L'Illustration, No. 3735, 3 Octobre 1914
Part 1
Produced by Juliet Sutherland, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
Ce numéro contient un portrait hors texte en couleurs du général Joffre
L'ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: 1 Franc._ SAMEDI 3 OCTOBRE 1914 _72e Année.--No 3735._
LE GÉNÉRAL JOFFRE
«Pour être prêts aujourd'hui, il faut avoir, par avance, orienté avec méthode, avec ténacité, toutes les ressources du pays, toute l'intelligence de ses enfants, toute leur énergie morale vers un but unique: la victoire. Il faut avoir tout organisé, tout prévu. Une fois les hostilités commencées, aucune improvisation ne sera valable. Ce qui manquera alors manquera définitivement. Et la moindre lacune peut causer un désastre.»
L'homme qui, moins d'un an avant le formidable conflit, s'exprimait ainsi, parlant à coeur ouvert à des camarades, à une assemblée de polytechniciens--une élite--était celui-là même à qui incombait la lourde tâche de préparer une guerre que sa sagesse, son discernement, croyaient, savaient inéluctable: le chef d'état-major général de l'armée française, le général Joffre. Et ainsi l'on peut se tenir pour bien assurés que, pour ce qui dépendait de lui, aucune des mesures de défense et de salut qu'avait prévues son lucide esprit ne fut oubliée ni négligée.
Or, cet organisateur, le voici maintenant face à face avec la gigantesque tâche, la tâche quasi surhumaine qu'il avait depuis longtemps envisagée, pour laquelle il a ménagé toutes ses ressources intellectuelles et veillé à conserver toute sa vigueur physique: le voici général en chef des armées françaises, en présence du plus redoutable des ennemis, également fort, également préparé pour la lutte implacable,--si sûr de lui qu'il l'a déchaînée.
D'autres diront avec autorité les qualités éminentes qu'il fallut au général Joffre déployer dans la première partie de la campagne, dans cette savante retraite qui amena l'ennemi jusqu'aux bords témoins de ses premiers revers et du changement de front de l'équitable Fortune. Jusque-là, on a admiré son sang-froid, sa pondération, sa constance,--des vertus militaires qui évoquaient, dans les mémoires fidèles aux vieux souvenirs classiques, la figure du sagace et froid adversaire d'Annibal, de Fabius le Temporiseur.
L'heure enfin sonne où il tient l'avantage. Il va prendre l'offensive. Alors, soudainement il se dresse dans une attitude où le retrouvent mieux, plus ressemblant à lui-même, ses amis, ses fidèles, ceux qui le connaissent et l'admirent de longue date. Avant l'action, il parle à ses soldats. Il leur dicte le devoir qui, désormais, va s'imposer à eux jusqu'à l'accomplissement de la suprême besogne, jusqu'au succès décisif:
«Au moment, leur dit-il, où s'engage une bataille d'où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le temps n'est plus de regarder en arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer... Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer.»
--Voilà le vrai Joffre! s'écrie notre confrère Louis Latapie, attaché de longtemps à ce grand chef par la plus profonde et la plus respectueuse affection, et qui a publié de lui, ces jours derniers, dans la _Liberté_, un portrait «retouché», aussi vivant, aussi crâne que tous ceux qu'on en avait donnés jusqu'ici étaient impavides et figés, et autrement séduisant pour nos âmes françaises, éprises avant tout de l'offensive et toujours prêtes à bondir en avant.
Oui, voilà le vrai Joffre: croyons-en fermement ce témoin de toute sa vie.
D'ailleurs, observez bien, dans la nerveuse esquisse peinte que nous reproduisons, ce menton volontaire, énergique, et cet oeil, surtout, cet oeil calme, mais résolu, et non dépourvu de malice, cet oeil pénétrant derrière lequel semble se préparer un bon tour... Attendre, sans doute, s'il est nécessaire,--guetter son heure; reculer, mais, comme dit le peuple, pour mieux sauter. Et puis, rappelez-vous, d'autre part, le passé, qu'on semble avoir un peu trop oublié, de cet homme, toute sa vie d'action ardente, les Pescadores avec Courbet; le Soudan et les travaux du chemin de fer de Kayes au Niger; puis la marche vers Tombouctou, au secours des débris de la colonne Bonnier, l'occupation et l'organisation de la Ville Mystérieuse; Madagascar, enfin... tant d'oeuvres, tant de postes où se révéla le chef de grande race abondant en ressources.
