L'Illustration, No. 3738, 24 Octobre 1914

Part 2

Chapter 23,175 wordsPublic domain

Maîtres de Lunéville et de toute la région, les régiments allemands s’avancent le 24 août, pleins de confiance, en rangs serrés, fifres en tête; ils ont traversé la Meurthe grossie de la Mortagne et se dirigent vers la Moselle. Mais, dans la nuit, les généraux de Castelnau et Dubail ont réuni et transporté tout ce qu’ils ont pu trouver d’artillerie sur les hauteurs de Bayon et de la côte d’Essey. L’armée allemande, massacrée à bonne distance, est arrêtée net et c’est ce que l’on appelle dans le pays la «Victoire de Bayon»; elle est d’une importance capitale dans l’histoire de cette guerre, car, si, après Sarrebourg, les Allemands étaient passés par la trouée de Charmes-Mirecourt-Neufchâteau, c’était notre aile droite tournée et les derrières de la grande armée du Nord-Est menacés.

Depuis le 24 août, une lutte sans trêve ne laisse pas avancer les Allemands d’un pas et après le 6 septembre la victoire de la Marne fait sentir son contrecoup en Lorraine: les Allemands évacuent les territoires de Saint-Dié-Lunéville pour ne plus tenir au Sud de Nancy que des parcelles infimes du sol français. La solidité de nos lignes d’Alsace, la victoire de Bayon et l’admirable résistance du Grand Couronné de Nancy ont protégé de toute atteinte nos cités de l’Est sauvées par l’armée de Castelnau et de Dubail.

Après la victoire de la Marne, le combat est devenu quotidien sur cette ligne Nancy-Dannemarie et aucun spectacle n’est plus grandiose que celui de ces troupes qui depuis deux mois se battent chaque jour, veillent chaque nuit auprès de leurs canons ou dans leurs tranchées et restent pleines de bonne humeur et d’espérance, sans avoir le soutien moral d’une offensive interdite. J’ai vu le calme de ceux qui se battaient, calme aussi grand quand ils faisaient un mouvement au combat de Seppois que quand ils se reposaient en arrière des tranchées, à Nayemont-les-Fosses, et j’ai vu l’impatience de ceux qui restaient, loin du combat, dans le tranquille séjour d’un Belfort ou d’un Epinal.

Cette lutte tenace et héroïque a donc assuré la sécurité de notre sol et celle de l’aile droite de notre grande armée; elle n’a pas été sans de douloureux sacrifices.

La plaine d’Alsace et le plateau lorrain ont été à nouveau le témoin de la lutte traditionnelle des deux civilisations et à leur surface on suit les fastes de cette histoire d’hier: des tertres modestes ou immenses jalonnent son sol; une baïonnette ou un képi, un drapeau ou une grossière croix de bois arrêtent le regard du passant et la charrue du paysan; les branches des arbres sont déchiquetées, les obus ont creusé leurs «marmites» et, le long de la route, les tombes portent des fleurs.

Entre deux combats, des cérémonies à la mémoire des morts sont célébrées en plein champ. J’ai assisté à celle du dimanche 11 octobre, entre Gerbeviller et Moyen, sur les hauteurs du plateau lorrain. La veille, à Gerbeviller, au milieu des ruines de la petite ville, dans sa maison seule épargnée, la sœur Julie, portée à l’ordre du jour de l’armée pour son dévouement pendant les jours tragiques de la fin d’août, avait invité M. Maurice Barrès, avec qui je voyageais, à venir apporter un dernier adieu aux morts de Lorraine.

Les nuages pleins de pluie, la brume épaisse au milieu de laquelle nous venions de faire le pèlerinage des villages brûlés se sont dissipés; une atmosphère limpide et calme nous apporte les sonneries funèbres des clochers qui se devinent vers l’Ouest; à l’Est, le son sourd du canon retentit à intervalles réguliers; un soleil d’octobre auréole l’autel improvisé, les drapeaux et la grande croix de bois au pied de laquelle trois cents morts sont couchés sous le tertre allongé.

