L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914
Part 3
Telle est, exposée en ses grandes lignes, l'oeuvre de destruction accomplie par l'armée d'un empereur qui aimait à s'intituler l'apôtre de la civilisation, et qui n'ouvrait jamais la bouche sans traiter l'Etre suprême comme son associé. La destruction de Reims occupera certainement une place des plus honorables dans l'histoire des grands crimes.
Une question se pose à l'esprit: comment s'est accompli ce forfait et comment ses auteurs chercheront-ils à le justifier? Je commencerai par résumer la genèse même de l'acte.
Le 4 septembre, les Allemands pénétraient dans Reims après un premier bombardement qui avait détruit de nombreuses maisons et tué soixante habitants. Cet acte de rigueur provenait d'un malentendu: deux parlementaires allemands, chargés de négocier la reddition de la ville, n'étaient pas revenus en temps voulu. Toutefois, la cathédrale avait été épargnée.
Le 12 septembre, durant la nuit, les troupes françaises reprirent possession de la ville. Le lendemain, elles installèrent un projecteur sur la basilique, mais l'enlevèrent presque aussitôt, après que les deux états-majors eurent convenu qu'elle ne servirait d'aucune façon aux opérations militaires. Le 17, les batteries allemandes placées près de Nogent-l'Abbesse commencèrent à bombarder Reims, et, les obus tombant dans les quartiers voisins de la cathédrale, on se prit à penser que leurs pointeurs l'avaient prise pour cible. De nombreux habitants furent tués; cependant, l'édifice ne fut que légèrement endommagé. Pour en assurer la protection, on transporta à l'intérieur 63 blessés allemands, qui furent installés sur des couches de paille dans la nef; des drapeaux de la Croix-Rouge furent arborés sur chaque tour. En outre, ces dispositions furent portées à la connaissance du commandant ennemi.
Néanmoins, le bombardement recommença le 18, vers 8 h. 15. Cette fois, la cathédrale fut atteinte par d'énormes obus de 220, qui endommagèrent gravement les sculptures extérieures et les fenêtres inférieures du transept principal. Les verrières, datant des treizième et quatorzième siècles, volèrent en éclats. Un obus brisa une gargouille dont les débris, pénétrant par une fenêtre, tuèrent un gendarme français, en blessèrent un autre, et achevèrent deux des prisonniers blessés.
Quand je pénétrai, l'après-midi de ce même jour, dans la cathédrale, la tristesse et la désolation de la scène m'impressionnèrent. En travers du portail gisait un vieux mendiant qui, depuis bien des années, implorait à cette même place la charité des fidèles; comme indifférent à l'effroyable drame qui se déroulait autour de lui, il était demeuré là, à demi enseveli sous les éclats de pierre et de verre, mais attendant toujours l'aumône. Le sol était couvert de débris informes; sur un tas de gravats, brillait un lustre dont la chaîne avait été coupée par un éclat d'obus. Vers le fond, les blessés allemands se blottissaient derrière les énormes piliers pour échapper à la pluie de projectiles. Une flaque de sang précisait l'endroit où le pauvre gendarme avait trouvé la mort, et, tout près, deux cadavres d'Allemands étaient étendus sur la paille. Chaque fois qu'un obus éclatait dehors, les prisonniers frissonnaient de peur, sous la pluie de débris qui tombaient du toit ou des fenêtres.
Cette journée de vendredi s'était terminée sur un furieux combat d'artillerie. Mais, le lendemain, il parut que les Allemands étaient soudain en proie à une de ces fièvres de vandalisme qui avaient transformé Louvain en un monceau de décombres. Durant toute la matinée, leur tir s'acharna sur la cathédrale. Ce fut alors que souffrit principalement le côté Sud, près duquel sont situés le palais de l'archevêque et la fameuse salle du Tau, où avait lieu, lors du sacre des rois de France, le festin royal. Ces édifices furent complètement détruits. Plusieurs obus atteignirent la cathédrale; s'ils n'entamèrent pas les murailles, ils en détachèrent d'énormes fragments de maçonnerie. Un projectile s'abattit sur l'encoignure Nord-Est, brisant un contrefort et incendiant les poutres du toit. On peut s'étonner que ce monstrueux obus n'ait pas détruit l'édifice de fond en comble. La raison en est qu'il avait été tiré à une distance de 11 kilomètres et sous un grand angle: la force de pénétration des projectiles ainsi lancés était très réduite au moment où ils atteignaient leur but; ils arrivaient là morts, pour ainsi dire, dangereux seulement par leur explosion.
Pendant ce bombardement, les blessés allemands étaient devenus fous de peur. Les plus valides se traînaient sur les marches des escaliers pour se réfugier dans les tours.
