L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest
Chapter 11
Pamphilie. Genest. Deux gardes.
PAMPHILIE.
He bien! ame traistresse, Te voila dans les fers, & ces honteux liens, Sont plus chers à tes yeux & plus doux que les miens? Peut estre qu'à ton coeur mon joug estoit trop rude, Je payois tes devoirs avec ingratitude, Je recevois tes voeux avec trop de froideur, Ou je t'importunois d'une trop vive ardeur. Ha! je l'avois bien dit, que tes lasches contraintes, Non plus que tes souspirs n'estoient rien que des feintes, Et que ton desespoir conceû hors de saison, Tendoit secrettement à quelque trahison! Mais ne presume pas, desloyal, que j'endure, Que l'on fasse à mes voeux cette sensible injure, Je veux qu'un châtiment aussi rude que prompt, Dans ton perfide sang en efface l'affront, Et montre que par moy ton destin sera pire: Que pour avoir chocqué ny les Dieux ny l'Empire.
GENEST.
He bien! executez cét illustre courroux; C'est pour ce sujet seul que je suis devant vous. Me voila prest Madame, & victime enchaisnée, Sans regret, à vos pieds j'attends ma destinée: Vos yeux pour cét effect aydans vostre rigueur, Montreront à vos mains le chemin de mon coeur, Ou s'ils ne veulent pas se donner cette peine, Armez vous, le voila, frappez belle inhumaine, Aussi bien de vos Dieux les foudres impuissans, Ont ils de foibles traits pour estonner mes sens, Achevez, Pamphilie, achevez vostre ouvrage, Mon coeur ne tremble point pour un si foible orage, Vous le voyez naguere amoureux & brulant, Pour vous mieux contenter voyez le tout sanglant, Mais si je puis encore esperer quelque grace, Souffrez qu'auparavant le coup qui me menace, J'ose vous demander quel estrange forfaict, Vous anime, Madame, à ce cruel effect?
PAMPHILIE.
Quel forfaict, desloyal? ô Dieux quelle impudence! Il est la vertu mesme; & la mesme innocence, Il n'a jamais manqué ny d'amour ny de foy, Il n'a jamais trahy ny l'Empereur ny moy, Il ne parla jamais en faveur du Baptesme, Sa bouche n'a jamais proferé de blasphéme, Des crimes, justes Dieux! il n'en a point commis, Et vous avez grand tort d'estre ses ennemis: Insolent, est-ce ainsi que tu veux qu'on te flatte?
GENEST.
Non, non, que contre moy vostre courroux esclatte, Et s'il ne suffit pas pour vous vanger assez, Joignez y l'Empereur & vos Dieux offencez, Mais quand vous me traittez de traistre & de parjure, Je ne sçaurois souffrir l'une ny l'autre injure, Veu qu'icy malgré vous les cieux me sont tesmoins, Que jamais mon amour ne les merita moins, Il est vray qu'autrefois je meritois ce blame, Quand pour flatter vos yeux je trahissois vostre ame, Et portois vos esprits à des impressions, Qui n'estoient en effect que des illusions, Ouy, je vous trahissois, quand mon ame aveuglée, Ne concevoit pour vous qu'une ardeur dereglée, Et subornant mon coeur par d'injustes desirs, Vous aymoit beaucoup moins que ses propres plaisirs, Mais, Madame, aujourd'huy que ma flame est plus pure, Que le feu n'est là haut au lieu de sa nature, Qu'un veritable amour me porte à vous cherir, Jusqu'à vouloir pour vous tout quitter & mourir; Me pouvez vous sans tort appeller infidele, Traistre, parjure, ingrat, inconstant, & rebelle?
PAMPHILIE.
Quels noms penses tu donc qu'on te doive donner, Quand on te void tout fuir, & tout abandonner? Quand pressé des vapeurs de ta melancolie, Pour des illusions tu quittes Pamphilie? Quand tu pers tout respect? quand tu changes de loy? Quand tu trahis tes Dieux, & ton Prince, & ta foy?
GENEST.
