L'Illustration, No. 3736, 10 Octobre 1914

Part 1

Chapter 12,618 wordsPublic domain

Au lecteur

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale.

La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.

L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

Nº 3736.--72e Année. Prix du Numéro: _10 Octobre 1914_ _Un Franc_

L'ILLUSTRATION

JOURNAL UNIVERSEL HEBDOMADAIRE

R. BASCHET, Directeur-Gérant

_13, Rue Saint-Georges_ _PARIS_

LES GRANDES HEURES

UNE AUTRE VIE

Impropres au service militaire et demeurés dans les villes, tous, tant que nous sommes, même ceux qui n'ont rien modifié à leurs habitudes, nous menons cependant depuis deux mois «une autre vie».

A la première minute du réveil cela commence. Nous ouvrons des yeux mal assurés. L'esprit remonte à la surface, avec une anxiété assoupie encore.--«Qu'y a-t-il donc? Il y a quelque chose...» Et, tout de suite, le mot... le mot redoutable tombe dans le jour indifférent qui naît, comme une lourde pierre dans l'eau d'un lac: la guerre...

La guerre! Voilà ce qui prend, étreint, opprime, obsède, poursuit sans relâche. C'est l'idée _dominante_ qui préside à tout ce que nous faisons, à nos travaux accomplis dans la fièvre, comme à nos amers et rares loisirs pris à regret. La guerre!... Pensée de Nessus qui brûle et dévore! S'y arrêter nous terrifie, nous ensanglante et nous martyrise. S'en écarter nous coûte et nous est un reproche affreux d'égoïsme, de lâcheté, presque un remords. Ainsi nous allons d'un parti à l'autre, jamais soulagés, toujours mécontents de nous-mêmes. Le calme du voisin--que nous ne savons pas observer--nous étonne et parfois nous irrite, surtout quand nous ne le comprenons pas... et avec la même injustice nous condamnons l'excitation, la nervosité, les transports, tous les mouvements, même généreux, des irréfléchis et des désordonnés. Presque tous, nous pouvons même dire tous, nous sommes dédoublés, et souvent plusieurs fois... Tous nous avons un fils, ou un frère, ou un parent, ou un ami, ou beaucoup d'amis qui sont au peuple des armées. Le plus obscur, le plus humble des Français, sans relations, ne peut même pas, à cette heure, entreprendre le compte de ceux qu'il connaît, auxquels il est attaché et qui luttent sous les drapeaux... parce que cela serait trop long et que ce calcul le plongerait dans un inutile et coupable découragement.

Malgré tout il faut vivre. Nous vivons donc. Nous vivons cette _autre vie_, cette vie brusque et nouvelle. Mais dans quelles conditions? Nous la vivons dans autrui, dans ces «nôtres». dans ces «meilleurs de nous» qui nous sont si précieux et si chers. Nous la vivons par eux, à travers eux, pour eux... Ils sont là, visibles et présents, aux avant-postes de nos craintes, montant la garde au seuil de nos espoirs, sentinelles de nos desseins, comme nous--par l'esprit, par le cœur, les souhaits, le vœu, l'invocation, l'élan de l'âme et la prière interrompue, même aux instants où elle n'est plus formulée--nous sommes leurs éclaireurs, leur renfort, le soutien de leur flanc... Toutes nos besognes et nos occupations, par choc en retour, se rapportent aux leurs. Quand nous mangeons nous pensons à leur nourriture, ou à leur diète; quand nous nous étendons dans nos draps... au lit de terre sur lequel ils couchent. Notre sommeil se passionne à leur repos. Jusqu'en dormant nous suivons un par un les chemins creux de leur insomnie. Nous ne pouvons nous empêcher de nous les figurer tels qu'ils sont, eux aussi, dans leur _autre vie_, sous les loques de leur autre et glorieux costume, avec des visages défaits mais parfaits, avec des yeux embrasés qui portent plus haut et plus loin, avec des mains désaccoutumées de tout et consacrées uniquement aux armes. Soixante fois par minute notre tendresse instantanée les photographie sous ce tragique aspect, dans mille poses de péril et de combat. Ils sont l'éternel objet des questions auxquelles nul ne peut répondre. Nous nous demandons: «Où sont-_ils_ en ce moment? Que font-_ils_?» Tout ce dont nous sommes sûrs c'est qu'ils pensent à nous à l'instant où nous les évoquons. A moins qu'ils ne se battent! Car alors ils ne _s'appartiennent plus_. La guerre, et tout ce qui gravite autour d'elle, se localise en ces représentants, en ces avantageux «remplaçants» de nous-mêmes, et dès que l'on prononce son nom de Bellone, son grand nom de famille, c'est leur petit à eux, leur nom d'intime appellation qui frappe nos oreilles et devient par excellence leur nom de baptême, de baptême du feu, ce sacrement nouveau de l'_autre vie_.

