L'Illustration, No. 3739, 31 Octobre 1914

Part 3

Chapter 33,349 wordsPublic domain

Tahiti, chère au cœur de Pierre Loti, Tahiti la patrie de la petite Rarahu, a connu, elle aussi, les horreurs de la grande guerre. «Le 22 septembre, à 6 h. 45 du matin, nous écrit notre correspondant. M. L. Gauthier, deux croiseurs allemands, les deux plus fortes unités de la division de Chine (le _Scharnhorst_ et le _Gneisenau_, sans doute), se présentèrent devant Papeete. Au coup de canon à blanc tiré par une batterie de la côte, ils hissèrent leur pavillon, s'approchèrent de la passe et envoyèrent leur premier obus. Le commandant de la marine à Tahiti donna aussitôt l'ordre de détruire les balises et amers de la côte et de mettre le feu aux approvisionnements de charbon. Un bombardement en règle du port commença aussitôt. La petite canonnière la _Zélée_, bien inapte à se défendre, paya cher les quelques prises quelle avait pu faire au début de la guerre. La ville fut fort éprouvée aussi. Elle ne reçut pas moins de deux cents obus en quatre heures de temps, à peu près. Dix incendies éclatèrent sur divers points. A la fin de cette canonnade terrible, les décombres de ses murailles légères, de ses toitures de tôle ondulée, jonchaient le sol de toutes parts. On s'attendait à un débarquement de marins allemands, et tous les hommes valides de la colonie, mobilisés dès le début de la guerre et bien exercés, s'apprêtaient déjà à résister jusqu'au bout. Ils n'eurent pas l'occasion de combattre: leur brutale besogne achevée, les deux croiseurs reprirent le large.

LES TRANCHÉES ALLEMANDES

L'histoire de la guerre de 1914 démontrera combien les Allemands ont profité des leçons des plus récents conflits. La guerre du Transvaal, la guerre russo-japonaise et les guerres balkaniques ont été minutieusement étudiées par eux et toute leur préparation, toutes leurs méthodes de combat, toutes leurs ruses de guerre sont inspirées des enseignements qu'ils en ont retirés.

C'est tout particulièrement en matière de tranchées que nos ennemis ont beaucoup vu, beaucoup appris et beaucoup retenu.

Nous nous étions cantonnés depuis 1870 dans les trois types de tranchées réglementaires: tranchée pour tireur assis, tranchée pour tireur à genoux, tranchée pour tireur debout. A l'instruction, on a appris à l'homme à se protéger momentanément, durant les bonds classiques du combat tel qu'on le prévoyait, en creusant un peu le sol et en se couchant derrière une toute petite levée de terre. Le soldat devait, en outre, s'abriter des coups de l'adversaire en dressant son sac devant lui.

D'où _protection insuffisante_ et _visibilité extrêmement dangereuse_, puisque l'ennemi n'a plus qu'à compter les sacs pour connaître l'effectif qui lui fait face.

Pour assurer le creusement de ces abris, la compagnie française disposait de 80 pioches et 80 pelles-bêches, soit 160 outils pour 250 hommes. Ces outils sont fixés sur le sac, d'où manœuvre assez longue pour disposer de l'outil.

Les Allemands ont adopté des méthodes de tranchées défensives et offensives toutes différentes. Chaque homme a un outil et l'outil est adapté à l'étui du sabre-baïonnette.

Dès qu'il y a lieu de combattre, _la ligne se cache_, et, dès qu'elle combat, _cette ligne prévoit la retraite_. Elle prépare, à cet effet, de fortes positions qui assureront _le ralliement_, _la défensive à outrance_, puis _la contre-attaque_.

Et c'est en vertu de ces principes très substantiels que tous les fronts de combat sont organisés suivant un ordre qui varie très peu.

Ces fronts présentent généralement une, deux ou trois lignes de tranchées-abris de 0 m. 50 à 0 m. 60 de largeur, parallèles, de longueur proportionnelle aux effectifs qui les occupent, reliées entre elles par des cheminements tracés en zigzag et reliées en dernier lieu à une ligne de tranchées fortifiées armées de mitrailleuses. Ces dernières tranchées renforcées sont à l'abri presque absolu des projectiles des fusils, des mitrailleuses et des canons.