Mais quel champ inouï, effrayant aussi, s'ouvre aujourd'hui devant cette activité, devant cette intelligence! Et quelles responsabilités, en présence desquelles une âme de trempe moyenne se sentirait défaillir!
Des millions d'hommes aux prises, de part et d'autres, assaillants et défenseurs; une bataille engagée sur des lieues et des lieues, et qu'il faut suivre heure par heure,--suivre et conduire, renforçant tel point faible, dégarnissant cet autre d'un contingent superflu, déterminant ici ou là une poussée décisive qui emportera la position chèrement conquise;... cela et tant de préoccupations encore, ravitaillement en munitions et en vivres, haute direction de tous les convois... tant de détails, enfin, qui ne viennent pas même à l'esprit du profane. Non, jamais nous n'imaginerons la fièvre qui doit régner, d'une aube à l'autre, dans le bureau improvisé d'où se manoeuvrent les pièces vivantes du formidable échiquier, ni l'écrasant labeur, ni la lucidité d'esprit, ni les ressources d'énergie intellectuelle et physique que peut bien exiger de celui qui l'assume un si lourd et si glorieux rôle. Il nous suffit de savoir que le général Joffre n'en est point accablé d'esprit ni de corps.
Méthodiquement il y fait face, soumis par sa volonté à une sévère hygiène morale et corporelle. Debout à l'aube, le généralissime reprend dès six heures la rude tâche. A dix heures chaque soir, par raison encore, il se met au lit, et ceux qui l'approchent, ceux qui le servent avec un dévouement dont l'affection et l'enthousiasme centuplent l'énergie, affirment que le grand Condé même, à la veille de Rocroy, ne reposa pas plus paisiblement qu'il ne fait chaque nuit.
Et ils admirent, autant qu'ils l'aiment, cette grande force équilibrée, disciplinée, cette force indomptable à laquelle la Patrie confiante a remis la sauvegarde de ses destinées.
GUSTAVE BABIN.
LES GRANDES HEURES
LA PATIENCE
Comme il est de vieille coutume, au fond des cloîtres et des chartreuses d'inscrire dans chaque pièce, sur l'austère tableau du mur, au-dessus de la porte, des préceptes et des devises ayant pour but, en peu de mots, d'imposer une règle de conduite immuable et de droite rigueur, ainsi nous ferions bien, pendant ces jours continuellement tourmentés, de tracer partout, en belles lettres liturgiques, pour le rendre visible à chacun de nos regards, inévitable à chacun de nos pas, ce seul mot: PATIENCE, et qu'il devienne aussitôt la règle même et la consigne militaire de notre existence troublée.
La patience doit être notre mot d'ordre, notre loi.
Les plus impérieuses raisons nous somment de la pratiquer.
C'est une vertu. Une des plus grandes, sinon la plus considérable, et vertu d'action, vertu mouvementée, féconde, sous son apparence passive. Nos amis les Anglais qui l'exercent avec une résolution supérieure, en savent l'hygiène morale et le bénéfice, ils en ont une séculaire expérience couronnée de loyaux succès.