Sœurs de Gerbeviller, soldats du cantonnement voisin, paysans restés vivants des villages incendiés, tous sont là autour du prêtre-soldat qui dit la messe pour les morts, autour du missionnaire inconnu et de M. Maurice Barrès qui disent les paroles d’espérance dont ces morts sont le gage. Et, derrière l’autel, dans un pli du terrain, Gerbeviller laisse voir la silhouette tragique de ses deux cents maisons brûlées à la torche et de son clocher, à moitié abattu par les boulets, qui ont dessiné, dans la tour de l’église, une sorte de gigantesque croissant de pierre en place de la croix disparue.

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On a dit jadis la grande pitié du royaume de France lors des guerres de religion, puis les horreurs de la guerre de Trente Ans; mais rien ne saurait dépasser les ruines de ces villages lorrains et c’est en quelques jours qu’elles ont été accumulées par une horde barbare. Partez de Saint-Dié, non loin des lignes ennemies; voici en arrivant une belle villa qui domine la vallée, il n’en reste qu’une façade branlante; les gens du pays affirment qu’elle a été brûlée à la main; à Saint-Dié même deux quartiers ne sont plus qu’un amas de décombres. Suivez la vallée de la Meurthe, tous les villages sont des victimes du feu; Raon-l’Etape raconte les assassinats allemands, et les dix sœurs de l’ambulance, qui soignent encore aujourd’hui les blessés ennemis, nous disent les brutalités des occupants et leur fusillade dans la brume; le maire nous conduit à l’église où tout a été systématiquement pillé, détruit et enfin passé au feu. Le même spectacle de maisons éventrées et brûlées se présente aux yeux à Saint-Michel, à Nompatelize, à Baccarat et dans toute la vallée.

Traversez ensuite au milieu des tranchées allemandes le col de la Chipotte ou Domptail et allez dans la vallée de la Mortagne, c’est la même vision à Rambervillers, à Saint-Pierremont, à Gerbeviller, partout.

Mais le triomphe de la Mort a été accompli à Nomény, au Nord de Nancy, et à Gerbeviller.

Devant ce gros village une section d’admirables alpins tiennent toute la journée contre des forces énormes; le soir venant, ils ont accompli leur mission et s’évanouissent dans la nuit vers les lignes françaises; derrière eux, furieux de la résistance, entrent des brutes déchaînées; pas une maison ne reste debout, sauf celle de la sœur Julie; l’ordre est donné de mettre le feu à la torche et les torches sont là comme témoignage; dans les maisons on jette des capsules fusantes pour que l’incendie fasse bien son œuvre et on montre celles que les Allemands ont laissées inemployées; avant le feu, officiers et soldats organisent la rapine systématiquement; et, le soir, quand tout est fini, ils reviennent pour vider les caves; entre temps, ils assaillent la population et il faudrait un Mirbeau pour décrire le «Jardin des Supplices» infligés aux hommes et aux femmes de ce malheureux village. A l’ambulance, la sœur Julie s’interpose courageusement entre les blessés qui agonisent et les officiers pénétrant comme à l’assaut, tenant d’une main, me raconte la sœur, un poignard et de l’autre un revolver. Ils découvrent ou déshabillent les malheureux blessés, mais leurs poignards n’osent les achever devant les sœurs.

Chaque village raconte une histoire tragique; certaines dépassent l’imagination par le raffinement de cruauté qu’elles révèlent. A Voivre, par exemple, les Allemands saisissent le curé, accusé d’espionnage pour avoir chez lui une carte plantée de petits drapeaux qui marquaient les lignes ennemies. Ils l’emmènent et lui annoncent qu’ils vont le fusiller. Chemin faisant, une femme les voit et intercède auprès du chef; on la saisit pour lui faire partager le sort du curé; plus loin un vieil homme aperçoit le cortège et supplie qu’on leur fasse grâce; on le prend à son tour et on les entraîne tous trois hors du village en leur annonçant leur exécution. Le prêtre est placé debout au milieu des deux vieillards à genoux et sur eux trois il chante le _Libéra nos, Domine_; le peloton tire, mais a ordre de ne viser que le prêtre; les deux autres sont épargnés; on a voulu seulement leur donner une leçon d’humanité.

