L'Illustration, No. 3738, 24 Octobre 1914
Part 3
Hôtel de l’Univers, un lieutenant qui se trouvait au pied de l’escalier prononça sans émoi, à l’instant où se produisit un fracas épouvantable au premier étage:
――Bast! Il ne faut pas vingt-quatre heures pour s’habituer à cette musique.
Cet obus-là était tombé dans la chambre même que l’officier venait de quitter!
A partir de ce moment, la canonnade ne cessa plus.
Des caves où ils étaient descendus, les habitants ne se rendaient pas compte de la direction du tir et des dégâts qu’il causait à la ville; mais, le soir, les hommes qui se risquèrent à remonter apprirent que le quartier de l’Hôtel de Ville était à peu près anéanti et que l’Hôtel de Ville lui-même était touché.
Pendant la nuit, le bombardement se ralentit et, à l’aube, les Artésiens, déjà, croyaient être au bout de leurs angoisses quand ils entendirent la parole nette et impérative de notre 75. Au bout d’une heure, ils perçurent un bruit qu’ils ne connaissaient pas encore: c’était bien un ronflement d’obus, seulement la vibration était moins vive, plus molle, plus indécise, et l’éclatement était celui d’une poche de liquide qui crève. Plus notre 75 parlait, plus ces nouveaux obus tombaient sur la ville.
C’étaient les bombes incendiaires que les Allemands――dépités de ne pas repérer nos positions――envoyaient sur la malheureuse cité.
Ce jour-là, le soleil se coucha sans qu’on pût s’en douter: le coin Sud de la Petite Place, la rue Saint-Géry, les rues voisines, le quartier de la gare, le coin Nord de la Grande Place et différents points de l’agglomération étaient en flammes.
Dominant le brasier, le beffroi apparaissait comme une formidable torche; à ses pieds, l’Hôtel de Ville flambait…
GASTON CHÉRAU.
_Nous publierons la semaine prochaine la suite de la lettre de M. Gaston Chérau._
[Illustrations:
Avant. Après.
Façade gothique de l’Hôtel de Ville sur la Petite Place d’Arras, avant et après l’incendie.]
Il faut lire les longues listes de décorations ou de citations à l’ordre du jour pour connaître quelques-uns des exploits de nos aviateurs. Sur ces prouesses, comme sur beaucoup d’autres, l’état-major se montre sobre de détails; les soldats du front eux-mêmes, souvent, les ignorent. Car s’ils voient aisément les taubes tournoyer au-dessus d’eux, il leur est moins facile d’apercevoir les avions français qui se perdent dans les nuages pour aller repérer les positions de l’adversaire. D’une audace superbe, prêts à s’envoler à toute heure et par tous les temps, c’est surtout comme agents de reconnaissance que les héros de l’air rendent à l’armée des services incomparables. Mais il leur arrive aussi de donner la chasse aux avions ennemis et, plus d’une fois déjà, nos troupes ont pu, du fond de leurs tranchées, contempler cet épisode fantastique de la guerre moderne: un combat aérien. Le plus émotionnant peut-être, celui sur lequel nous possédons le plus de détails, s’est déroulé le 5 octobre, à Jonchery, près de Reims. Un biplan du type _Aviatik_, après avoir inspecté nos lignes, se préparait à regagner le camp allemand. Soudain, le sergent Frantz, avec le soldat Quenault, son mécanicien, s’envole à la poursuite de l’ennemi, sur un appareil armé d’une mitrailleuse. A une grande hauteur, les Français attaquent de flanc l’avion, que montaient deux Allemands. Une balle atteint le pilote à la gorge, une autre provoque l’explosion du moteur et l’appareil en flammes s’abat dans nos lignes. Le sergent Frantz, qui avait reçu précédemment la médaille militaire, a été nommé chevalier de la Légion d’honneur; la médaille militaire a récompensé son compagnon, le soldat Quenault. Ajoutons que les exploits des aviateurs anglais ne le cèdent en rien à ceux de leurs camarades français: presque en même temps que le sergent Frantz, le lieutenant Dawes, du corps d’aviation britannique, était lui-même décoré de la Légion d’honneur. C’est le second aviateur anglais qui reçoit cette distinction depuis le début de la guerre.