Les tranchées légères, dont les dimensions sont indiquées au croquis, sont absolument invisibles à 300 mètres, distance qui permet déjà un feu extrêmement meurtrier. On se rend compte que si l'ennemi dispose de trois lignes successives et d'une ligne de retranchements fortifiés, c'est au minimum sur un parcours de 600 mètres que la ligne assaillante est susceptible d'être décimée par un feu d'infanterie déclenché à 300 mètres et par le feu des mitrailleuses placées dans les retranchements fortifiés, feu extrêmement rapide et lançant avec une précision absolue de 300 à 600 balles à la minute et par pièce sur la ligne qui avance.

Le soldat, dans la tranchée de campagne, jouit d'une sécurité beaucoup plus grande que le fantassin couché à plat ventre, derrière son sac, dans une excavation offrant à peine 0 m. 40 de dénivellation. En se baissant un peu, il disparaît au-dessous du niveau du sol et se trouve garanti d'une façon absolue du feu de l'infanterie; de plus, il permet à ses mitrailleuses de tirer sans danger pour lui. Ce même mouvement l'amenant à faire le gros dos, c'est son sac qui se trouve placé dans le sens horizontal, et ce sac constitue alors avec le casque une protection relative contre les shrapnells et les éclats d'obus.

Derrière la tranchée allemande, des trous sont creusés pour le chef de l'unité et les sous-officiers. Le trou du chef de l'unité est relié avec le cheminement. Ceux des sous-officiers ne le sont pas.

Si l'on ajoute que le talus ou plutôt le déversement des déblais de la tranchée occupe une largeur de 4 à 5 mètres et qu'il est soigneusement gazonné ou replanté avec les cultures environnantes, on concevra que cette très légère dénivellation ne laisse visible qu'à très courte distance la «saignée» de terre où se trouve _dissimulée_ et _à l'abri_ la ligne allemande.

Quant aux tranchées fortifiées, nos dessins en montrent nettement la conception et le dispositif. Elles sont à l'abri des balles et des shrapnells. Seuls les obus percutants ont le pouvoir de les pulvériser et de décimer leurs défenseurs. Les détails à l'intérieur varient à l'infini, suivant l'ingéniosité des occupants, la tranquillité relative dont ils jouissent et aussi la nature du sol.

C'est ainsi que les trois dernières figures de cette page montrent un dispositif tout différent où les tranchées sont composées de fossés pour quatre tireurs chacun, profonds de 1 m. 50, larges de 0 m. 80 environ, communiquant avec des chambres de repos disposées entre eux et en arrière. Des cheminements couverts, ici encore, relient les chambres de la première ligne à celles de la seconde. Tout le système, les chambres de repos surtout, est installé de façon à procurer aux hommes le maximum de confort et de sécurité: des volets, des portes arrachés aux maisons les abritent, ou encore des branchages recouverts de terre.

Dès le début de la guerre, en Lorraine, et il faut bien le dire, après quelques dures expériences, nos troupiers ont rapidement compris les avantages des tranchées allemandes, ce qui prouve en passant que pour les étudier ils les avaient conquises. Tout aussitôt, les officiers, les sous-officiers et les soldats du génie furent détachés dans toutes les unités pour enseigner à nos fantassins la façon de construire ces abris. L'éducation fut rapide, et très vite aussi on parvint à compléter l'outillage nécessaire, indispensable à là protection commune. Les outils des disparus, les pioches et les bêches abandonnées dans les villages, les outils de parc même furent arrimés sur les sacs par ceux qui geignaient autrefois sous le poids de la petite pelle-bêche réglementaire.

Dès la première accalmie du feu, dès la nuit tombée, les «trous» furent entrepris. Quelquefois dans le silence de la nuit, à moins de 500 mètres les uns des autres, les soldats des deux partis entendaient mutuellement les coups de pioche, les jets de pelle, les paroles d'encouragement des chefs, et ils s'accordaient tacitement l'armistice nécessaire pour le creusement du fossé protecteur d'où ils jailliraient en trombe dès le jour revenu.

DEUX AVIATEURS BLESSÉS AU-DESSUS DES LIGNES ALLEMANDES

Ayant le talon traversé par une balle, tandis que l'officier observateur était lui-même blessé au pied, le pilote Verrier réussit cependant à ramener son appareil et son passager dans les lignes françaises.

LE 109e ANNIVERSAIRE DE TRAFALGAR A LONDRES: DEUX INSCRIPTIONS A LA BASE DU MONUMENT DE NELSON

LA TREIZIÈME SEMAINE DE GUERRE

[3 Illustrations:

Train blindé de l'armée belge, armé de canons, dont un contre les aéroplanes et les dirigeables, et percé d'embrasures pour les fusils.]