Qu'ils nous semblent depuis longtemps partis, les soldats! Que leur retour paraît lointain! Ils nous font l'effet de ne vivre cette _autre vie_, actuelle et précaire, que par un miracle incessamment accordé, un bail providentiel renouvelé tous les soirs, que par une grâce extraordinaire de durée courte et fragile, inconcevable! Nous ne nous expliquons pas comment ils vivent, comment ils font pour s'en tirer. Leur vie a l'air d'un défi, d'une bravade, d'un tour de force, d'un paradoxe, d'un problème. Chaque lettre d'eux, si brève, tracée toujours en hâte comme un post-scriptum, et qui nous renseigne si peu, contient cependant l'essentiel de la félicité pour nous quand y éclatent ces trois mots: «Je vais bien.» L'écriture, que nous reconnaissons, elle aussi a changé. Elle a pris plus de caractère. Les termes employés sont bien les mêmes qu'auparavant, mais ils veulent dire autre chose... Tout a aujourd'hui un sens différent, soudain, conquis et prodigieux, qui donne une commotion, le coup de fouet de la balle.

* * *

Car en dehors des hommes, la nature, le ciel, la terre, et aussi les objets inanimés, tout ce qui saute aux yeux, tout ce qui retient la pensée s'est métamorphosé pour offrir la signification générale d'un mystère qui se dévoile. Cette vie nouvelle est comme un rêve tour à tour affreux, superbe, entrecoupé d'inquiétudes et d'espérances, peuplé de fantômes de gloire et d'horribles visions, décoré de mirages... comme un rêve très long, sans fin... qui n'a rien des petits rêves d'ici-bas, d'une heure ou d'une nuit, un rêve étrange, voulu, formidable, supérieur, marqué des signes successifs de la sanction et de la récompense, un rêve que l'on fait debout, éveillé, aux confins du vertige et se demandant à toute minute si l'on n'est pas le jouet d'un délire sans exemple... Il y a une voix, une persistante et pauvre voix étouffée, bâillonnée au fond de nous, qui au milieu de tout ce que nous traversons haletants, s'écrie à chaque souffle: «Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tout ce qui arrive: ces batailles, ce sang... ces fracas, ces incendies, ces morts, ces héroïsmes, ces sacrifices, ces confiances, ces résolutions, cette certitude ailée?... cet état inouï dans lequel nous sommes en plein, sans désemparer,... cet océan d'émotions, de souffrances, de désirs fous sur les flots duquel nous sommes balancés, secoués, tantôt emportés à des sommets et tantôt amenés sur la pente d'abîmes, comme à la crête et au vallon de la vague... tout cela, est-ce vrai, Seigneur? Est-ce vrai? Dites-moi que non!» Et l'écho de notre clameur nous répond seul: «C'est vrai. C'est bien vrai. _Cela est. Cela se passe_, et pendant que tu es vivant... Tu assistes à ces choses, tu les touches, tu les vois, et un jour viendra où, les ayant de tes yeux vues, sans y croire encore même après beaucoup d'années, tu les raconteras, comme les stupéfiants souvenirs d'une existence antérieure.» Quelle situation! Et que nous sommes malheureux!

Eh bien non! Voilà ce qu'il faut, en se relevant d'un bond, conclure et reconnaître en face, et proclamer avec la joie de nos cœurs percés des glaives qui les couronnent... Cette vie nouvelle, cette _autre vie_, elle est--pour les soldats comme pour nous-mêmes--la plus méritoire, la plus féconde et la plus admirable!

Oui!... ne tenant qu'à un fil, jouée et risquée, renoncée, quittée d'avance, offerte à chaque pas, prise ou refusée, prodiguée, gaspillée, comme dans une fête, une fête nationale... la plus grande de toutes, par la multitude de nos enfants entraînés au sublime, cette _autre vie_ est une splendeur que rien n'atteint, n'égale, ne dépasse, au bas de laquelle végètent en rampant toutes les façons de gâcher le temps sur la terre.