LA DOUZIÈME SEMAINE DE GUERRE
Voici donc la guerre portée jusqu’au littoral de la mer du Nord, où les lignes alliées se prolongent sur les flots par une escadre anglaise qui a participé à la bataille en ouvrant le feu sur l’ennemi parvenu à Nieuport. De ce côté, les trois alliés: Anglais, Belges, Français, font face, avec succès, à une de ces ruées en masse qui semblent le fond de la tactique allemande. C’est par là qu’il faut commencer le récit des faits de la semaine.
EN BELGIQUE
L’armée belge, malgré la hâte avec laquelle un corps allemand franchissant l’Escaut cherchait à l’obliger à se réfugier en Hollande, échappait au danger, contenait un moment l’ennemi aux abords de Gand et parvenait dans la région de la Flandre occidentale traversée par le petit fleuve Yser. Les Allemands précipitaient leur marche; dès le 14, ils arrivaient dans les régions de Bruges et de Thielt, se dirigeant vers Ostende. Notre armée, appuyée par les Anglais, ayant déjà déblayé tout le pays sur la rive gauche de la Lys, se portait à leur rencontre. Nos avant-gardes atteignaient bientôt l’Yperlé ou canal d’Ypres qui relie la ville d’Ypres à l’Yser: leur gauche s’étendait jusqu’à la mer.
Le 16, le contact était pris: notre brigade de fusiliers marins, attaquée sur le canal, repoussait l’ennemi, cependant bien plus nombreux. A ce moment, les Allemands avaient atteint Ostende et prolongé leurs lignes jusqu’à Menin par Thourout.
Le 17, ils attaquaient les Belges concentrés derrière l’Yser; là encore ils échouaient. Le lendemain, portant sans doute leur effort plus à l’Est, ils se contentaient d’une violente canonnade qui se poursuivait depuis Nieuport, où intervenait l’escadre anglaise, jusqu’auprès de Dixmude. Le même jour, les alliés prenaient vigoureusement l’offensive et se portaient vers la ville de Roulers, sur le chemin de fer de Lille à Ostende, à 20 kilomètres d’Ypres. L’armée belge prenait une part prépondérante à ce combat. Les Allemands, ayant reçu des forces nouvelles, continuent à menacer la ligne de l’Yser. D’Ypres à Nieuport, l’action se poursuit très violente. Le 21, elle s’est étendue au Sud d’Ypres jusqu’à la Lys, autour de la ville franco-belge de Warneton.
DANS LE NORD
Pendant ce temps, la bataille se poursuivait entre les collines de l’Artois, la Lys et les abords de Lille où, l’on s’en souvient, les Allemands étaient parvenus, forts d’un corps d’armée.
Notre cavalerie, appuyée par les colonnes d’infanterie, avait complètement balayé la région au Nord de la Lys; Hazebrouck et Bailleul étaient dégagés; vers le 13, nos troupes, poursuivant ce premier succès, refoulaient les Allemands de l’autre côté de la Lys; le 16, on apprenait que presque tous les points de passage étaient à nous; nous occupions la ville industrielle d’Estaires, où aboutissent les routes vers la Flandre maritime française et la Flandre belge. Dès que la rivière put être traversée, nos avant-gardes prenaient possession du village de Laventie, dans une région marécageuse appelée le Pays Bas, puis, descendant la rive droite de la Lys, atteignaient Fleurbaix et les faubourgs d’Armentières. La ville elle-même était réoccupée par nous: la nouvelle en parvenait le 18. Pendant ce temps, d’autres colonnes se dirigeaient vers la Bassée et Lille et atteignaient Fromelles, Illies, Givenchy.