Nous abordons maintenant la grande tragédie, celle dont les résultats allaient être irrémédiables. Depuis mai 1913, la tour du Nord-Ouest était en réparation, et des échafaudages l'escaladaient presque jusqu'à son sommet. Vers 4 heures, samedi soir, ces charpentes prirent feu. D'après M. l'abbé Chinot, qui se trouvait alors dans l'intérieur avec l'archevêque, le cardinal Luçon, qui, de retour du Conclave, avait regagné Reims sitôt qu'il l'avait pu, un obus serait tombé en plein sur le haut de l'échafaudage. L'incendie qui éclata instantanément aurait pu être éteint; malheureusement, le poste de pompiers le plus proche avait été détruit par un obus. Les flammes se répandirent dans le fouillis de poutres avec une rapidité incroyable; en quelques minutes, elles l'enveloppèrent d'une nappe de feu et gagnèrent les fermes de chêne des toits, qui s'enflammèrent comme des allumettes. La scène présenta un aspect d'une horreur sublime.
A l'intérieur, le spectacle était peut-être encore plus impressionnant. Affolés, les Allemands cherchaient une issue; mais le plomb fondu qui tombait de la toiture avait incendié la paille. L'archevêque et l'abbé Chinot montrèrent le chemin aux plus valides et entraînèrent les autres vers la porte du Nord. Là, s'était rassemblée une foule qu'exaspérait l'oeuvre de destruction, et les deux ecclésiastiques eurent fort à faire pour sauver la vie des prisonniers. La plupart purent être transportés dans une imprimerie voisine; mais d'autres, qui tentaient de se réfugier dans le palais de l'archevêque, furent surpris par les flammes, quelques-uns même furent assaillis par la foule indignée. On estima le nombre de ceux qui périrent à une douzaine, y compris un officier. Les autres durent leur salut au noble dévouement du cardinal et de l'abbé Chinot.
C'est en compagnie de ce courageux prêtre que, dimanche après-midi, je pus examiner les ruines et constater l'immensité du désastre. En maints endroits, la pierre est à ce point calcinée qu'on peut, sans effort, en détacher de gros fragments. Dans la tour du Nord, une batterie de grandes cloches a complètement fondu, tandis qu'une batterie supérieure est restée intacte.
La structure de la cathédrale n'a pas trop souffert, et je ne crois pas qu'il y ait à redouter la chute de la voûte de pierre. Certes, ce n'est pas la faute du kaiser si les murailles ne se sont pas écroulées; nous n'en rendrons grâce qu'à la distance qui séparait ses canons de cette merveille historique. Un fait certain, c'est que l'aire de destruction dans la cité rémoise s'étend autour de la cathédrale dans un rayon de 500 mètres au Nord-Est et au Sud-Ouest, et un rayon à peine moindre à l'Est et à l'Ouest. Il apparaît évident que tous les obus tombés dans cet espace étaient tirés sur la cathédrale, la seule cible que pouvaient distinguer nettement les artilleurs allemands.
Les Vandales modernes ne peuvent apporter à leur acte ni justification ni excuse. Regrettons que l'arsenal des lois humaines n'ait pas prévu un châtiment proportionné à un tel crime. A peine pouvons-nous souhaiter que le _Gilded Hun_, le «Hun doré», comme nous disons en Angleterre, sente un jour s'éveiller ses remords, sous l'exécration du monde civilisé.
E. ASHMEAD BARTLETT.
A NOTRE-DAME DE PARIS
Notre-Dame, au cours de sa longue histoire, a vu des cortèges étincelants, des fêtes somptueuses, des cérémonies magnifiques. Jamais elle n'avait vu le spectacle dont nous avons été témoin le dimanche 13 septembre: 40.000 Parisiens se pressant, les uns dans la vieille basilique, les autres sur la place et dans les rues voisines, unis dans une commune pensée de foi patriotique et religieuse.
La cérémonie était annoncée pour 3 heures.
Dès 1 h. 1/2, la cathédrale était remplie: les cinq nefs, les chapelles latérales, les galeries supérieures. Il fallut fermer les grilles.
Et la foule arrivait toujours de tous les coins de Paris. Elle se répandait autour de la cathédrale, rue du Cloître-Notre-Dame, quai de l'Archevêché, rue d'Arcole, Pont-au-Double, et remplissait la grande place du Parvis jusqu'à la préfecture de police. Comprenant qu'elle ne pourra entrer à Notre-Dame, elle se résigne et chante des cantiques et le _Credo_.
Pendant ce temps, le cardinal Amette est monté en chaire. Prière et sacrifice: ces deux mots résument l'allocution de l'archevêque de Paris. Il faut prier pour obtenir le secours de Dieu et il faut prendre sa part des souffrances communes. Par cette solidarité de souffrances et de sacrifices acceptés avec résignation, nous obtiendrons l'appui du Très-Haut.