Il est à peine besoin d’insister sur la misère de ces populations envahies. Il faut les empêcher de mourir de faim, de froid et leur assurer un abri. De leurs maisons, de leurs vêtements, de leurs récoltes, il ne reste rien. Plus tard, le gouvernement s’occupera de les indemniser; aujourd’hui, il s’agit seulement de les faire vivre; et il faut faire vivre aussi ceux qui ont quitté leur village pour les parties non envahies du département et tous ceux qui, sur la frontière, sont sans ressources parce que l’usine où ils travaillaient a dû fermer ou parce que la terre dont ils se nourrissaient a été razziée; même dans la vallée de la Moselle, qui de Nancy à sa source est restée inviolée, l’approche de l’ennemi a causé des désastres; ce ne sont pas seulement les arbres abattus pour permettre le feu de notre artillerie; au gué de la Moselle, Charmes, si exposé, est intact, et M. Barrès, plus heureux que M. Poincaré à Sampigny, que M. Hanotaux à Pargnan, que M. Lavisse à Nouvion, plus heureux aussi que son voisin le général Lyautey, a retrouvé sa maison debout: ses boiseries du dix-huitième siècle, son fauteuil de sorcier et son bahut lorrain, ses naïves peintures paysannes sur verre et ses vieilles gravures, tout est à sa place, comme le cadran solaire qui marque l’heure sur la façade de sa maison. Mais déjà dans le malheureux jardin des arbres gisent à terre; toutefois les fleurs n’ont pas souffert et le propriétaire peut en prendre une gerbe pour les porter à l’un de ceux qui ont défendu les approches de Charmes, au colonel Marchand, blessé à la tête de la brigade coloniale qu’il commandait.

Les arbres jetés bas sont le moindre malheur. Mais, en plusieurs endroits, la récolte n’a pu être levée, faute de bras, la population mâle de 16 ans à 60 ans étant occupée aux travaux de terrassements militaires; bientôt, faute d’hommes et de chevaux, le labourage et l’ensemencement ne pourront peut-être se faire et ce sera une nouvelle ère de misère.

Dans la partie de l’Alsace occupée par nos troupes, le flux et le reflux des armées ont causé un universel malheur et la souffrance qu’endurent ces paysans d’Alsace est inexprimable. Sachons leur montrer que le premier geste de la «Douce France» qui vient à eux est un geste de secours et de compassion. Apportons-leur la vie et non la mort.

Aussi tous ceux qui n’ont pas subi l’invasion doivent-ils, dans un élan fraternel, venir à l’aide de ces malheureux qui ont souffert pour chacun de nous; c’est pour tous les Français un devoir de charité nationale, c’est pour tous les amis de la France la plus belle des œuvres que le secours aux victimes innocentes des barbares[1].

GABRIEL LOUIS-JARAY.

[1] Nous nous permettons d’indiquer à nos lecteurs que cette œuvre est organisée dans le grand Comité de Secours National, par la commission des départements envahis, dont le siège est 21, rue Cassette, à Paris.

On voudrait pouvoir désigner ce brave par son nom. Mais le confrère anglais qui nous raconta son odyssée a négligé sans doute de s’en informer. Et puis, dans cette guerre où l’héroïsme se manifeste à chaque pas et à chaque heure, que de faits mémorables demeurent anonymes!

C’est à Roye que celui-ci s’est distingué. Il était adjudant et commandait à trente-deux hommes: la moitié de ce qui demeurait de sa compagnie. Il fut chargé, comme on voulait reprendre Roye, de défendre un poste qu’on lui assigna, en lui donnant pour consigne de tenir bon. Et, se retranchant, il tint jusqu’au bout, en effet. Comme, à la nuit tombante, le gros de la force avec laquelle il coopérait s’était replié, ne voulant pas s’exposer à une surprise de nuit dans la ville, lui, n’ayant reçu aucun ordre, demeura là, avec ses trente-deux hommes. L’ennemi s’avança en nombre de la ville qu’il avait réoccupée. A 50 mètres seulement, l’adjudant reconnut les Allemands: il les accueillit de tout son feu. Ils ne marchandèrent pas sur la riposte: ce fut une véritable pluie de fer. Cette poignée d’hommes résista, continua de tirer. La fusillade probablement rappela nos troupes et enfin l’adjudant put dégager son monde, le ramener vers une carrière, puis, sous bois, jusqu’au quartier général.

