L'Illustration, No. 3738, 24 Octobre 1914
Part 1
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L’ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: Un Franc._ _72ᵉ Année.――Nᵒ 3738._ SAMEDI 24 OCTOBRE 1914
LES GRANDES HEURES
JOFFRE
Le généralissime… Qui de nous n’a senti le poids formidable des responsabilités――équivalant à des grandeurs――que laisse tomber sur les épaules de celui qui en est honoré ce terrible et long superlatif, déroulé comme une ligne de front? Le généralissime! Atlas portant le fardeau d’un pays, d’une nation… Immense muraille faite d’un seul homme, auquel plus qu’à des armées entières il est interdit de plier… Bloc inébranlable et pensant. Rocher d’où à tout moment, sous la baguette de la décision, doivent jaillir des sources…! Logicien, calculateur, algébriste, intendant, terrassier, créateur mobile, à chaque pas, d’une histoire et d’une géographie nouvelles, esprit de grand espace instantanément ramené, cerveau directeur et protecteur à un égal degré d’éveil et de puissance, maître foudroyant de la minute et de l’idée, l’une et l’autre initiale ou suprême, seul juge en premier et dernier ressort de l’offensive ou de la défensive, absolu dispensateur des forces, des ressources et des existences… tout cela et plus encore… il doit l’être! avec une exigence, une abondance de moyens, un épanouissement large et sûr de dons et de facultés, un total de perfection si rare que l’on conçoit difficilement l’homme exceptionnel capable d’incarner ce magnifique ensemble.
Il existe pourtant, et nous avons l’honneur, la chance et le bienfait de le posséder dans la personne de Joffre, commandant en chef de nos armées.
Je l’ai vu seulement dans deux rapides entretiens que je voulus écourter encore, soucieux de ménager le temps sacré de ce travailleur si riche, de ce Crésus de la réflexion pour lequel une minute est toujours le _comprimé_ d’une heure. C’était il y a quelques mois, avant la guerre, et j’ai gardé de ce souvenir une impression qui ne passera pas.
Je trouvai cette belle, sage et grave figure militaire exactement à l’échelle du portrait que je m’en étais à la longue tracé.
Il est grand, robuste, solide, large d’épaules, et, tout de suite en venant à vous, d’un calme, d’une froideur, d’une espèce de paisible et immanente certitude qui frappent et imposent. Quand le général entre, en simples habits bourgeois,… rien qu’à la manière, à la qualité bouclée de son silence, à la détermination de son mutisme et à l’inexpression résolue de son regard, avant qu’il ouvre la bouche et précise l’accueil de ses yeux qui m’ont paru bleu pâle et qui, même ouverts et lumineux de franchise, demeurent fermés sur tout ce qu’ils ont vu, contiennent et savent… à tous ces signes spéciaux on éprouve déjà l’irrésistible choc d’une puissance accumulée et remontant très en arrière à de lointaines distances… Joffre dégage, affirme la supériorité d’une Préparation. Du seul fait de le voir il résulte, en une seconde, avec une impérieuse évidence, qu’il est _préparé_. Non seulement préparé… _prêt_. Et rien n’est plus saisissant que la communication de confiance et de sécurité donnée par cet homme si peu communicatif, à la voix moyenne, brève, pensive et douce. On devine, à l’entendre, qu’il doit parler le moins possible et avec un très petit effectif de mots. La parole n’est pas son exercice. Il s’en sert à regret et elle ne se manifeste chez lui que sous les sobres dehors d’une concession. Il ne paraît pas tenir en estime le verbiage, le son flatteur de la phrase. Jamais personne ne s’est moins «écouté» que cet attentif toujours aux aguets de ce qu’il ne dit pas. Mais par contre comme il écoute! Comme il regarde et recueille! Il se montre, il se trahit, malgré lui, en perpétuel travail de pensée, suivant des routes, ruminant des desseins, attaquant des problèmes, alignant des colonnes,… d’hommes ou de chiffres, capté par des nécessités profondes qui le forcent dès lors à observer un intarissable silence… Et de là lui est échu ce beau surnom rigide de Taciturne, qui a la valeur historique d’un titre de noblesse. Il a passé sa vie jusqu’ici à se taire.