La procession se forme ensuite. Comme aux grands jours de notre histoire, les reliques et les châsses des saints et saintes que possèdent les églises de Paris ont été portées à la cathédrale: la châsse de sainte Geneviève qui protégea les Parisiens contre Attila; celle de saint Remi qui baptisa Clovis; celle de saint Louis, le roi justicier; celle de saint Denys... Et ces châsses défilent sous les voûtes séculaires de Notre-Dame, suivies de la statue de la Bienheureuse Jeanne d'Arc.
Quand la procession arrive sous le grand orgue, les trois portes de la façade sont ouvertes et elle sort entre les grilles extérieures et la basilique. Une tribune improvisée a été placée devant la grande porte du milieu. Le cardinal Amette y monte, revêtu du grand manteau pourpre, mitre d'or en tête et crosse à la main, une immense acclamation: «Vive le cardinal!» A perte de vue, les chapeaux s'agitent, les bras se tendent. «Mes chers amis, ma voix ne pourra être entendue jusqu'à vos derniers rangs, mais mon coeur va vers vous tous. Ce spectacle extraordinaire me rappelle celui qui se déroulait devant mes yeux la semaine passée, quand, devant la multitude amassée sur la place Saint-Pierre, à Rome, était proclamée l'élection du nouveau pape. La même foi se lit dans vos yeux, la même confiance se peint sur vos visages. Je vais vous donner la bénédiction pontificale; qu'elle vous garde fidèles à Dieu et à la patrie, qu'elle garde aussi sains et saufs ceux que vous aimez, et qui luttent sur le champ de bataille pour défendre nos autels et nos foyers.»
Des mères, des femmes, des soeurs des combattants dévorent leurs larmes et répètent avec ferveur les invocations aux saints (que nous venons de nommer) récitées par M. le chanoine Delaage, archiprêtre de la cathédrale. Avant de descendre pour continuer la procession, le cardinal Amette s'écrie: «Mes chers amis, _courage et confiance_.»
G. L.
LA GUERRE
LA BATAILLE DE L'AISNE
Nous laissions, dans notre dernier bulletin des opérations, les troupes allemandes en pleine retraite, à la suite de la bataille de la Marne.
Dans les premiers jours de la semaine dernière, sous la pression énergique des armées alliées, ce mouvement de recul s'est poursuivi très rapidement. Les Allemands s'arrêtaient pour faire tête sur une ligne limitée par la rive droite de l'Aisne et les hauteurs entourant Reims, au Nord. Ce mouvement de repli de l'aile gauche entraînait le fléchissement très net des troisième et quatrième armées, commandées par le prince de Wurtemberg et le kronprinz. A la date du 15, cette dernière occupait la ligne Varennes-Consenvoye.
Alors commençait la troisième grande bataille de la campagne. Elle s'engagea vers Soissons, Craonne, puis s'étendit bientôt sur tout le front, de l'Oise à la Meuse.
L'ennemi est maintenant sur la défensive, occupant des positions bien organisées et armées d'artillerie lourde qu'il faut enlever au prix d'efforts intenses et prolongés. Notre progression en avant ne peut être que lente et difficile. Mais jusqu'à l'heure où nous écrivons elle a été constante.
La grosse action se déroule sur l'Aisne et dure, maintenant, depuis plus de huit jours. Nous conquérons le terrain pied à pied. Nous avons ainsi, malgré la résistance acharnée de l'ennemi, contraint d'amener des renforts de Lorraine, occupé tour à tour toutes les hauteurs de la rive droite de l'Aisne, gagnant vers l'Oise et Noyon, et pris pied sur le plateau de Craonne.
Dans l'Argonne, le kronprinz accentue son mouvement de retraite. Nous avons réoccupé Souain, puis Mesnil-les-Hurlus, puis Massiges.
En Woëvre, malgré ses efforts violents, l'ennemi n'a pu s'emparer des «Hauts de Meuse».
A notre droite, de petites colonnes allemandes ont de nouveau franchi la frontière et réoccupé Domèvre, près de Blamont.
Mais évidemment le plus haut fait de la semaine est, pour les Prussiens, le bombardement de la cathédrale de Reims, acte de basse vengeance, de colère et de haine, «acte allemand», selon l'expression inoubliable d'un journal anglais.
En Belgique, les Allemands continuent d'être harcelés sans trêve et sont obligés de demeurer en force.
En Galicie, les Russes poursuivent leurs avantages, traquant les arrière-gardes autrichiennes et les décimant. Le dernier communiqué de Pétrograd annonce que les ouvrages de Jaroslaw ont été enlevés et que Przemysl, sur le San, est en train d'être investi. Cracovie est ainsi menacée.
Dans la Prusse orientale, les forces russes se replient en bon ordre pour se reformer.
Enfin, on signale une importante victoire des Serbes près de Kroupagné, sur la Drina, après une bataille de plusieurs jours.
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