L'Illustration, No. 3737, 17 Octobre 1914
Part 2
_Un dessinateur anglais, M. Frédéric Villiers, qui suit la campagne de France comme correspondant de l'_Illustrated London News _a eu la fortune rare de pouvoir assister à quelques-unes des opérations militaires qui se sont déroulées autour de Reims. Le dessin ci-dessus, exécuté d'après un de ses croquis, reproduit un épisode des combats livrés sous le fort de Nogent-l'Abbesse, réoccupé et armé par les Allemands, et d'où fut commencé, on se le rappelle, le bombardement de Reims et de sa basilique. Le dessinateur a accompagné cette émouvante page d'album de quelques lignes de commentaires qui en précisent le sujet: «L'action à laquelle j'assistai se déroula dans l'après-midi du jeudi 24 septembre, le douzième jour de la grande bataille de l'Aisne. Les Allemands étaient établis à la lisière des bois, sous le fort de Nogent, à la droite du village de Sillery. L'ennemi s'était avancé pour attaquer les Français, mais fut repoussé dans ses retranchements, d'où bientôt les Français le rejetèrent. Il était environ six heures du soir. Le jour tombait. Les shrapnells, en éclatant, produisaient comme une pluie d'étoiles filantes, l'un des plus extraordinaires spectacles qu'il m'ait jamais été donné de voir.» C'est le moment où nos troupes, se précipitant dans un élan irrésistible hors du bois où elles s'abritaient, vont enfin emporter la position si ardemment disputée. Les Allemands, tassés dans leurs tranchées, coude à coude, les accueillent par un feu violent. Mais nos shrapnells ont une belle moisson à faire, dans ces rangs pressés. Déjà les morts et les blessés de la contre-attaque jonchent le terrain. Notre bon 75 désormais peut se taire: il le dut pour ne pas décimer les nôtres,--et l'artiste anglais, en réalité, a condensé ici deux phases de l'action. Le rôle demeure à la baïonnette. Une charge éperdue aura vite achevé de déblayer le terrain: la tranchée ennemie est à nous. Et puis, il faudra recommencer, le lendemain, avant la nuit peut-être, le siège d'une nouvelle position._
* * *
_Tout, dans cette invasion des Allemands, jusqu'au moment où les échecs éprouvés sur la Marne leur ont imposé une tactique défensive plus prudente,--tout a contribué à donner l'impression d'une ruée de hordes barbares. Voici un dessin où un autre artiste anglais, M. A. C. Michaël, a rendu avec une belle énergie «ce que Tommy Atkins (le fantassin anglais) a devant lui quand l'ennemi charge». C'est la réalisation saisissante, par l'image, de cette description extraite d'une lettre d'un soldat britannique, un de ces «Tommies» aussi braves au feu que coquets à la parade, relatant une action à laquelle il assista: «Nous ne pouvions pas les manquer, écrit ce bon soldat qui sait voir et décrire. Nous les aperçûmes d'abord à 800 mètres environ, s'avançant en tas comme une foule au retour d'un match de football... Pour un qui tombait de notre côté, ils perdaient dix ou douze hommes. Ce fut un feu roulant, et nous leur donnâmes chaud.» D'autre part, un officier anglais qui servit quelque temps dans l'armée allemande constate: «Il est intéressant de noter que cette formation en masses est parfaitement conforme aux formations du temps de Frédéric le Grand, au point que des sous-officiers sont placés derrière les lignes de combattants, sans doute pour encourager les hommes à l'assaut, à la suave manière prussienne.» De fait, il a été constaté, dès le début de la campagne, que nombre de prisonniers allemands portaient, dans le dos, des blessures provenant des coups de sabre qui leur avaient été prodigués à titre d'excitant. On voit quelles cibles admirables constituent, pour nos canons, des formations pareilles. On ne peut pas les rater, selon l'expression du soldat anglais plus haut cité. Ce qui n'empêche pas aujourd'hui, et depuis le commencement de la bataille de l'Aisne, les soldats du kaiser de montrer des dispositions non moins remarquables, et peut-être plus instinctives, pour la prudente guerre de tranchées._
LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE
Le roi Charles Ier n'ayant pas eu de fils, un projet de loi fut déposé en 1886 aux Chambres, en vertu duquel c'était un de ses neveux, Ferdinand, second fils du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, qui devenait l'héritier présomptif de la couronne de Roumanie. L'aîné, le prince Guillaume, renonçait pour son frère cadet à cette succession royale.