Le 19, les communiqués du quartier général jusqu’alors très sobres, révélaient que, depuis dix jours, une des plus violentes batailles de la campagne se livrait, de la Bassée aux abords d’Arras, dans la vaste région houillière qui a pour centre la ville de Lens, illustrée par la victoire du grand Condé. La lutte prenait un caractère extrêmement pénible et sanglant, l’ennemi ayant fait des nombreuses et vastes agglomérations ouvrières autant de forteresses, qu’il faut enlever maison par maison. Ainsi, la gracieuse ville de la Bassée est devenue un enfer; ainsi, au Sud-Ouest de Lens, aux sources de la Deule, le village d’Ablain-Saint-Nazaire fut le théâtre d’un ardent combat de rues. Tout le pays noir, comme on dit là-bas, est couvert de mitraille. Notre artillerie a de nouveau accompli son œuvre sanglante: une batterie, à elle seule, a détruit quinze mitrailleuses dont deux blindées.
Et la lutte dure toujours: le 20, on la disait très violente en avant de Lille où l’ennemi résistait, aux abords d’Armentières, à Fournes, village situé à 10 kilomètres à peine de Lille, et enfin à la Bassée. Mais nulle part les Allemands ne réussissaient dans leurs attaques ou leurs répliques.
D’autres combats, peut-être des batailles, avaient lieu entre Arras et Lens depuis le 13. Aucun renseignement n’a été fourni sur cette partie des opérations. Les communiqués se bornaient à annoncer chaque jour un progrès.
DE LA SOMME A L’ARGONNE
Sur ce front, très étendu, nous manquons également de précisions; le 15, une violente canonnade était signalée depuis l’Oise jusqu’à la Somme; peut-être masquait-elle l’affaiblissement des lignes de l’ennemi par suite de l’envoi de renforts dans le Nord. Le 18――nous donnons ces dates d’une façon un peu approximative, les communiqués précisant rarement――le 18 une violente contre-attaque avait lieu contre nos positions autour de Chaulnes à mi-chemin de Roye et de Péronne, région où, si longtemps, la lutte fut effroyable, et d’où les Allemands se sont partiellement retirés, en laissant des milliers de leurs morts non ensevelis.
Entre Albert et Péronne, à 6 kilomètres de la première de ces villes, près du village de Mametz, une attaque violente a été dirigée, le 19 sans doute, contre nos lignes; l’ennemi n’a pas davantage réussi.
Des bords de l’Aisne et du Soissonnais, aucune nouvelle n’a été donnée; par contre, des informations successives ont fait supposer l’abandon progressif par les Allemands des environs de Reims; chaque jour une nouvelle avance de nos troupes a été signalée dans ce qu’on appelait la région de Berry-au-Bac, c’est-à-dire le point où l’Aisne, abandonnant la plaine champenoise, pénètre dans les collines du Soissonnais. Malgré le peu de précision des renseignements, on peut supposer que nous dépassons la base du plateau de Craonne. De même au Sud-Est de Reims, où, peu à peu, nous commençons l’enveloppement des hauteurs de Nogent-l’Abbesse, d’où l’artillerie allemande bombarda la ville et la cathédrale. Mais, depuis le 15, les communiqués sont muets sur cette partie du front. De même aux abords de l’Argonne où on annonça cependant l’avance de nos lignes au delà de Souain.
Sur la forêt d Argonne, silence moins absolu; vers le 16, on apprenait que les Allemands avaient attaqué les positions que nous occupons au Sud de Montfaucon, à Malancourt. Cette attaque avait été repoussée. Le 19, l’ennemi portait son effort, non moins infructueux, au Sud-Est de Varennes, contre le village de Vauquois.
MEUSE ET WOEVRE
La bataille n’a presque pas fait trêve sur les bords du fleuve, sur les Côtes de Meuse et dans la plaine de Woëvre, mais il n’en est venu que des échos affaiblis; il est même difficile de comprendre ce qui se passe là-bas. Une force allemande considérable semble à demi investie entre le fleuve et la plaine, dans la région de grands bois creusée de vallons qui entourent Saint-Mihiel. L’ennemi fait effort pour en déboucher par la route de Metz qui descend au flanc des Côtes sur Apremont. Toutes les tentatives pour s’emparer de ce village ont été infructueuses; le 15 et le 17, on annonçait, au contraire, que nous avancions dans la région de Saint-Mihiel. Le 20, une dépêche un peu plus précise faisait connaître que nous avions pénétré dans la grande boucle de la Meuse qui précède la ville de Saint-Mihiel et que ferme le cône tronqué du camp des Romains. Les Allemands tentèrent en vain de nous chasser de la presqu’île, ils durent se replier; nous serions donc à faible distance de Saint-Mihiel, 3 kilomètres au plus.