Et pour nous cette suite d'alarmes, de soupirs, ces attentes, ces pleurs refoulés, ces fièvres, ces saintes angoisses, ces supplices de la lenteur et de la résignation, ces ravages de l'espérance, cette manière surprenante et indicible de constamment mourir «qui n'est pas une vie»... tout ce nouvel état est de qualité magnifique et nous hausse en ces jours de flamme au pinacle de nous-mêmes. Nous sentons, nous savons de source certaine, que nous sommes en valeur, dépouillés de nos scories, remontés de nos boues, gradés par la souffrance, et que cette épreuve purificatrice est d'ailleurs temporaire, que nous en sortirons avec un métal plus resserré, lancés plus droit dans l'avenir comme le boulet jaillit plus direct et plus fier des flancs étroits du canon rayé qui le pressaient. Tout compte fait, de toutes celles que nous aurons vécues, ces heures sombres seront les plus lumineuses. Plus tard elles nous apparaîtront, en arrière, ce qu'elles étaient vraiment sous leurs nuages de pourpre et leurs ténèbres en train d'enfanter la clarté: une aube!... éblouissante, aveuglante de bonheur, celle d'un âge d'or, salué par des tonnerres, comme à sa venue au monde un enfant royal, un enfant de France dont le règne attendu sera plus durable et plus beau que celui de tous les empereurs et de tous les rois.

HENRI LAVEDAN.

LA NEUTRALITÉ HOLLANDAISE

Le jour même où paraissait notre dernier numéro, nous recevions de M. le chevalier de Stuers, ministre plénipotentiaire des Pays-Bas en France, une lettre que nous nous empressons d'insérer:

Bordeaux, le 29 septembre 1914.

Monsieur le directeur,

A de nombreuses reprises des rumeurs peu bienveillantes ont été répandues dans le public, surtout en France, d'après lesquelles l'intégrité du territoire du royaume des Pays-Bas et par conséquent sa neutralité auraient été violées par des troupes allemandes qui, en investissant la Belgique, auraient traversé l'extrémité méridionale du Limbourg.

Sur les ordres de mon gouvernement, j'ai non seulement opposé itérativement par la voie de la presse le démenti le plus absolu à cette fausse représentation des faits, mais encore transmis une protestation officielle au gouvernement de la République française.

Nonobstant ces démarches, _L'Illustration_ a publié dans son numéro du 8 août, page 108, un article avec une carte, avançant de nouveau «que l'armée allemande pénétra sur le territoire belge et trouvant des ponts coupés, qui retardaient sa marche, écorna le territoire du Limbourg hollandais, franchit la Meuse à Eysden et arriva à Visé».

Je renouvelle donc ici la rectification déjà donnée, que le territoire néerlandais n'a pas été traversé par l'armée allemande.

Ce qui aura probablement donné lieu à cette erreur, c'est que quelques soldats allemands et belges, égarés sur le territoire hollandais aux environs d'Eysden, y ont été arrêtés et désarmés, et internés ensuite à Alkmaar.

D'ailleurs, dans le discours du trône que la reine des Pays-Bas prononça récemment lors de l'ouverture du Parlement, Sa Majesté déclara qu'à sa grande satisfaction la neutralité absolue, que la Hollande observe et maintient de toutes ses forces, n'a d'aucune façon été violée jusqu'ici.

L'armée néerlandaise, mise sur pied de guerre et comptant plus de 300.000 hommes, veille sur le territoire du royaume et saura au besoin bravement le défendre.

Je vous serais très obligé, monsieur le directeur, si vous vouliez bien donner à ces lignes une place dans le prochain numéro de votre beau journal.

Agréez, monsieur le directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le ministre des Pays-Bas,

A. DE STUERS.

Nous avons déjà, la semaine dernière, fait accueil à des protestations qui venaient de nous être adressées directement de Hollande, par des particuliers, sur le même sujet. La date tardive de ces diverses demandes de rectification nous avait d'abord paru inexplicable: mais nous avons appris que nos numéros du mois d'août n'ont pu être distribués ou mis en vente dans les Pays-Bas que tout récemment. De là l'émotion causée à la fin de septembre par une phrase et une carte publiées près de deux mois auparavant, et qui n'avaient fait que reproduire, sans insister, sans incriminer le moins du monde le gouvernement des Pays-Bas, les premières informations données par la presse sur l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes.