Le prince, maintenant roi Ferdinand, est né à Sigmaringen le 24 août 1865. De son mariage avec Marie princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, il a eu six enfants, dont trois fils, les princes Charles, né en 1893, Nicolas, né en 1903, et Mircéa, né en 1912. L'avenir de la dynastie est donc assuré.
L'avènement du nouveau souverain fera-t-il sortir la politique roumaine de l'expectative et de la neutralité qu'elle observe depuis le déchaînement de la grande guerre européenne?
On connaît les revendications du nationalisme roumain: il y a des siècles que quatre millions de Roumains sont séparés de leurs frères de langue, de race et de religion et subissent, sous la domination autrichienne d'abord, puis sous la domination hongroise depuis 1866, la même oppression dont se plaignent les Italiens du Trentin et de l'Istrie, les Serbes du Canat de Temesvar et de la Bosnie-Herzégovine, les populations slaves de Croatie-Slavonie. La réunion de la Transylvanie et la Bukovine au royaume de Roumanie est le programme séculaire du parti national, toujours affirmé à chaque grande crise qui met l'Orient en jeu, et jusqu'à présent ajourné par l'influence du roi défunt.
En demandant, lui, Hohenzollern, en 1866 et en obtenant du roi de Prusse, chef de sa maison, l'autorisation d'accepter la couronne que lui offrait le plébiscite des provinces unies de Moldo-Valachie, Charles Ier avait solennellement promis de ne jamais consentir à une politique contraire à celle du souverain chef de sa famille. Or, dès 1866, la politique de la Prusse, puis de l'empire allemand, fut d'affermir de plus en plus l'Autriche-Hongrie dans sa position balkanique et orientale. Comment, dès lors, le roi de Roumanie aurait-il pu prêter l'oreille aux revendications de l'irrédentisme roumain qui visent à arracher à la monarchie austro-hongroise deux de ses provinces?
Dans un récent conseil de la couronne où fut débattu ce dilemme angoissant: action ou neutralité, le roi Charles ayant opposé une fois de plus sa promesse, un des ministres aurait répliqué: «Votre Majesté a pu promettre en son nom, mais _non pas au nom de l'Etat roumain_», ce qui lui faisait entrevoir en termes voilés la nécessité de se soumettre ou de se démettre. Et le roi le comprit si bien qu'il répliqua, dit-on: «Eh bien, je préférerais abdiquer!» La mort le délivra de ses poignantes perplexités.
Le nouveau roi Ferdinand n'a pas encore manifesté ses intentions, mais déjà les dirigeants de Roumanie ont fait entendre leurs aspirations.
L'AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE
Le croiseur français _Dupetit-Thouars_ s'est rendu à Lisbonne le 5 octobre à l'occasion du quatrième anniversaire de la proclamation de la République portugaise. Cet acte de haute courtoisie a été fort apprécié par le gouvernement d'un pays avec lequel la France a toujours entretenu d'étroites relations d'amitié, et qui, dès le début de la guerre, s'est déclaré prêt à consentir les sacrifices que lui impose son traité d'alliance avec la Grande-Bretagne.
Toute la population, du reste, a tenu à montrer sa sympathie pour la cause des alliés. Le commandant Gervais et son état-major furent acclamés; de longues manifestations eurent lieu devant les légations ou les consulats de France, d'Angleterre, de Belgique, de Russie, de Serbie, du Montenegro, du Japon, et en de nombreux points de la capitale; la foule chantait la _Marseillaise_.
Des manifestations semblables se sont produites à Oporto et dans plusieurs villes de la jeune république. L'opinion générale semble de plus en plus favorable à une intervention qui paraît absolument conforme aux intérêts nationaux, car la guerre actuelle doit délivrer le Portugal lui aussi d'un ennemi qui aurait depuis longtemps fait main basse sur ses possessions coloniales si l'Europe le lui avait permis.
TOUT PRÈS DE LA BATAILLE
CROQUIS ET PHOTOGRAPHIES DE LOUIS TINAYRE; TEXTE DE JULIEN TINAYRE
_19 septembre._--Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire, et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge, paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s'il est bien vrai qu'ils sont partis.
A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois, terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.
La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas de chambre disponible dans l'unique hôtel. Enfin, avec l'aide d'un maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s'en dégage! Les Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C'est le canon.
_20 septembre._--Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par les larges traces des convois.
Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté de l'essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d'uniformes souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges des récents combats.
Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi, sont piquées sur ces tumulus; c'est tout, mais cela évoque le spectacle tragique et poignant d'hier, et les larmes nous viennent aux yeux. Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi d'approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de collines d'où s'échappe la fumée des batteries d'artillerie. Les fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l'ingénieuse idée de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d'un Raffet.
