L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre 1914
Part 3
Là, brusquement, la ligne du front se replie à l'Ouest pour épouser l'étroite arête d'une singulière horizontalité qui, pendant vingt kilomètres, domine la vallée de l'Ailette au Nord, tandis qu'au Sud elle s'étend vers l'Aisne en tentacules séparant les multiples vallons du Soissonnais aux flancs escarpés, coupés de carrières, dont les Allemands ont fait des défenses formidables. Cette arête de Craonne est si régulière et plane que le chemin qui la parcourt en vue des horizons immenses du Laonnais a pris le nom de chemin des Dames. Cette chaussée est comme le chemin de ronde de la fortification naturelle, haute de cent mètres, dont l'Ailette est le fossé.
A partir de la route de Soissons à Reims, où le chemin des Dames aboutit, le plateau, la _pénéplaine_, du Soissonnais s'élargit. Là passe la ligne de nos avant-postes dont le jalonnement est laissé dans le vague par le communiqué de l'état-major. Elle atteint l'Oise au-dessous de Noyon où nous paraissons tenir le vaste prolongement de la forêt de Compiègne qui porte le nom de forêt de Laigue,--et non de l'Aigle.
Sur cet immense front de l'Argonne à l'Oise, la bataille se poursuit avec avance progressive pour nous. Plus à l'Ouest, entre l'Oise et la Somme, elle atteignait mardi et mercredi toute son intensité. Il serait malaisé de tracer exactement les fronts d'après les indications de l'état-major. Si nous sommes à Ribécourt, sur l'Oise, en aval de Noyon et à Roye, sur le chemin de fer de Montdidier à Péronne, on signale l'ennemi à Lassigny, entre Roye et Ribécourt, et, plus au Nord, à Chaulnes. Les lignes de chaque parti semblent ainsi se pénétrer.
Au Nord de Chaulnes, la Somme déroule ses replis dans une vallée où les eaux refluent en étangs, se traînent entre les marais et les tourbières, au pied de plateaux très ondulés, domaine des grandes cultures de céréales, d'oeillette et de betteraves. Dans cette contrée, l'Ancre coule au fond d'une vallée large et marécageuse dont la vieille cité de Corbie et l'industrieuse ville d'Albert sont les points vitaux. A Albert commence une autre ligne de front étendue à travers des campagnes amples et placides jusqu'au gros bourg de Combles qui précède Péronne.
Cette disposition singulière des armées révèle que, sur cette extrême aile gauche, non loin de la plaine où Faidherbe remporta sa victoire de Bapaume, la lutte se poursuit avec acharnement. Ce n'est plus la bataille de l'Aisne qui s'y poursuit, mais la bataille de la Somme.
ARDOUIN-DUMAZET.
LES DÉVASTATIONS ALLEMANDES EN BELGIQUE.
L'ARTILLERIE ALLEMANDE QUI A SUBI LE FEU DE LA NÔTRE
C'est un de nos meilleurs collaborateurs, sous-officier dans un régiment de l'armée de Lorraine, qui nous fournit le vivant commentaire de ce dessin de Georges Scott: «Je ne sais pas, nous écrit-il, comment le _Bulletin des Armées de la République_ est apprécié à Paris et même si on l'y connaît. Mais je puis vous assurer que cette petite feuille, qui nous donne les nouvelles et les assaisonne souvent de l'éloquence d'un Lavisse ou d'un de Mun, fait--quand elle arrive--le bonheur de nos hommes... On vient de la distribuer à la compagnie. Un lieutenant a remis un exemplaire au chef de demi-section. Nous sommes dans une tranchée; mais l'ennemi est loin aujourd'hui; on est tranquilles. Tout le monde se groupe auprès des faisceaux, les uns couchés, les autres assis ou debout. Visages fatigués, pas rasés ou mal rasés (depuis dix jours nous ne nous sommes pas lavés et nous dormons peu); mais de l'entrain, de la plaisanterie dans les yeux. Un soldat prend le _Bulletin_ et le lit à claire voix, de la première ligne à la dernière. Silence religieux, ému parfois... N'est-ce pas là un joli sujet de dessin pour _L'Illustration_, à laquelle je ne cesse pas de penser?...»
LE DANGER DES MINES FLOTTANTES SEMÉES PAR LES ALLEMANDS DANS LA MER DU NORD _Dessins de Henri Rudaux._
ÉPISODES DE GUERRE
LE PAVILLON ET LES TROPHÉES
Lyon, 19 septembre 1914.