Pendant que nous bavardions, crédules et légers, que nous menions le train de nos besognes intéressées et de nos plaisirs ou que nous nous épuisions en querelles, en luttes fratricides, lui, le _Préparateur_, il ne soufflait mot, il agissait, dans l’ombre sainte et grise de l’étude, inaccessible, impénétrable, muet, sans que l’on pût dire au juste où se cachait la réclusion acceptée, recherchée, de ce bénédictin des armées, modeste et incomparable serviteur de la plus grande France. Car en dehors des techniciens et du personnel compétent de la machine dont il était chargé d’assurer le meilleur fonctionnement, au delà de son entourage immédiat et professionnel seul peut-être à même de juger alors la capitale importance des services qu’il rendait, le général, bien que poussé à la hauteur de sa situation par la carrière la plus brillante et la mieux remplie, n’était pas célèbre selon ses mérites. Claustré comme en un Vatican dans les austères devoirs d’une existence presque monastique, on ne l’avait pas beaucoup vu dans les décors de Paris, aux réceptions chamarrées, parmi l’éclat des cérémonies militaires. La foule, qui s’engoue d’un visage heureux et satisfait, qui acclame une silhouette tout de suite reconnue et préférée, n’avait pas appris dans un coup de foudre le nom de Joffre pourtant si simple, net, et si peu réfractaire à la mémoire. Mais on ne l’ignorait cependant pas. Depuis longtemps ce nom courait comme un magnifique bruit. Lentement d’abord, puis rapidement, sûrement, il s’amassait, se propageait, grandissait par tous les soins que mettait à le tenir effacé celui qui le portait et qui n’en était plus maître. Partout, en haut et en bas, on savait qu’il y avait quelque part, dans un coin bien gardé, _un homme qui travaillait_, accomplissant une œuvre que l’on frémissait de sentir indispensable, gigantesque, nationale,… et que cet homme-là était précisément celui qui «en cas de guerre»――par conséquent très tard! dans des années!… peut-être même jamais!…――aurait le commandement suprême de nos armées,… serait le généralissime! C’était tout. Mais cela déjà suffisait à tracer un assez joli commencement d’auréole… Aussi, quand, un soir d’été, tout à coup, sans prévenir, la guerre éclata sur le monde, à la minute mis à sa place au plein jour du front de bataille, Joffre fut populaire, investi, dans un élan spontané, de la confiance et de l’amour de tous les Français.
Voilà plus de deux mois qu’avec une suprématie splendide de souplesse et de fermeté, dans des conditions qui ne se sont jamais présentées depuis que l’on se bat sur la terre, il tient en échec l’ennemi, le déchiquette, le grignote et le ronge, ne lui mesurant çà et là de fausses et passagères avances que pour le contraindre à reculer en désordre et le mener épuisé, là où il veut le battre et en avoir raison. Cette première et catégorique expérience lui a valu l’admiration sans réserve de tous ceux, neutres ou intéressés, qui suivent la marche prévue et fatale du grandiose destin. Et nous, dans une tranquillité d’âme instinctive et réfléchie qui parvient à dominer nos angoisses, nous n’avons nulle peine à faire crédit au Fabius en qui nous avons placé, comme en un lieu sûr, le trésor de nos espérances.
Oui, pour ma part, pas un matin, pas un soir, pas une heure, je ne commets le crime de douter du chef qui guide nos soldats, même si c’est dans la nuit, et si je ne vois pas le chemin qu’ils font. Qu’importe! Je sais le point de direction final. Il n’y en a qu’un. C’est là qu’aboutira, j’en ai l’indestructible foi, le tenace et long effort de bronze dont est capable Joffre, autant qu’il le faudra, sans oscillations, sans arrêt, sans limite.