A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles métalliques. A l'intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande; ce sont les boucheries ambulantes. D'autres sont transformés en cuisine et rappellent les roulottes de nos forains.
Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient affairé d'officiers d'état-major, de voitures d'ambulance, d'estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.
Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L'autre jour, dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d'hommes, sur une grande diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d'un coup, à un tournant, les _Boches_, bien abrités dans leurs tranchées, nous reçoivent avec un feu d'enfer! Nous ripostons, mais les camarades tombent comme des mouches. Ce n'était pas tout ça, il fallait se tirer de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin, à un remblai couronné d'une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein de cadavres d'hommes et de chevaux! N'importe, je crie: «Tout le monde là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l'abri, nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous n'osions plus nous regarder...»
En route pour Compiègne... La belle forêt n'a pas souffert. Les grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d'un magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d'un pas lourd leur casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.
A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont échancrés au bas de l'horizon par une barre de pourpre sanglante.
Voici l'imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Quel étrange contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!
_21 septembre._--Compiègne, pendant l'occupation allemande, n'a presque pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.
Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M. Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d'ennemis envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage et arriva assez à temps pour recevoir l'état-major. Il se nomma et dit simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu'il contient sous la sauvegarde de l'armée allemande.»
Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques «souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.
L'aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le sergent de service nous apprend qu'il lui arrive parfois d'enregistrer des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin, ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d'écoliers, afin de pouvoir tirer par-dessus le mur d'enceinte.
Dans la ville, seul l'hôtel des Postes a été saccagé. A coups de pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques, alors que la rupture d'un câble suffisait pour les immobiliser.
On nous conseille d'aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante localité des bords de l'Oise. Là, c'est la dévastation; les trois quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait refusé de faire du pain pour l'ennemi. Cependant, au milieu de ce chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens; ont tout donné; épargnez leurs demeures.»
M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l'éditeur Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres, la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah! messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!... Heureusement qu'ils n'ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand diable d'Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant pour s'assurer que je n'avais pas d'armes. Sans quitter son revolver, il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant une chemise de monsieur. J'en tremble encore!...»
Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de paille sur laquelle gisent des turcos blessés.
_22 septembre._--Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel d'artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants, vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage. Leur regard reflète encore l'épouvante, et ils se hâtent vers le lieu où ils pourront enfin se reposer.
Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc, du haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A l'horizon, à 15 kilomètres à peine, l'ennemi est posté, depuis dix jours, retranché formidablement dans d'immenses carrières. Les canons font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment, indiquant l'endroit où l'obus éclate. La fumée des obus allemands est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre 75.
Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon, encore aux mains de l'ennemi.
A la descente, arrêt devant l'ambulance nº 1 du ... corps, installée dans une clairière, près d'un talus de la voie ferrée. Deux grandes tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs d'Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux des cantines broutent l'herbe grasse.
Une voiture s'arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé; les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d'obus. Un badigeon de teinture d'iode sur cette affreuse plaie, et vite à un autre, car il en arrive d'autres de la proche ligne de feu.
Un lieutenant tient sa main blessée dans l'entre-bâillement de sa vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les dents.
_23 septembre._--Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin nous longeons les bords du canal de l'Oise, où sont amarrées des péniches aux couleurs gaies; l'air est ensoleillé et doux; le spectacle serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.
A la tête d'un pont obstrué par une barricade en planches, un officier de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d'aller à bicyclette, la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos risques et périls.
A T..., dans une auberge presque déserte, c'est tout juste si l'on peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle d'un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à nous.
Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt, et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C'est notre 75 qui entre en action.
Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur d'Afrique arrive, suivi d'un autre à pied, sans coiffure, l'uniforme souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.
«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille, lorsque des _Boches_ invisibles nous envoyèrent des coups de fusil. Mon cheval s'effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique des deux; étourdi, je me relève; les _Boches_ m'ont «coursé», mais ils allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»--«Va te faire panser, mon garçon», dit le commandant.--«Oh! ce n'est pas la peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure; mais c'est mon cheval que je regrette!»
L'autorisation nous est accordée de visiter le château de B.... L'action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L'allée d'honneur est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre, de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d'Allemands, côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l'entrée. L'ennemi, retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.
Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII, des fantassins blessés sommeillent; d'autres, de leur main valide, écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de Neuville!
Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus a crevé le plafond et la cloison; l'armoire à glace est zébrée de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées, des peignes d'écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la _Flore_, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.