Ne croyez pas tout d'abord que cette patience, dont le calme nom déjà vous irrite et vous rabaisse, soit un article de femme et de vieillard, qu'elle résume un programme adapté à la médiocre taille des craintifs, des faibles et des petits... Non. Si vous êtes altérés de mérite et de risques, si vous ne pouvez pas renoncer à l'idée d'_endurer_, dites-vous que la patience accordera large matière à vos ambitions et qu'en vous la présentant on ne vous offre pas un jeu de tout repos. Car la patience n'a point son étymologie dans la mollesse et le détachement. La patience est une souffrance ainsi que l'exprime avec une indubitable clarté le mot _pâtir_ qui l'a enfantée dans la douleur. Et la patience, au-dessus d'une souffrance, est le plus rare et le plus distingué des courages, puisqu'elle prouve et nécessite l'absolue maîtrise de soi, l'entière et complète possession de toutes ses forces. Elle réclame un sang-froid ininterrompu, l'abnégation du succès immédiat, le perpétuel sacrifice de la minute, le renoncement à ce qui plairait davantage. Dieu me garde de médire de l'irrésistible feu, de l'impétueuse ardeur qui sont la caractéristique enviée de notre tempérament! Mais, en leur rendant hommage, il ne faut pas craindre de reconnaître que la promptitude de l'élan, si réussis qu'en soient les effets, n'est quelquefois qu'une heureuse et violente diversion, une admirable impuissance à se posséder, une imprudence de génie, une virtuosité dans l'excès. Du moment que l'on éclate, _c'est qu'on ne peut plus se retenir_, que l'on cesse par conséquent d'être le maître et le directeur de son énergie. En beau désespoir de cause on la laisse alors jaillir, faire explosion. Ainsi l'on se soulage, on se libère, on s'en donne à coeur joie, on assouvit une passion, une des plus hautes, celle de l'intrépidité, mais on l'assouvit. Le patient est celui qui la réprime et la réserve, aussi longtemps qu'il faut, pour ne la contenter en plein et d'un seul coup qu'à l'heure de la permission. Ménageant, sans les atténuer, ses fureurs, il les rumine, les mâche et les remâche comme des balles, il les garde jusqu'à l'extrême limite, et même à la fin, quand il leur donne carrière, il sent qu'il pourrait, s'il en était besoin, les maintenir encore. C'est lui qui les mène au lieu de céder à leur entraînement.
Pour bien observer, jusque dans les plus tragiques circonstances de la vie, cette vertu de ténacité spéciale, il ne suffit pas d'être un brave et d'avoir du coeur, il faut être une âme ayant une foi. De ceux qui la courtisent, la sereine et pure patience exige une volonté de source religieuse. Sans cela elle rebute, elle fait semblant d'être surhumaine et l'on se souvient avec effroi que le privilège n'en est attribué qu'aux anges: patience angélique.
Mais aussi le beau travail, accessible au plus saint des orgueils! Quelle fière tentation! Et comment ne pas s'y jeter puisque l'on s'attaque au plus difficile? D'ailleurs on découvre bien vite, sans avoir la peine de les chercher, les avantages de l'entreprise. Le patient, celui qui attend, qui veut, qui sait, qui peut attendre, qui en a les moyens--et l'on en a toujours les moyens dès qu'on en a la volonté--cet homme-là possède une force inébranlable et contre laquelle tout se brise. Il est en situation de tout oser, plus que l'audacieux, de négliger des chances sûres parce qu'il a la confiance d'en saisir de plus sûres encore. Au jour le jour, à l'heure, il se charge et «s'accumule» de puissance électrique à la façon d'une bouteille de Leyde et au lieu de se dépenser il s'accroît. Par la patience il obtient rapidement l'équilibre, la lucidité, une vue ferme et générale de l'ensemble. Les choses, dérangées, regagnent leur place, petite ou grande, et le patient, qui occupe à présent les crêtes morales, domine le panorama. Enfin la patience a ceci de magnifique et de mystérieux: de son propre fait elle dégage une certitude de durée qui aussitôt la crée, l'anime et l'entretient... Au _patiens quia æternus_ qui glorifie le Saint-Siège, on pourrait substituer avec autant de raison, comme juste devise: _Æternus quia patiens_.
Mais assez de philosophie sur ce thème. Je ne m'y suis volontairement arrêté à regret que pour mieux préparer le terrain où je voulais venir. Le voilà libre et solide sous nos pieds. Vous m'avez tous compris. _Cette guerre est une guerre de patience._ Il faut que tout le monde, sans exception, se consacre au culte monastique et persévérant de cette vertu.