Je n’ai besoin que de me remettre devant les yeux l’inoubliable image du travailleur entrevu, cet air d’éternelle insomnie, triomphe de la volonté, ce visage de méditation, ce front derrière lequel tout se mobilise et se concentre, en un mot ce personnage de puissance et de simplicité, de sacrifice et de dévouement, d’orgueil patriotique et d’abnégation personnelle, pour être tout de suite fortifié, mis en état de défense, retranché dans mes plus grands souhaits, et pour me dire que «l’organisateur» est là, qui fera ce qu’il faut. Quand je suis tenté――car on a des crises de faiblesse――de me laisser surprendre par les patrouilles des vaines alarmes qui sans cesse rôdent autour de nous, alors je m’échappe, je cours du côté du grand chef… je le rejoins au galop de ma pensée… j’essaie de vivre près de lui, dans le rayon de son apaisement, au foyer même de son activité imperturbable et souveraine.
Après que je me le suis représenté pâlissant pendant des années sur des tables, noircissant les planchettes par centaines, possédant la topographie de la France et de l’Allemagne comme pas un, sachant à fond l’anatomie des éternels champs de bataille, ainsi qu’un médecin pour qui l’organisme de l’être humain n’a plus de secrets, ayant obtenu la science du joueur consommé prêt à s’asseoir devant l’échiquier où se gagnent les parties décisives… je me plais, l’arrachant à cette austère existence d’isolement et de prodigieux labeur, à regarder le généralissime dans la vie multiple, bouillonnante, épique――et pourtant toujours asservie aux rigueurs de la règle et de la méthode――où il est aujourd’hui lancé à corps perdu et restant maître de lui-même. Son ubiquité me confond. Partout sa présence m’est signalée. Ici, monté sur un fort cheval comme il en fallait un à Du Guesclin, il reconnaît des positions à la lisière d’un bois… Là… dans une pièce close, entouré de ses officiers déférents et debout, il est penché sur la carte, au fracas de la canonnade, avec le téléphone collé aux oreilles… A la quatrième vitesse de l’auto qui l’emporte, c’est _lui_ qui file et disparaît là-bas, au loin de cette grande route, reprise hier par son ordre, et de chaque côté de laquelle les morts lui présentent encore à terre les armes… qu’ils n’ont pas lâchées… Ou bien il traverse une salle d’ambulance adressant au passage à d’irrémédiables mutilés un de ces mots simples et tonifiants qui tombent sur leur fièvre avec la fraîcheur d’une croix sur une blessure… Ou bien il songe en quelque ferme aux vitres brisées, avec des poules dans les jambes et un pauvre chien perdu qui flaire sa botte. Ou bien il est dans un train et bondit d’un point de la France à l’autre, en faisant sans sourciller des différences de 300 kilomètres… Ou bien il est à Paris… oui… quelquefois, rien qu’une heure… Et déjà le voilà reparti… pour le front qui l’attire et l’aimante.
Songez, au milieu de tout cela… songez alors à l’emploi de sa journée, à son réveil, à son travail, à la tension de son cerveau, de toutes ses énergies nerveuses braquées vers la cible et domptées, à son endurance nécessaire, à la qualité de sa flamme égale et inextinguible, songez à ce qu’est pour lui le court sommeil occupé et haché, pendant lequel s’opère la cristallisation de l’attaque, et se précise le sens du «mouvement»… demandez-vous de quel béton, de quel inentamable ciment armé doit être faite son idée et construite sa résolution, sur quelle plate-forme doit reposer la pièce lourde d’une confiance qu’il traîne partout avec lui, quelle que soit la route et sans que jamais elle soit dételée et reste en arrière. Car il est tenu de demeurer jusqu’au bout le ferme disciple de son plan, le croyant de sa détermination, du concept auquel il s’est arrêté. Pour cela il faut qu’il trouve, en plus, la force moins aisée de s’abstraire de tout ce qui n’est pas son but… qu’il ne regarde rien des choses d’en dessous et même d’à côté, qu’il se couvre d’une cuirasse d’indifférence, qu’il se détourne et se détache de ce qu’il voit, de ce qu’il entend et qui pourrait gêner la marche ou les évolutions du grand projet. Il sera donc en apparence étranger aux émotions qui remplissent par instant de tristesse et d’horreur les autres hommes, même les plus durs,… insensible aux villes qui s’écroulent, aux cathédrales qui s’embrasent, aux crimes, aux incendies, à tout ce qui révolte la vue, broie le cœur et déconcerte la raison… ne suivant au delà de la terrible nue que la rouge étoile inclinée déjà aux frontières de l’avenir et piquée comme un petit drapeau dans la carte céleste de demain.