Voici plus de quinze jours que se poursuit entre la mer du Nord et les bords de la Scarpe, près d'Arras, la plus violente bataille de cette terrible et sanglante campagne. Peut-être durera-t-elle une semaine encore, tant les Allemands mettent d'acharnement à tenter la rupture de nos lignes, afin de faire une trouée grâce à laquelle ils pourraient réaliser leur rêve: assiéger Dunkerque et Calais.

Dans ce but, ils procèdent plus que jamais à la ruée par des masses énormes, se renouvelant à mesure que le fusil et l'obus renversent les rangs qui accourent comme les flots sur la plage. Le littoral de la mer du Nord, les dunes, les rives de l'Yser, les villes de Nieuport, Dixmude et Roulers offrent le terrifiant spectacle de milliers et de milliers de cadavres, sans que tant de vies sacrifiées en vain aient brisé la volonté des chefs qui espèrent, à force de violence, enfoncer sur quelque point la vivante muraille offerte par les armées des alliés.

La grande bataille commença vers le 13 par le balayage du territoire français au Nord de la Lys. La cavalerie allemande qui l'avait envahi fut rejetée sur la rive droite de la rivière. Nous avons dit, la semaine dernière, comment, jusqu'au 20, se succédèrent les événements.

Ce jour-là et le 22 furent marqués par des rencontres très violentes sur tout le front, sans que nous ayons fléchi. Le 23, seulement, les alliés perdaient un peu de terrain au Nord de Dixmude et autour de la Bassée; partout ailleurs nous progressions, surtout sur la côte et entre Ypres et Roulers. L'Yser ne pouvait être forcé par les Allemands qui, le 24, cependant, réussissaient le passage sur un point. Le 25, tentative générale jusqu'à la Somme, par des attaques de nuit que les alliés repoussaient. Le 26, effort non moins violent de Nieuport à Lens. En même temps, aux mêmes heures, en Picardie, en Champagne, en Argonne, sur la Meuse, en Woëvre, les divers corps allemands, obéissant à un évident mot d'ordre, essayaient de reprendre l'offensive. Sur tous les points cette attaque a échoué.

Le communiqué du 28 signalait une sorte d'apaisement dans tes attaques allemandes au Nord, par contre sur les points où nous avions l'offensive nos progrès continuaient.

Voyons maintenant, sur chaque partie du front, comment les événements de cette tragique semaine se sont déroulés.

EN BELGIQUE

C'est dans la Flandre belge que la bataille a pris le pins d'ampleur, la défense de l'étroit chenal de l'Yser canalisé, la lutte sur la chaussée d'Ostende à Nieuport, au pied de la dune littorale, eurent un caractère effroyable. La flotte anglaise et quelques petits navires français ont participé à la lutte en écrasant de leurs feux les Allemands parvenus dans les stations balnéaires, si coquettes hier encore, qui se succèdent d'Ostende à la frontière française. Middelkerke, Westende, Lambaertzyde, Nieuport-Bains, furent le théâtre de rencontres violentes entre l'armée belge et les Allemands, dont les masses offraient une cible aux canons de marine, grâce aux reconnaissances par les ballons captifs et les hydravions des Anglais. Les plages furent couvertes de cadavres. C'est à partir du 22 et du 23 surtout que cette coopération de la flotte s'affirma.

Le 19, lutte sur tout le cours de l'Yser et le canal d'Ypres; le 20, violentes rencontres de Nieuport à Dixmude et d'Ypres à Menin; le 21, le choc s'étend jusqu'à Warnêton et se poursuit le 22 avec la même violence; le 23, les Belges sont ramenés du Nord de Dixmude sur la ville, mais les Anglo-Français refoulent l'ennemi au Nord-Est d'Ypres et commencent à se diriger vers Roulers, qu'ils devaient atteindre, perdre et reprendre. Sur la côte, la flotte écrase les Allemands; des monitors de rivière embossés dans l'Yser maritime participent à la bataille. Le 24, a lieu la traversée de l'Yser par l'ennemi en un lieu non précisé entre Nieuport et Dixmude, succès suivi d'une destruction partielle des Allemands par les Anglais. Le 25, continuation de ces farouches assauts; Nieuport, bombardé, résiste vigoureusement. Sur aucun point les lignes alliées ne sont forcées. Le 26 et le 27, mêmes infructueux efforts de la part des Allemands tandis que nous nous maintenons près de Roulers et avançons même. Et les Belges progressent au Sud de Dixmude.

Le 28, l'acharnement de l'ennemi semblait s'apaiser sur ce front; par contre nous continuions à avancer au Nord et à l'Ouest d'Ypres.