Dans la Woëvre, les indications ne sont pas moins imprécises; le 13, nous avions atteint le Sud de la route de Verdun à Metz, mais rien n’indiquait le point de départ de nos colonnes; le 15, nouveaux progrès dans les mêmes parages. Ensuite on nous disait que nous étions à hauteur de Marchéville-en-Woëvre. Le 20, c’était la nouvelle d’une attaque ennemie contre Champlon, village situé à l’Ouest de Marchéville, au pied des Côtes. De nouveau l’ennemi fut repoussé.
DANS LES VOSGES
Il y eut recrudescence d’activité de la part des Allemands au Nord de Saint-Dié, mais tous leurs efforts ont été vains; ils ont été refoulés vers le point d’où ils étaient venus, sans doute le col de Saales.
Au Sud, depuis le col du Bonhomme, jusqu’aux abords de Belfort, c’est nous qui marquons l’offensive, après avoir fortement occupé les cols et les crêtes de la grande chaîne; nos troupes, ayant réoccupé la vallée de la Thur et Thann, descendent peu à peu dans les vallées qui ouvrent sur la plaine d’Alsace, surtout vers celles qui conduisent à Colmar; c’est ainsi que la vallée de la Weiss et celle de Munster sont en partie occupées par nous. Les journaux suisses signalent des combats quotidiens dans le Sundgau, région comprise entre leur pays et Mulhouse, mais aucun communiqué n’y a fait allusion.
NOS ALLIÉS RUSSES ET LES AUSTRO-ALLEMANDS
A l’extrême Nord, les Allemands résistent toujours à leur frontière, sur le chemin de fer de Pétrograd; dans la région lacustre de la Mazurie, ils défendent pas à pas les passages entre les lacs, mais sont refoulés par l’armée russe qui a pris Lyck.
En Pologne, les Allemands s’étaient portés avec une extrême rapidité dans la direction de Varsovie et d’Ivangorod, dans l’espoir d’enlever ces deux forteresses par une attaque brusquée et de franchir le fleuve.
Les Russes ne se sont pas opposés à la marche de l’ennemi; ils attendaient celui-ci aux abords du grand cours d’eau. Ils ont répondu à l’attaque par une vigoureuse contre-offensive. Dès le 13, les attaques contre les deux villes ont été victorieusement repoussées; les Austro-Allemands éprouvèrent des pertes terribles. Depuis lors, ayant subi sous Varsovie et dans la région de la Piliza――voir la carte de _L’Illustration_ du 17 octobre――de graves échecs, ils battent en retraite, à travers un pays hostile, abandonnant convois et canons, laissant des fuyards dans tous les bois.
La lutte se poursuit en amont de la Vistule jusqu’au confluent du San, rivière que les Autrichiens reformés tentent en vain de franchir, dans l’espoir qu’un succès aiderait à la levée du siège de Przemysl, mais ils n’ont pu arrêter les progrès des Russes devant cette grande place dont les forts tombent un à un.
ARDOUIN-DUMAZET.
AU LECTEUR:
L’orthographe et la ponctuation sont conformes à l’original. On a cependant résolu les abréviations par signes conventionnels, et introduit accents et apostrophes selon l’usage habituel. On a corrigé dans le texte français environ 12 cas de lettres manquantes, y aussi compris les trois corrections suivantes:
s’épaisissait à s’épaississait …hivernal s’épaisissait… éprouvèvrent à éprouvèrent …Austro-Allemands éprouvèrent des pertes… sant à sans …venus, sans doute le col de Saales…