«Nous n’étions plus que vingt, racontait le chef de cette poignée de héros. Je ne sais ce que sont devenus les autres, mais nous avions tenu notre position contre plusieurs milliers d’ennemis assez longtemps pour permettre à nos troupes de revenir et de les repousser au delà de Roye. Le colonel passa mes dix-neuf soldats et moi en revue le lendemain matin; il nous dit que nous avions fait une belle chose; il m’embrassa et me fit sous-lieutenant sur-le-champ.»

Après quoi on donna au nouvel officier, pour fêter son galon, quelques jours de repos. C’était la seule récompense qu’il n’eût pas ambitionnée. Les heures d’inactivité lui parurent longues et, comme un prisonnier aspire à la liberté, il n’avait qu’un rêve: retourner au feu, et recommencer.

Des diverses cérémonies consacrées par les rites militaires pour honorer le drapeau, il n’en est sans doute point de plus émouvante, en dehors du champ de bataille, que celle qui réunissait ces jours derniers la garnison de Montpellier devant l’étendard du 81ᵉ de ligne. Déchiré par les balles, la hampe brisée, le glorieux emblème a dû être renvoyé au dépôt du régiment. Deux officiers successivement préposés à sa garde, les sous-lieutenants Servent et Dejeanne, sont tombés sur le champ de bataille; d’autres officiers, blessés à ses côtés, ont soutenu ses débris devant les troupes auxquelles le commandant Delattre a rappelé le serment fait par le colonel, le 5 août dernier, au nom du régiment, de défendre le drapeau jusqu’au dernier sacrifice. Tous, vétérans ou jeunes recrues, renouvelèrent dans le fond de leur cœur le serment si bien tenu. La parade achevée, on vit un vieillard sortir des rangs, s’avancer près de l’étendard et poser ses lèvres sur la soie ternie; c’était le père du porte-drapeau Servent.

ARRAS EN FLAMMES

(LETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL.)

Arras, le 16 octobre 1914.

Qu’elle était charmante, cette Petite Place! c’était la plus jolie parce qu’elle avait la parure de l’Hôtel de Ville et j’ai encore toute fraîche à la mémoire la joie qu’elle m’a causée, ce soir d’octobre, il y a exactement quatorze ans, quand je l’ai découverte.

Je venais d’être nommé à un nouveau poste de fonctionnaire et j’arrivais dans ce pays sombre, à la terre noire, aux lourdes brumes qui, en automne, se lèvent avec le soleil, feutrent la ville et les champs, puis s’abaissent, dès le crépuscule, pour noyer les toits, les murs, les arbres jusqu’à l’heure où sonne l’_Angelus_. Alors, comme si elles obéissaient à un mot d’ordre, les brumes se condensent, se déposent et c’est aussitôt un égouttement d’une infinie mélancolie qui nous environne. Il n’y a qu’ici où j’aie goûté cette sorte de tristesse, si absolue qu’elle vous fait regagner un peu plus vite votre foyer, mais si douce qu’elle ne vous écrase pas.

Oui, je me souviens de ce soir d’octobre où j’ai découvert les places d’Arras! C’est sous la lune que j’ai connu leur alignement de colonnes, leur dentelle de pignons, et l’Hôtel de Ville, et le beffroi.

Je les ai tout de suite aimées; mais je les aimais comme on aime les choses qui vous séduisent sans vous impressionner, parce qu’elles sont tout près de vous, parce qu’elles vous accueillent dès vos premiers pas et vous parlent sans façon, parce qu’il n’est question, entre elles et vous, que du plaisir de se trouver ensemble, parce qu’elles sont reposantes, parce qu’elles sont bourgeoises, parce qu’elles ne vous dominent pas, parce que leur éternité n’a rien de solennel.