EN FLANDRE FRANÇAISE ET ARTOIS

Trois zones d'action: entre Armentières et Lille, autour de la Bassée, vers Lens et Arras. Les communiqués ont été très sobres de détails sur les événements de ce côté.

Le 20, les Allemands tenaient les avancés de Lille; le 21, nous approchions de la grande ville jusqu'à 6 kilomètres des remparts, à Radinghem; le 22, nouvelle avance; le 24, nos lignes vers Lille sont attaquées et l'ennemi est repoussé; depuis lors les attaques allemandes sont demeurées infructueuses.

Sur la Bassée et Lens, plus vagues encore ont été les indications. Les Allemands y firent toute la semaine d'énormes efforts, avec des forces tellement supérieures que, le 25, on annonçait un recul à l'Ouest des deux villes; depuis lors les Allemands n'ont pu poursuivre ce succès; nous avons même réalisé de légers progrès. Pendant ce temps, on se battait toujours aux environs d'Arras; l'artillerie allemande, placée à grande distance, continuait la destruction méthodique de la vieille cité, mais nos troupes paraissaient contenir et repousser l'ennemi qui avait dirigé de violentes attaques au Nord de la ville, du 19 au 22; le 25, la surprise de nuit échouait comme dans les autres secteurs; le 26, on apprenait que nous étions à l'Est de la ville, c'est-à-dire, sans doute, dans la direction de Douai.

Le 28, le communiqué signalait qu'au Sud-Ouest de la Bassée, vers Cambrin, petit chef-lieu de canton, l'ennemi avait reculé. Et l'état-major faisait connaître que les pertes des Allemands étaient énormes dans les Flandres.

Au Sud d'Arras, aux confins de l'Artois et de la Picardie, les Allemands montraient moins d'activité, ils renouvelaient cependant, vers le 20, leurs tentatives pour percer nos lignes à hauteur d'Albert, mais ne réussissaient pas à nous entamer.

DE LA SOMME A L'ARGONNE

Sur toute cette ligne sinueuse partant de Bray-sur-Somme pour aboutir à la Meuse verdunoise, il y eut de nombreux et rudes combats qui se sont traduits, on en a l'intuition, par de sensibles progrès pour nous. Nous devons nous borner à marquer, d'après les communiqués, les principales phases de cet ensemble de rencontres.

Vers la Somme, c'est, le 22, une attaque infructueuse des Allemands autour de Rosières-en-Santerre. Au Nord de l'Aisne, on constate des progrès lents, mais sérieux, sur le réseau des tranchées et des cavernes allemandes.

L'artillerie joue un rôle important: le 22, nous détruisons par nos obus trois batteries ennemies. Pendant que nous remontons ainsi pas à pas dans la direction de Noyon et de Tergnier, une avance plus sensible se produit vers Craonne et la plaine champenoise, au Nord de l'Aisne, où il semble que nous approchons du camp de Sissonne.

Près de la vallée de la Suippe, dans ce qu'on appelle la région de Souain, des attaques allemandes sont repoussées le 21. Depuis lors, silence sur cette zone. A la lisière de la forêt d'Argonne, nous montons vers le Nord en partant de Vienne-la-Ville. Les Allemands nous avaient attaqués, le 21, à l'Est de ce bourg, en pleine forêt d'Argonne; au Nord du hameau du Four-de-Paris, nous les avions rejetés dans les bois; les jours suivants, on se battait encore au sein de la forêt et, le 24, nos troupes, cernant un régiment dans le défilé de la Chalade, l'anéantissaient.

La veille, au-dessus de Vienne-la Ville, nous avions enlevé brillamment le hameau de Melzicourt, près de Servon, d'où partent, à travers l'Argonne, deux chemins conduisant à Varennes.

Le 19, la forte position de Vauquois, près de Varennes, où nous nous sommes retranchés face au bourg de Montfaucon fortifié par les Allemands, avait été attaquée; l'ennemi fut repoussé; de même autour de Malancourt.

DE LA MEUSE A LA MOSELLE

Saint-Mihiel continue à être le but de combats acharnés; les Allemands qui l'occupent sont de plus en plus pressés par nos troupes. Celles-ci sont parvenues à trois kilomètres à peine de la ville, dans la presqu'île du Camp des Romains et sur la route d'Apremont, au bois d'Ailly, non moins proche de Saint-Mihiel.