Ha! que la trahison est innocente & belle! Et la fidelité blamable & criminelle, Quand leur effect regarde un Tyran, & des Dieux, Qui n'ont rien que d'horrible & de pernicieux, Qu'il est doux de sortir d'un joug si detestable, Pour entrer soubs les loix d'un Monarque adorable Qui tient dedans les Cieux son Palais & sa Cour; Et qui n'est que douceur, que justice, & qu'amour. Ha! si vous connoissiez, ma chere Pamphilie, La nuit où vostre erreur vous tient ensevelie, Et si par le secours de cét astre charmant, Dont l'esclat m'a tiré de mon aveuglement, Vous pouviez recevoir un rayon de la grace, Qui met dedans mon coeur une si noble audace Qu'au prix de vostre sort vous beniriez le mien, Que vous estimeriez le bonheur d'un Chrestien? Et que pour en porter les glorieuses marques, Vous feriez peu d'estat de celles des Monarques. C'est par ce beau moyen que je veux en ce jour, Vous témoigner, Madame, un veritable amour, Et vous faire advouer que je ne fus volage, Qu'affin de vous cherir à present davantage, Seigneur, si ta bonté daigne escouter mes voeux, Accorde à Pamphilie.
PAMPHILIE.
Arreste malheureux, Que veux tu demander?
GENEST.
Que sa bonté supréme, Sauve l'autre moitié qui reste de moy-mesme, Et souffre pour le moins qu'auparavant ma mort, Je luy tende la main pour la mener au port. Si j'obstiens dessus vous cette illustre victoire, Que son heureux effect augmentera ma gloire! Que mon sort sera doux, que je mouray content, Si je puis achever ce dessein important, Ne le differons point, escoutez moy Madame.
PAMPHILIE.
Tu fais de vains efforts pour seduire mon ame.
GENEST.
Ha! croyez seulement, & lors le Roy des Cieux Levera le bandeau qui vous couvre les yeux, Et vous descouvrira ces clartez nompareilles, Dont on ne sçauroit trop admirer les merveilles, Servez vous aujourd'huy du flambeau de la foy. Ou s'il vous esblouit, du moins escoutez moy: Mais examinez bien le poids de mes paroles, Dites moy quels effects produisent vos idoles? Qu'ont elles icy bas jamais executé, Qui marque leur puissance, ou leur divinité? Pensez vous que des Dieux de bois, d'or ou de pierre, Et dont l'estre est borné dans l'ombre qui l'enserre, Des Dieux qui ne sont rien que corps inanimez, Que la main d'un mortel & le fer ont formez, Ayent pu d'une parolle en miracles feconde, Créer l'homme, le Ciel, l'air, & la terre & l'onde, Regler les elemens, semer d'astres les Cieux, Faire tant de beautez qui brillent à nos yeux, Et par tout establir cet ordre incomparable, Qui maintient l'Univers & le rend admirable, Non, non, tous ces demons, tous ces Dieux impuissans, À qui si vainement vous offrez vos encens, N'ont jamais, quelque appuy qu'ait eu leur imposture, Produit un seul atosme en toute la nature, Et cét ouvrage enfin si grand & si parfaict, De ce Dieu que j'adore est un illustre effect, Ouy, Madame, il en est & l'auteur & le maistre, Je l'ignorois tantost, il me l'a faict connoistre, Et pourveu que vostre ame ayt desir de le voir, Cette mesme faveur est en vostre pouvoir, Ne la refusez point, ma chere Pamphilie, Que par elle vostre ame à la mienne s'allie, Et souffrez qu'aujourd'huy par un si beau lien, J'unisse pour jamais vostre coeur & le mien, Voyez combien pour vous mon amour est extréme.
PAMPHILIE.
Tu m'aimes.
GENEST.
Ouy, Madame, & bien plus que moy-mesme, Puisque pour vous sauver & pour vous acquerir, Quelques rudes tourmens qu'il me faille souffrir, Quelque suplice affreux que la rage desploye, On m'y verra courir avec beaucoup de joye, Pourveu que par mon sang je vous puisse achepter, Un bonheur qu'avec moy vous devez souhaiter.
PAMPHILIE.
Helas!
GENEST.
Vous souspirez, ha! sans doute la crainte, Combat vostre desir, & le tient en contrainte, Vous redoutez la mort, un Tyran vous faict peur.
PAMPHILIE.
Non, non, ne pense pas que je manque de coeur, Ce souspirs qu'a produit une sainte tendresse Montre mon repentir, & non pas ma foiblesse, Je te suy, cher Amant, je te cede, & je croy; Ton Dieu regne en mon coeur, & triomphe de moy. Desja de ce bonheur je suis toute ravie, Et regardant tes fers avec un oeil d'envie, Je brule qu'un Tyran n'ordonne à ses boureaux, De passer en mes mains ces illustres fardeaux. Ne pouvant les ravir qu'au moins je les soustienne, Ouy ces fers sont mes fers, cette chaine est la mienne, Puisque par les effects d'une douce rigueur, Elle passe à present de tes mains à mon coeur.
GENEST.
Pamphilie, ô transports qui me comblez de gloire!