commune audace, Et puis qu'un mesme crime a bien pû vous unir, Un mesme chastiment vous peut aussi punir.

PAMPHILIE.

Comme mesmes tourmens, nous aurons mesme gloire.

AQUILLIN.

Mais avant le combat tu chantes la victoire, La mort aux plus hardis donne de la terreur.

PAMPHILIE.

Les lasches comme toy l'ont tousjours en horreur, Son seul nom te fait peur, mais un noble courage En affronte les traicts sans changer de visage.

DIOCLETIAN.

Tu te fies peut estre au secours de ce Dieu Qu'un fourbe comme luy t'a promis en ce lieu: Mais ton espoir est vain en ce peril extreme, Il feroit plus pour toy qu'il ne fit pour luy-mesme, S'il t'ostoit d'un trespas qu'il ne pût eviter Et que de mon pouvoir tu devrois redouter.

PAMPHILIE.

Collosse de boue & d'argile, Qu'idolatre un peuple fragile, Ozes-tu bien tenir ce propos criminel? Ozes-tu mesurer ta grandeur à la sienne, Et ne connois-tu pas, miserable mortel, Qu'il faut que sa bonté soustienne Que ce Dieu te peut mettre en poudre dés demain En retirant sa main?

Vous qu'il a faits à son image, Roys qui luy ravissez l'hommage Qu'on rend à ses Autels par un juste devoir, Pour un petit bandeau qui couronne vos testes Osez-vous, orgueilleux, oublier son pouvoir, Et sans connoistre qui vous estes Faire comparaison de vostre qualité Avec sa Majesté?

Est-ce à vous petits Salmonées À gouverner les destinées? Est-ce à vous à regir les hommes & leur sort? Avez-vous le pouvoir de leur rendre la vie Vous qui prenez celuy de leur donner la mort Pour satisfaire à vostre envie, Et quel droit vous permet d'affermir vos projets Du sang de ses subjets?

La terre qu'il a suspendue, A-t-elle dans son estendue, Des corps que vostre voix puisse faire mouvoir? Et vous qui ne sçauriez en toute la nature, Produire un seul atosme avec vostre pouvoir, Vous deffaites sa creature, Tous les jours à ses yeux vous brisez inhumains L'ouvrage de ses mains.

Mais le sang qui se mesle aux larmes De ceux qui tombent soubs tes armes Pousse leurs justes cris jusqu'à son tribunal, Ses sujets oppressez reclament sa justice, Et leur plainte va faire ouvrir son arsenal Pour en tirer un tel supplice, Que tu seras contraint d'advouer en ce lieu Que luy seul est ton Dieu.

DIOCLETIAN.

Et mon juste couroux te fera reconnoistre Que je suis malgré luy ton Seigneur, & ton Maistre: Despeschez, Aquillin, qu'on l'oste promptement, Et qu'on l'aille esgorger aux yeux de son Amant.

_Fin du quatriesme Acte._

ACTE CINQUIESME.

SCENE PREMIERE.

Anthenor. Luciane. Aristide.

ANTHENOR.

Si proche d'adjouster à tant de recompences, L'effect de vos desirs, & de vos esperances, Dans un si haut degré de gloire & de faveur Qui vous rend Aristide aujourd'huy si resveur? Quel soudain changement abat vostre courage? Vous regardez les Cieux, vous changez de visage, Vous soupirez,

ARISTIDE.

Helas!

ANTHENOR.

À quelle occasion, Pouvez vous tesmoigner tant d'alteration, Le destin qui vous fut autresfois si contraire, N'a pour vous desormais ny hayne, ny colere, Et la bonté des Dieux vous l'a rendu si doux, Que vos prosperitez produisent des jaloux. Que vous manque-t-il plus pour un bonheur extreme? L'empereur vous cherit, Luciane vous ayme, Et ce divin object de vos affections Respond avec ardeur à vos intentions: Qui peut donc vous causer cette humeur importune, Et qui convient si mal avec vostre fortune? Cher Aristide au moins tirez nous de soucy, Obligez Anthenor, & Luciane aussi.

ARISTIDE.

Ha! que cette demande est ridicule & vaine! Pouvez-vous ignorer le sujet de ma peine? Les traits qui m'ont blessé ne vous touchent-ils pas? Vostre Compagne, ô Dieux! est proche du trespas, Et celuy qui pour vous avoit tantost des charmes L'accompagne à la mort, & vos yeux sont sans larmes. Ô ciel, qu'un foible effort change nostre destin S'il ne peut estre ferme & constant un matin! Quoy donc, brave Genest, & rare Pamphilie, On vous laisse mourir, de plus on vous oublie! Et par des laschetez que je ne puis souffrir On censure mes pleurs quand je vous voids perir, Mesme on veut que mon front tesmoigne de la joye. Mais que plutost le Ciel à vos yeux me foudroye, Et perce de ses traits cét insensible coeur Qu'on m'impute jamais une telle rigueur. Non, non, ce coeur est grand, mais il n'est point barbare, Et le sort des objets de qui l'on nous separe Est trop infortuné pour ne pas arracher Des regrets qu'ils pourroient attendre d'un Rocher.

LUCIANE.

Certes ces sentimens ont beaucoup de tendresse, Et si je ne me trompe encore plus d'adresse, Puis qu'ils sçavent si bien desguiser en ce jour D'un masque de pitié ta feinte, & ton amour. Mais c'est en vain ingrat que ton ame insensée Presume me cacher le traict qui l'a blessée, Ton alteration ne me fait que trop voir La cause de ta flame & de ton desespoir, Quand par des coups si grands un coeur se sent atteindre Il est bien malaisé de souffrir & de feindre, La langue quelquefois peut bien dissimuler, Mais quand elle se tait, les yeux sçavent parler, Et le coeur trop pressé des ardeurs de sa flame Montre par ses souspirs les blessures de l'ame.

ARISTIDE.

C'est ainsi qu'autresfois n'osant vous declarer L'ardeur qui me faisoit sans cesse souspirer, Mes yeux & mes transports vous firent reconnoistre Bien mieux que mes discours que vous l'avez fait naistre.

LUCIANE.

C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions Trompoient mon innocence, & mes affections: C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée, N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée, Cependant que ton coeur autre-part arresté, Brusloit secretement pour une autre beauté: Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée, Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein, J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein. Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie, Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie, Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau, Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau: Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre.

ARISTIDE.

Ha! Madame, escoutez.

LUCIANE.

Je ne te puis entendre. Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur, Et qui par les effets d'un trop visible outrage Y produit à present le despit & la rage. Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet, Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet, Tu pourras bien encore en regretter un autre, Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre, Et si comme tu dis ton coeur est genereux Vien par un noble effort les imiter tous deux, Adieu.