Sur les Hauts de Meuse, nous avons eu raison de tous les assauts; la lutte d'artillerie y semble terrible; une attaque violente fut repoussée le 19; le 24, nos canons détruisaient trois batteries allemandes dont une de ces batteries lourdes qui ont une portée si considérable. Tout le long des Côtes, ce que l'on pourrait appeler la défense mobile du camp retranché de Verdun tient l'ennemi à distance des forts; elle l'a repoussé à Champlon et a gagné sur lui, au Nord de la place.

Dans la plaine de Woëvre même, nous tenons une longue ligne depuis Apremont jusqu'à Pont-à-Mousson. Le 21 nous pénétrions dans le bois de Mort-Mare, au Nord de cette ligne; nous faisons un nouveau bond dans ces bois le 23 et, le même jour, débordions la forêt dite Bois-le-Prêtre, au Nord de Pont-à-Mousson. Nous paraissons progresser beaucoup sur cette rive gauche de la Moselle.

Entre Nancy et la Seille nous reprenons nettement l'offensive.

Aux dernières nouvelles, nous avions chassé les Allemands entre les forêts de Parroy, au Nord-Est de Lunéville, et de Bezange-la-Grande, entre cette ville et la Seille, et nous pénétrions en Lorraine annexée.

LES OPÉRATIONS RUSSES

L'extrême importance des combats dans les Flandres nous a obligé d'insister assez longuement sur cette partie des opérations, il nous reste peu de place pour les mouvements des armées russes. Ceux-ci, il est vrai, ont consisté uniquement, pendant la semaine, dans la poursuite des ennemis battus à Varsovie et Ivangorod. Ces deux batailles durèrent chacune sept jours, du 13 au 20, sans que les Allemands aient pu attaquer sérieusement les camps retranchés des deux villes et celui de Novo-Georgiewsk.

Les Russes débouchant de ces trois places se sont portés hardiment vers l'Ouest. Au Nord de la rivière Piliza, leurs colonnes ont atteint l'ennemi autour des villes de Lowicz, Skernewitz et Rawa et l'ont rejeté à la baïonnette dans la direction de Lodz; il serait déjà à 130 kilomètres de la Vistule. Au Sud de la Piliza, les Allemands résistent plus vigoureusement autour de Radom, grâce aux forêts dont le pays est couvert, mais les Russes ne les refoulent pas moins vers la Silésie. Au Sud, sur la rivière San, jusqu'à Przemysl, des combats acharnés ont lieu entre Russes et Autrichiens: le 22 à Jaroslaw, le 23 et les jours suivants à Sandomir, autour de Przemysl, et au Sud de Sambor. Les Lignes autrichiennes ont été rompues et l'offensive russe s'accentue; les Autrichiens paraissent faire un effort désespéré pour défendre la route de Cracovie.

ARDOUIN DUMAZET.

MORT DU SÉNATEUR ÉMILE REYMOND

C'est avec une émotion particulière qu'on a appris la mort glorieuse devant l'ennemi du docteur Emile, membre du Sénat, qui comptait parmi nos meilleurs et nos plus anciens aviateurs. Le docteur Reymond avait réclamé l'honneur d'accomplir une reconnaissance importante, mais que rendait fort périlleuse l'obligation de voler assez bas; il partit sur un monoplan avec le brigadier aviateur Clamadieu. Quelques instants plus tard, ce dernier était tué, le docteur Reymond dangereusement blessé, et l'appareil tombait doucement entre les deux camps. Les Allemands occupaient une position, dominant la Woëvre, devant laquelle ils nous tenaient en échec depuis plusieurs jours. Dans leur joie d'avoir abattu l'appareil, ils se précipitent hors de leurs tranchées pour s'emparer des aviateurs qu'ils peuvent supposer encore vivants; nos soldats s'élancent aussitôt, et, après un corps à corps d'une violence effroyable, ils réussissent, non seulement à dégager leurs deux camarades, mais encore à refouler l'adversaire à 3 kilomètres et à garder la position que les aviateurs avaient été chargés de reconnaître. Le docteur Reymond fut transporté à l'hôpital de Toul où il expira deux heures après avoir reçu la visite des deux ministres en tournée sur le front, MM. Briand et Sarraut. Jusqu'au dernier moment, il conserva une lucidité parfaite, et, avec un sang-froid magnifique, il indiqua, sans omettre un détail, le résultat de ses observations.

Né à Tarbes en 1865, M. Emile Reymond fit ses études de médecine à Paris. Elève, puis collaborateur du professeur Terrier, il acquiert rapidement une grande renommée comme chirurgien. A la mort de son père, survenue en 1905, il est élu sénateur de la Loire.