Ils avaient mis leur pavillon au terme de l'avenue des Nations, à cette Exposition de Lyon qu'un mauvais sort a poursuivie: un grand pavillon à rotonde, avec un péristyle à huit colonnes énormes; sur l'entablement on lisait «Pavillon allemand», et, au-dessus, s'élevait un monstrueux dôme vert en forme de casque, de ce vert pâteux qu'ils ont inventé et qui fait reconnaître de loin leur architecture aussi bien que leurs flanelles de voyage. Toute l'avenue des pays étrangers aboutissait à ce pavillon; toute la perspective convergeait vers ce dôme et vers cette rotonde. Grande-Bretagne et Belgique, Etats-Unis, Perse, Japon, Brésil, Inde et Russie n'étaient devant lui que petits personnages, modestement alignés sur deux files, cortège du Puissant qui avait pris la place centrale. Ah! la fameuse «place au soleil» ne manquait pas cette fois aux Germains; et la lumière du Rhône, meilleure encore que celle du Rhin, éclairait généreusement l'insupportable architecture, la fresque où ils avaient représenté nue leur force, et les chapiteaux faits de quatre têtes d'hommes émergeant d'une gangue de plâtre, tendant le cou vers les quatre coins de l'univers. Tout cela d'un style si exagéré, si caricatural du style allemand normal, qu'on avait pu se demander si l'insolence de cette laideur et de ce volume n'en cachait pas une autre, le plaisir de mettre là, comme une injure, quelque chose qu'ils savaient grossier.
Maintenant, le pavillon est fermé... «Pour cause de faillite», disent les passants, et le mot propage un bon rire dans la foule. La municipalité a fait effacer l'inscription qui impliquait la propriété de l'Allemagne, et invité la population à ne point détériorer un monument qui, désormais, appartient à la Ville.
Depuis la guerre, on avait bien oublié l'Exposition. Les gardiens n'enregistraient pas dix entrées par jour. Les bons nègres souriants du «Village sénégalais» avaient beau montrer leurs dents blanches et afficher quotidiennement l'annonce alléchante d'une «naissance au village», on ne les venait plus visiter; et tout dormait là-bas, entre le Rhône et la plaine infinie de l'Isère...
Brusquement tout a changé. Devant l'orgueilleux pavillon, il y a depuis hier trente-huit canons allemands, un aéroplane, une quarantaine de caissons de munitions, un fourneau de campagne, deux voitures de pharmacie d'ambulance, et une file de fourgons de déménagement. L'aéroplane est au centre, et les canons s'alignent de chaque côté de lui, en une rangée parfaite, aussi longue que les ailes du bâtiment, comme pour une bataille. Les caissons et les fourgons sont à l'arrière. Partout, et jusqu'au faîte du hideux casque vert des faisceaux de drapeaux tricolores...
Trophées: le rêve se développe à l'entour de ces rudes prises de guerre. Ces canons-là viennent de servir; ce n'est pas une parade, le feu a passé par ces bouches, ils ont été hissés sur les collines, braqués sur nous; autour d'eux et par eux le vacarme des batailles a empli une journée; puis des Français obscurs ont fait taire ces engins, les ont capturés et traînés à leur tour. On vient les voir maintenant; le peuple se presse devant eux, curieux et grave. Ils sont couverts de boue, heurtés par les balles, fatigués, aussi visiblement abattus que des hommes ou des chevaux. C'est un trait de génie que d'avoir réveillé l'Exposition morte par l'attrait de ces trophées devant le pavillon dressé par l'adversaire; c'est une habile diversion à la torpeur d'une entreprise ruinée par cette lutte même. Il y a des canons ailleurs, il y en aura bientôt par toute la France, mais ici, devant ce témoignage d'une longue arrogance, ils prennent une valeur de moquerie que les Français comprennent bien. Des soldats blessés, encore en convalescence dans les hôpitaux lyonnais, passent sans rancune devant ces ennemis désarmés.
Les canons sont tous du calibre 77. Ils sont lourds et larges, le siège des servants est protégé au dehors par un rideau de cuir, et les artilleurs français qui défilent se gaussent de tant de confort. Le grand aigle marque le bronze peint en gris, ainsi que la double devise «_Pro gloria Patriæ_», et «_Ultima ratio regis_».
Impossible de les toucher. Des territoriaux zélés, pour se dédommager de n'avoir point à défendre la patrie, défendent une corde tendue. Mais on peut leur voir le coeur, à ces monstres, et l'on se penche. L'intérieur, rayé de brillantes rainures dorées comme emportées dans un double et hardi mouvement de giration, présente l'image inattendue d'une belle gerbe de blé qu'on tord et qu'on va lier.