Au début des hostilités nous avons commis la faute, généreuse et bien naturelle, d'être trop impatients. Quatre fois par jour au moins nous prétendions à de bonnes nouvelles. Une victoire le matin au réveil, pour nous mettre en joie, une à midi, une à quatre heures, une dernière le soir avant de nous coucher. A chaque courrier nous voulions des lettres de nos combattants, de nos parents, de nos amis, et longues, nourries de détails... Nous voulions des communiqués fréquents et précis de notre état-major, ne nous dissimulant rien de ses pensées, de ses intentions, de son but. Nous voulions tout le temps des prisonniers, des drapeaux, des canons... Que ne voulions-nous pas? Après que cette fougue un peu présomptueuse eût reçu quelques justes et chères récompenses, nous avons dû nous plier à une acceptation plus dure et plus serrée de la réalité, mettre au pas nos grands désirs et discipliner nos espoirs. Et nous nous sommes enrégimentés dans la patience.
Or, voici qu'au bout de trois semaines de la rude école nous commençons à en ressentir les bienfaits libérateurs. Tout ce que nous avons mérité davantage en cessant de le demander avec une hâte intempestive, le destin, providentiel et munificent, nous l'apporte et nous le distribue dans une répartition croissante. La chance, captivée, gagnée à notre vaillante sagesse, tourne comme un brusque vent, nous avançons, l'ennemi recule, et notre coeur bat plus fort et plus vite dans nos poitrines qui se dégagent... Victoires précieuses, laborieuses, préparées, tissées fil à fil, sur le prudent canevas de la retenue, de la réflexion, sur la solide trame de la défensive... en attendant les victoires futures et débridées qui seront le couronnement des coûteuses contraintes. Gloire donc à la patience! Nous la souhaitons à tous.
Nous voulons d'abord qu'elle n'abandonne jamais ceux qui l'ont eue bien avant nous, à qui seuls nous la devons, dont elle est le grave soutien, c'est-à-dire nos chefs aimés, bénis, prodigieux. Que notre patience aide et secoure la leur! La nôtre est infime et la leur est sublime. Respectons au moins la splendide glace de leur conduite, collaborons au chef-d'oeuvre anonyme de leur renoncement. Que ces guides vigilants, impassibles, sacrés, absents de tout ce qui n'est pas le salut de la patrie, se sentent soulevés, obligés par notre docile et confiante ignorance de leurs secrets. Ne commettons pas le crime d'essayer de déchiffrer à tout prix les énigmes de leur silence, ne les injurions pas de nos doutes, ne cherchons pas à les entamer de nos curiosités. Laissons-nous conduire par eux, aveuglément, comme les troupes dont ils sont l'âme lumineuse et fermée.
Et si les chefs ont cette patience de montagne et de pyramide, s'ils sont capables de la garder, comment les soldats ne l'auraient-ils pas à leur tour, ne seraient-ils pas jaloux de la partager avec eux, de leur en alléger le poids? Rien ne leur sera plus aguichant et plus aisé. Nul ne sait, pas même eux, les ressources de leur énergie. Patience donc au fantassin qui s'énerve de la retraite, au cavalier qui piaffe, à l'artilleur qui ne tire pas, à tous ceux dont les bras et les jambes «fourmillent».
Patience également aux choses elles-mêmes, aux choses vivantes de la guerre, aux armes prêtes et décidées qui se morfondent, patience à la gueule des canons, aux fusils chargés stupéfaits de ne pas partir, patience à la baïonnette fainéante, au fourreau qui vomit le sabre. Patience à l'aéroplane exaspéré de ne pas décoller.
Patience à toute l'armée, à l'_active_, à la _réserve_, à la _territoriale_, à tous ceux qui sont déjà là, à ceux qui n'y sont pas encore.
Patience au blessé bourru qui morigène sa plaie, trop pressé de revenir se battre, au sortir du lit d'ambulance. Qu'il prenne le temps de guérir, de digérer les coups qu'il a reçus et ceux plus lourds qu'il a portés!