Nous avons été heureux d'apprendre depuis que la neutralité néerlandaise avait été mieux respectée par l'Allemagne que les neutralités luxembourgeoise et belge. Nous le sommes encore plus aujourd'hui de constater avec quelle énergie nos lecteurs de Hollande, et le représentant lui-même de S. M. la reine Wilhelmine, déclarent que leur pays entend observer et maintenir une neutralité absolue, que saurait au besoin faire respecter l'armée néerlandaise, mise sur le pied de guerre et forte de plus de 300.000 hommes.

M. POINCARÉ AUX ARMÉES

M. Poincaré a accompli cette semaine l'un des plus solennels devoirs de sa charge. Accompagné de M. Viviani, président du Conseil, et de M. Millerand, ministre de la Guerre, il a quitté Bordeaux en automobile et s'est rendu au quartier général des armées françaises, où il s'est entretenu durant plusieurs heures avec le général Joffre. Il s'est ensuite fait conduire au quartier général anglais où l'a reçu le maréchal French. Enfin, le président de la République a visité deux de nos armées combattantes et le lendemain, avec M. Millerand et le général Galliéni, le camp retranché de Paris, plusieurs hôpitaux militaires et le cimetière de Bagneux.

Le chef de l'Etat, voulant exprimer publiquement la satisfaction que lui avait causée sa visite aux armées anglaises et françaises, a adressé au roi George V d'Angleterre un télégramme de félicitations en le priant de bien vouloir en faire donner connaissance aux vaillantes troupes britanniques. M. Poincaré a aussi félicité le ministre de la Guerre français dans une lettre éloquente, en l'invitant à transmettre ses félicitations au général Joffre et au général Galliéni. Ces lettres, qui seront lues aux troupes, leur apporteront le témoignage de l'admiration et de la reconnaissance de la nation tout entière.

En quittant Bordeaux, M. Poincaré avait emporté avec lui les six étendards allemands pris récemment à l'ennemi et les avait fait déposer à l'Elysée. Mercredi dernier, ils ont été transportés par une compagnie de la garde républicaine à l'Hôtel des Invalides. Chaque drapeau allemand était porté sur l'épaule, l'étoffe pendant vers le sol, par un sous-officier. Dans la cour d'honneur, le général Niox, commandant des Invalides, reçut les trophées, qui, remis aux vieux soldats aux moustaches blanches, furent transportés par eux dans la chapelle.

LE CRIME DE REIMS

UN TÉMOIGNAGE SUR LE BOMBARDEMENT ET L'INCENDIE DE LA CATHÉDRALE

M. l'abbé Thinot (et non Chinot), maître de chapelle à la cathédrale de Reims, après avoir lu, dans _L'Illustration_ du 26 septembre, l'article de M. Ashmead Bartlett, a bien voulu nous fournir quelques précisions et des détails complémentaires.

Lors du bombardement du 4 septembre, non seulement la cathédrale fut visée, puisque la ligne des rues et des édifices frappés s'étend, droite, en avant et en arrière de la basilique, non seulement deux obus qui ont éclaté à proximité endommagèrent, l'un d'admirables statues au grand portail, l'autre les vitraux de la basse nef Nord, mais encore un projectile est tombé directement sur le socle du pignon du transept Nord, saccageant l'architecture et les toits.

Le projecteur électrique qui avait été installé par nos officiers sur la tour Nord ne l'a été qu'une seule nuit durant, comme un essai qui n'eut aucune suite, et, en tout cas, bien avant l'entrée en contact avec l'ennemi.

C'est le jeudi 17 que des blessés allemands--de 70 à 80--furent amenés à Notre-Dame. Les Allemands, le matin du jour qui vit leur retraite (12 septembre), avaient exigé un aménagement de la cathédrale permettant d'y installer 3.000 de leurs blessés, mais ils n'eurent pas le loisir d'en amener un seul. C'est l'autorité française qui fit utiliser, pour les blessés abandonnés à Reims par l'ennemi, la paille et les couvertures qui avaient été accumulées dans l'édifice. Le général Franchet d'Espérey prenait ainsi, pensait-il, alors que la ville souffrait, depuis trois jours déjà du bombardement, les garanties les meilleures pour la protection du monument.