Oui, je les aimais bien, les places d’Arras! Je me reproche de ne pas les avoir vénérées. Nous n’avions pas d’ensemble plus complet et je n’en connaissais pas de plus intime. Il n’y avait pas de maisons qui fussent trop belles, pas une qui eût assez de richesses pour nous arracher de la contemplation générale,――néanmoins chacune avait sa physionomie. L’écrin qu’elles formaient n’était pas somptueux comme celui de Venise, pas opulent comme celui de Bruxelles, pas cossu comme celui de Bruges: le pays se définissait là. Les façades n’étaient pas surchargées de sculptures. Un ou deux motifs au-dessus des arceaux――pour l’enseigne――une couronne ou une guirlande pour entourer la lucarne, une fine moulure pour les frontons, c’était tout. Du moins, chaque unité avait accepté le pignon, la lucarne, les volutes et ces colonnes de grès qui cheminaient de l’Hôtel de Ville à la Grande Place et revenaient, par la rue des Balances, à la Petite Place. C’était un long voyage devant les boutiques, devant les ouvertures des caves, au-dessous des enseignes: _Au Mouton blanc_, _Au Grenadier français_, _A la Barre d’or_, _Aux Trois Coquelets_, _A la Herse_, _Au Bouquet_, _Aux Neuf Fillettes_, _Au Grand Homme_… Tout cela parlait à l’esprit.

Enfin, il y avait l’Hôtel de Ville! c’était le maître de ce royaume. Il avait une admirable face gothique et un habit renaissance d’une richesse et d’une fantaisie qui n’avaient pas d’égales dans les Flandres.

Arrêtons-nous là: il n’existe plus…

Il n’existe plus et l’on n’a même pas le droit de souhaiter qu’on en conserve les ruines: les siennes ne sont pas belles. Je les ai devant moi, rouges, blêmes, grises, noires, blanches, écornées, labourées ou trouées par les obus, faites de pierres et de briques rongées par le feu et qui tombent en poussière dès qu’on y porte la main. C’est un visage de lépreux qui a remplacé l’adorable visage que nous avons connu.

Pour effacer ce soufflet, pour essuyer cette souillure, il faudra reconstruire, mais avec un tel respect du passé, avec une telle ferveur que la fantaisie nouvelle n’y aura pas accès. Et il faudra, aussi, refaire les places telles qu’elles étaient il y a quinze jours, telles qu’elles étaient encore le 6 octobre à 8 heures ½. Jusque-là, il ne s’était pas trouvé un criminel pour porter la main sur elles. Maintenant, l’acte est accompli: la Grande Place est endommagée, la Petite Place est en partie détruite!

Les infamies de Louvain, de Senlis, de Reims, se sont renouvelées ici et avec une telle précision, avec un tel entêtement, avec une telle abominable intelligence dans la destruction imbécile qu’il faut trembler pour tous les trésors d’art qui sont à la portée de cette horde. Il faut trembler pour Lille, pour Gand, pour Bruges; il faut trembler pour les précieux témoins de notre génie humain que menacent des êtres à face humaine.

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Tous les témoins que j’ai interrogés sur le bombardement s’accordent à dire que la matinée du 6 octobre était une matinée de veille de catastrophe.

La couche de nuages était si épaisse et si uniforme qu’on y voyait à peine à 8 heures, mais il n’y avait pas de brume. Les magasins étaient fermés; la ville, plus d’à moitié évacuée, semblait ne pas parvenir à secouer son sommeil. Les portes des maisons particulières ne s’ouvraient pas quand on frappait; les orifices des caves étaient aveuglés avec des sacs de terre, des pierres ou des plaques de fonte; et, malgré tout, malgré les affiches qui énonçaient les précautions à prendre contre les obus, il y avait encore des gens qui ne pouvaient croire qu’on tirerait sur leur cité. La garnison était, en grande partie, hors des murs: pourquoi aurait-on redouté de voir anéantir la ville? De plus, notre artillerie ne tirait pas.

Or, un peu après 8 heures ½, soudain le premier obus tomba aux environs de la gare et tua un enfant; on portait le corps du pauvre petit dans un café voisin quand le second projectile ronfla; celui-ci frappa une épicerie de la place du Théâtre.