Patience aux parents... Ah oui!... Grande et cruelle patience, aux mères toutes droites et blanches, aux femmes à l'oeil fixe, aux jeunes filles qui cousent en soupirant, aux soeurs pâles et sérieuses, à toutes celles qui ne savent rien, qui voudraient savoir et ne pas savoir, qui ne savent plus ce que veut leur coeur et qui debout vont et viennent, comme des somnambules, dans la monotonie d'un drame sans nom, sans précédent, sans fin... Patience! Elles _les_ reverront. Toutes ont le devoir, le droit d'espérer et d'être exaucées.
Patience aux enfants, aux petits qui ne jouent plus, dont on s'occupe moins--ou davantage!--qui voient des larmes dans des yeux sans demander pourquoi, auxquels on ne parle de rien mais qui devinent tout... Patience! Ils crieront de nouveau dans la maison en fête, ils grandiront, se souviendront... Ils oublieront...
Patience à tous ceux qui écrivent... qui écrivent des lettres et n'en reçoivent pas! Patience des deux côtés, ici et là-bas, sur tout «le front» de la famille disjointe et plus unie.
Patience aux civils mécontents, humiliés, à tous ceux qui tiraillés par des devoirs contraires et souvent égaux se sont résignés au plus simple, ont accepté le moins voyant, ont fait avec humilité le sacrifice de l'amour-propre belliqueux et de l'orgueil flatteur. A ceux-là patience aussi. Leur tour viendra, plus tard, au train pacifique et terre-à-terre des épreuves.
Patience à toutes les forces et à toutes les faiblesses. Patience au pays entier, aux désolés, aux sans-abri de Belgique et de France... Patience à Louvain, aux sols profanés, aux murs béants, aux toits détruits, aux flammes vengeresses qui se rallumeront _ailleurs_, aux carillons interrompus dont nous saluerons le réveil...
Et patience même aux empires en marche... qu'ils prennent bien leurs mesures!... Patience aux flottes, aux armées de la divine cause, portant écrit sur leurs drapeaux, en paraphe de feu, l'inexorable arrêt du Souverain Juge. Ecoutez!... Ce grondement... les voilà!
HENRI LAVEDAN.
_P.-S._--Et voici que j'apprends le crime, l'inoubliable sacrilège de Reims qui ne sera jamais pardonné. Ils ont détruit la cathédrale! La cathédrale de Reims! Ah! le bruit terrible, le fracas sinistre, affreux, déchirant, le tonnerre de gloire et de consternation que déchaînent en s'écroulant ces mots qui font mal à dire, qui ne sortent que comme un cri: «La cathédrale de Reims n'est plus!» Les larmes encombrent mes yeux. Et pourtant à ma révolte, à mon immense chagrin ne se rattache aucun souvenir personnel qui les ravive... Je ne suis jamais allé à Reims. Jamais, hélas! je n'ai franchi le seuil du sanctuaire fameux et vénéré. Mais tant de fois j'ai vu, étudié, admiré sur l'image ce monument de beauté radieuse que je le connais comme si je l'avais souvent visité. J'en sors à l'instant même sans y être entré,... et ma peine s'augmente du tardif regret de l'irréparable!
H. L.
LA GUERRE DE LA SOMME AUX KARPATHES.
La bataille s'est poursuivie, toute la semaine, de la Somme à la Meuse, avec des accalmies tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, des avancées ici, plus loin de légers reculs bientôt suivis de reprises de terrain. Au total, nous progressons, et notamment au Nord-Ouest, où la lutte est la plus ardente.
Au commencement de la bataille de l'Aisne, les fronts des deux armées occupaient deux lignes parallèles entre elles, orientées suivant la direction Soissons-Reims-Verdun. Actuellement, notre aile gauche, par une avance régulière, a repoussé, vers le Nord-Est, l'aile droite allemande.
Ainsi, dans cette véritable lutte de siège engagée depuis vingt jours par nos soldats infatigables contre un ennemi solidement retranché; dans cette bataille à propos de laquelle on a rappelé celle de Moukden--qu'elle passe déjà, en longueur--nous avançons toujours.
Or, c'était une maxime d'un capitaine de chez eux, du grand Frédéric, que «vaincre, c'est avancer».