C’est seulement en de pareilles conditions qu’il puisera, dans une âme sereine et sublimée par le devoir, la pure et tranquille autorité de dire à une certaine heure sans trembler, ces mots définitifs: «Aujourd’hui se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Le salut de la France en dépend.»
Et le plus magnifique est qu’en s’exprimant avec cette exigence redoutable il sait qu’on le croira parce qu’on le connaît, et que l’on obéira, sans marchander, en le prenant au mot. Cette docilité sublime et joyeuse des armées prouve la valeur du Chef qui a su l’obtenir et qui sait la garder.
HENRI LAVEDAN.
AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE
par PIERRE LOTI
Où donc cela se passait-il?… Une des particularités de cette guerre, c’est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l’excellence détaillée de celles que j’emporte en route, je ne sais jamais où je suis… Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr, hélas! que cela se passait en France. Et j’aurais tant préféré que cela se passât en Allemagne, puisque c’était tout près et sous le feu des lignes ennemies!
Depuis le matin, j’avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un village où j’avais fait halte, et qui n’avait certes jamais vu tant d’autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien vilains; je ne dirai pas qu’ils avaient l’air sauvage, ce serait les flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l’air qu’ils avaient, c’était l’air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s’était postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal dissimulée: «Alors, dit-elle, c’est ces cocos-là, que leur sale kaiser nous propose, pour nous embellir la race?… Ah! ben vrai!…» Et, pour donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.
Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n’en finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, pénétrants, que l’on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, et qui donnait l’impression des pays du Nord. De loin en loin, un village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines noircies par le feu; mais personne n’y habitait plus. Çà et là, au bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y achever leur agonie sans secours… Nous les apercevions à peine, dans notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de la nuit, déjà hâtive en cette fin d’octobre. A mesure que s’avançait la journée, un brouillard presque hivernal s’épaississait comme un voile mortuaire. Un silence plus morne qu’ailleurs tombait sur toute cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de feu.
Au milieu d’une forêt, près d’un hameau qui n’avait plus que des pans de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près desquelles je m’arrêtai; c’est qu’une petite fille d’une douzaine d’années, là toute seule, y arrangeait d’humides bouquets, quelques pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des champs, scabieuses d’arrière-saison cueillies dans les funèbres entours:
――Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?
――Oh! non, monsieur. Mais je sais que c’étaient des Français… J’ai vu quand on les a enterrés… Monsieur, c’étaient des jeunes, ils n’avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.
Rien d’écrit, sur ces croix que l’hiver va coucher sur le sol et qui seront bientôt émiettées dans l’herbe. Qui étaient-ils? Fils de paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de vivre sans jamais savoir qu’ils se seront décomposés là, au bord d’une route solitaire de l’extrême Nord,――ni que cette gentille petite, au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir d’automne, pendant qu’un grand froid descendait, avec la nuit, sur la forêt enveloppante…
Plus loin, dans certain village où s’est établi le commandant d’une armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point déterminé de l’immense front de bataille.
Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. Cependant nous dépassons un de ces longs convois d’autobus, jadis parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à roulettes. Aux places où s’asseyaient bourgeois et bourgeoises, des moitiés de bœufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des crocs. Si on ne savait qu’il y a des centaines de mille hommes à nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.
Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement continu d’un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute une ligne sinueuse qui va de l’Est à l’Ouest de la France, et où chaque jour, hélas! s’amoncellent des morts.
Nous voici arrivés, dit l’officier qui me guide. Si je ne connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu’il se trompe, car, à première vue, on n’aperçoit ni armée, ni soldats; nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grêlons; aucun vestige humain, pas même les ruines d’un village; rien qui précise telle ou telle époque de l’histoire, ni même de la géologie. Et, comme on aperçoit au loin d’immenses horizons de forêts, qui vont de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule, on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du monde.
«Nous voici arrivés»――cela veut dire qu’il est temps de cacher notre auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d’obus et risquer de faire tuer nos chauffeurs――car il y a, dans la forêt embrumée d’en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre devoir est de continuer à pied.
Quel étrange sol! Il est criblé de ces trous que font les obus et qui ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné, piqué, il est semé de balles pointues, de douilles de cuivre, de débris de casques à pointe et d’autres saletés barbares. Mais cette région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée!――Seulement c’est par des troglodytes sans doute, car les habitations, disséminées sous bois et invisibles d’abord, sont des espèces de cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de feuillages; jadis, à l’île de Pâques, j’avais vu de telles architectures… Et, dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces demeures humaines complètent l’impression, que l’on avait déjà, d’un recul au fond des temps.
En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante, où l’on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la guerre, ils l’ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.
Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour voir qui arrive. Et elles n’ont rien de préhistorique, non plus que les képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l’air bien portant et de belle humeur, l’air amusé de vivre là comme des lapins. Un sergent s’avance, aussi terreux qu’une taupe qui n’aurait pas eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune et gaie.――«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à passer le temps dans les tranchées.»――Quel dommage que je ne puisse pas rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux!
Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne de feu… Un vent glacé souffle des forêts d’en face, de plus en plus noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce semblant d’orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des pauvres taupinières, et j’admire qu’ils puissent être si gais, nos chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.
(_A suivre._) PIERRE LOTI.
SUR LE FRONT D’ALSACE ET DE LORRAINE
Le glacis de la défense française paraissait s’étendre de Belfort à Longwy; Belfort, Epinal, Toul, Nancy, semblaient les points les plus exposés qui devaient supporter dès le premier jour l’attaque de l’adversaire. Or il est paradoxal, mais vrai, de dire que les camps retranchés de Belfort, d’Epinal et de Toul n’ont pas encore reçu un seul coup de canon, et que Nancy n’a été bombardé que pendant quelques heures. Comment ces villes ont-elles été préservées de toute attaque et quelle est la situation de ces départements, c’est ce qu’une mission dans l’Est vient de me permettre d’observer.
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Au mois d’août, l’offensive française se prononça vers Colmar en Alsace et vers Sarrebourg en Lorraine, dans le même temps où elle s’engageait en Belgique. Notre offensive fut arrêtée par le nombre et par diverses circonstances à Mulhouse et à Morhange, en même temps qu’à Charleroi. Mais, tandis que notre retraite au Nord laissa pénétrer les Allemands jusqu’à la Marne, à l’Est ceux-ci furent arrêtés devant Dannemarie et Thann en Alsace, devant la Moselle en Lorraine. En Alsace nous n’avons jamais cessé de tenir le Sud du pays, et ces tranchées au delà de Dannemarie et de Thann sont la meilleure protection de Belfort dont elles constituent comme une défense mobile.
En Lorraine, l’attaque allemande fut des plus vives. Après la malheureuse affaire de Sarrebourg, le 20 août, les Allemands se croyaient tout permis; ils se promettaient de percer nos lignes par la fameuse trouée de Neufchâteau, entre Epinal et Toul. Pour parvenir de Lorraine à Neufchâteau, on doit franchir le Madon vers Mirecourt et la Moselle vers Charmes.