L'aéroplane est un biplan. Il est blindé, d'un métal mince et chatoyant, le même sans doute qui faisait au Taube de Paris un ventre si rose au soleil couchant. Les ailes et la carapace sont trouées de balles; plus que les nôtres, ces avions allemands ont l'air vivants; et celui-ci ressemble à un insecte, une grosse sauterelle, avec des mandibules, des antennes, des pinces, tout un système compliqué d'organes tactiles, comme ceux qui rendent si sûr et si informé le vol de la moindre cigale. La grande hélice d'acajou est haute, effilée, belle de bois et de forme.
Quant aux fourgons de pharmacie, ils contiennent les petits tiroirs les plus séduisants pour une ménagère.
Dans quelques jours, tous ces trophées, conquis par quelles luttes! vont être dispersés sur les places et dans les jardins de la ville. Comme en tant d'autres cités de France, on pourra tout à son aise et pour des générations se familiariser avec ces emblèmes de gloire. Mais il fallait les avoir vus ici, réunis comme une humiliante réponse devant le pavillon germanique. Ils y parlent un langage qu'on ne se lasse pas d'entendre. D'ici combien d'années, dans un monde hostile à son âme, l'Allemagne n'osera-t-elle pas envoyer aux Expositions universelles une image d'elle-même? Si c'est ici de longtemps le dernier pavillon allemand de stuc et de faux bronze, regardons-le et pensons avec un juste effroi que nous fûmes menacés et atteints par la contagion de ceci; que cette âme s'insinua entre les nôtres, qu'elle chercha et entreprit notre avilissement; et que ces canons-là ont tonné de leur brutal fracas notre réveil et la fin d'une demi-servitude.
E. SAINTE-MARIE PERRIN.
L'OEUVRE DES TRAINS DE BLESSÉS
La Presse française désireuse d'améliorer le sort des blessés pendant leur transport des champs de bataille aux hôpitaux, a pris sous son patronage les cantines des trains d'évacuation et des gares avec ce programme: soins immédiats et distribution rapide et suffisante d'une alimentation hygiénique, de linge et de vêtements chauds.
L'oeuvre a son siège, 37, rue de Châteaudun, au Syndicat de la Presse, où doivent être adressés les dons en nature et en argent. _L'Illustration_, qui est représentée dans le comité et s'est inscrite parmi les donateurs, fait un pressant appel à ses lecteurs. Elle compte sur l'élan de la reconnaissance française envers ceux qui souffrent si vaillamment pour le salut du pays.
LA GUERRE DES TAUPES
On a dit quelles véritables fortifications les Allemands, retranchés sur leurs nouvelles lignes, après leur défaite de la Marne, ont établies pour se maintenir contre nos vigoureux assauts.
Il faut reconnaître qu'ils sont parfaitement organisés pour effectuer ces travaux de terrassements. Sous le feu de l'artillerie qui les protège, leurs «pionniers» arrivent sur la position choisie munis d'outils portatifs à manches courts et suivis du fourgon qui contient les outils plus lourds, à longs manches. Chaque compagnie a son fourgon. Le travail est conduit avec une méthode rigoureuse, selon des principes précis comme une équation. On sait que chaque fusilier a tel espace, et sa place lui est mathématiquement ménagée. Le feu meurtrier de nos 75 peut arroser une de ces tranchées si parfaitement réglementaires, protégées en avant par le talus où l'on a accumulé toute la terre de l'excavation, les morts n'auront pas même la place de tomber,--et cela explique les descriptions qu'on a données, après la bataille, de certaines tranchées où les cadavres demeuraient debout dans la position de tir.
En avant de ces tranchées de front, d'autres moins spacieuses sont établies pour les sentinelles. En arrière on a construit de véritables habitations de troglodytes, des fossés recouverts en partie de terrassements et de branchages étayés par des pieux. Il y a là des dortoirs quasi confortables, les cuisines, les magasins de vivres et de munitions, tout cela relié par des passages aux lignes de front. Le fond est souvent cimenté. On dirait, en vérité, que ces gens ont juré de passer là leur hiver. Enfin, les mitrailleuses ont aussi leurs places réservées. Et, tout à fait à l'arrière, est installée l'artillerie, pièces de siège montées sur des plates-formes improvisées et gros obusiers.
Tout cela forme comme une immense taupinière, un terrier difficile à enlever, mais dont, finalement, nos baïonnettes auront bien raison, espérons-le.
TAISEZ-VOUS!
MÉFIEZ-VOUS!
_Les oreilles ennemies vous écoutent._
_Supplément à L'ILLUSTRATION du 30 Octobre 1915._
_L'ILLUSTRATION attire l'attention de ses lecteurs sur cet Avis que le ministère de la Guerre a eu l'heureuse initiative de faire imprimer, qui sera affiché dans tous les wagons, tramways, bateaux, etc., et qui ne saurait être trop répandu... et suivi._