Solidement appuyées sur le camp retranché d'Anvers, les troupes belges harcèlent sans relâche l'ennemi et lui disputent énergiquement le terrain qu'il occupe. Les Allemands ont tenté une diversion sur Schooten, au Nord-Est d'Anvers; ils ont été repoussés avec des pertes sérieuses. D'autre part, l'armée belge a remporté un gros avantage près de Termonde. Enfin, elle a coupé sur plusieurs points le chemin de fer de Liége à Hasselt, entre Tongres et Bilsen.
Les Allemands, prévoyant la nécessité de se replier de France, se préparent à la résistance en territoire belge et y exécutent d'importants travaux.
Nous devons mentionner ici plusieurs protestations qui nous arrivent de Hollande, au sujet d'une carte publiée dans notre numéro du 8 août. Cette carte, où étaient tracés les itinéraires de l'invasion allemande, tendait à faire croire que les armées du kaiser avaient violé le territoire néerlandais. La véhémence avec laquelle nos correspondants--et même un communiqué officiel--s'indignent qu'on ait pu supposer la Hollande assez complaisante pour avoir toléré le passage de nos ennemis nous touche profondément. Ils nous affirment de toute leur énergie que leur pays saurait défendre au besoin par les armes sa neutralité, et nous le croyons. Nous espérons que la Hollande aura le même souci de garder la neutralité commerciale et se fera scrupule d'éviter sur ce terrain jusqu'au soupçon.
En Galicie, nos alliés russes ont obtenu d'importants avantages.
Maîtres de Jaroslav après une série de combats dont l'un, celui de Sadava-Visznia, ne dura pas moins de sept jours, ils ont aussitôt poursuivi leur marche en avant, enlevant d'abord Rzeszov, progressant vers Cracovie et tendant évidemment à atteindre au plus vite la Silésie. Ils ont pris Khyrof et poussé jusqu'à Przemysl, place très forte au Sud de Jaroslav qu'ils ont investie. Les deux grandes voies ferrées qui la relient au centre du pays, l'une vers Cracovie, l'autre par Lisko, sont en leur possession. Sans doute, Lisko, sur le San, a été occupée à son tour. Le _Messager de l'armée russe_ annonce qu'à la date du 28 la Galicie est complètement purgée de forces ennemies, qui s'enfoncent dans les Karpathes. Les Russes ont fait un butin de guerre considérable. Enfin, Tarnovitz, en Silésie, est déjà occupé.
L'armée russe du Nord qui, sous le commandement du général Rennenkampf, s'était avancée d'abord en Prusse orientale, obligeant l'Allemagne à y remener une partie des forces qu'elle avait lancées contre nous, s'était ensuite repliée, dans une retraite admirable, vers les régions de Kovno et de Grodno. Elle a repris l'offensive. Elle a arrêté l'ennemi et le poursuit actuellement dans la forêt d'Augustov, à la hauteur de Lyck. Une autre armée cerne progressivement Koenigsberg.
L'activité des Serbes et des Monténégrins ne se ralentit pas non plus. Des combats aussi longs et aussi vifs que ceux que nous livrons nous-mêmes se sont déroulés sur le front Mitrovitza-Lovnitza-Zvornik-Lioubovia. La dernière et la meilleure nouvelle qui nous parvient de Serbie est que les alliés arrivent devant Sarajevo et occupent le massif de la Romania, qui domine la capitale de la Bosnie.
Sur mer, l'Angleterre a eu malheureusement à déplorer la perte des trois croiseurs _Aboukir_, _Hogue_ et _Cressy_, coulés par des sous-marins allemands dans la mer du Nord.
Dans l'Adriatique, la flotte franco-anglaise a occupé l'île de Lissa et commencé le bombardement de Cattaro.
La cueillette des colonies allemandes se poursuit méthodiquement. Les soldats et marins de l'Angleterre et de la France collaborent à l'occupation du Cameroun; Douala, le port le plus important de cette colonie, s'est rendu le 27. Nous avons repris la plus grande partie des territoires du Congo que nous avions cédés en 1911. Des forces britanniques ont occupé la Nouvelle-Guinée. Enfin, les Japonais viennent d'écraser les Allemands à 10 kilomètres de Kiao-Tchéou.