L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914
Part 1
Produced by Juliet Sutherland, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
L'ILLUSTRATION
_Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 26 SEPTEMBRE 1914 _72e Année.--Nº 3734._
_Le prochain numéro de L'Illustration contiendra un portrait en couleurs, remmargé, du général Joffre._
_Toutes les communications concernant_ _La rédaction;_ _Les services artistiques et photographiques;_ _L'administration;_ _L'abonnement et la vente, etc.,_ _doivent être adressées, comme précédemment,_
13, RUE SAINT-GEORGES, PARIS
_Nous avons seulement installé à Bordeaux des ateliers auxiliaires pour l'exécution d'une partie de notre tirage._
_Voir à la dernière page l'AVIS A NOS ABONNÉS._
========================================================================
LES GRANDES HEURES
LA CARTE
Pour tous ceux qui ne se battent pas, pour tous ceux qui, loin des armées, se nourrissent d'angoisses et vivent aux aguets de la prochaine nouvelle, il n'y a qu'un passe-temps, un travail, un remède: la carte.
On la déplie et on voudrait, en la dépliant, l'agrandir toujours. Et, pareillement on la replie sans avoir le sentiment de la rapetisser. On la visite, on la scrute, on la fouille, on la tourmente. Et puis, on la laisse à demeure étalée, ouverte toute grande, sur la table dont elle est devenue la nappe, le plus riche et l'indispensable tapis.
On la regarde d'abord sans idée fixe, d'ensemble. Tout en nous la saisit, la reconnaît. _C'est la carte de France_... dont la forme traditionnelle et consacrée est depuis toujours inscrite et suspendue aux claires murailles de notre première jeunesse. Mais depuis un mois... quel changement! Comme elle s'est développée! Comme elle a pris un aspect solennel et nouveau, une soudaine et imposante figure! Est-ce la même? Jusqu'ici elle ne nous offrait qu'une physionomie abstraite, pâle et froide. Elle évoquait des souvenirs de classe et de mélancolie scolaire. Elle ne nous représentait pas complètement et de façon frappante ce qu'elle signifie. Elle était «muette», comme l'armée, comme la nature, comme les grandes choses qui sont taciturnes, afin qu'un jour on les entende mieux. Nous l'avions effleurée cent fois, mille fois, sans la pénétrer, sans en rien rapporter que des impressions de surface, des lavis de sentiments; nous n'avions sur elle que des notions glacées et en teinte plate. Elle n'avait pas été pour nous une de ces forces communicatives, familières et chaudes qui s'installent au beau milieu de nos besoins et de notre habitude. Lequel de nous aurait eu l'idée, aurait éprouvé le désir, en temps ordinaire, d'avoir constamment chez soi, accaparant toutes les réflexions, la carte de son pays?... A quoi bon? N'avait-on pas, depuis les examens, achevé ses études? Ou du moins on se l'imaginait!... Non, la carte n'avait plus de raison d'être que dans les lycées et les gares.
Et pourtant! Voyez aujourd'hui... le rôle qu'elle joue! la place, la «place forte» qu'elle tient au centre de notre vie!
Cette carte à présent montre un visage, un corps, un coeur, des immensités d'âme... Elle parle, elle est expressive, éloquente, elle nous trouble et nous secoue. Sa vue nous attendrit, nous fait défaillir et puis nous ranime. Nous n'avons, pour nous redresser plus droits, qu'à nous courber cinq minutes sur elle. Nos regards n'ont qu'à la toucher pour que nos yeux se mouillent, se sèchent et bientôt s'enflamment de courage. Nous pouvons l'interroger pendant des journées, elle a toujours à nous répondre et ses réponses sont si nombreuses, si rapides, si instructives, si belles, si rassurantes, qu'elles dépassent et refoulent toutes nos questions à la manière d'un flot incessant de ripostes directes, toujours heureuses.
La carte est en effet plus meublée et moins infidèle que tous les vieux élèves remis trop tard à son école. La carte _sait son histoire_, son histoire de France; elle ne l'oublie pas comme les hommes, et en ces jours d'enfantement national, elle commence, avant d'en arriver à l'avenir qui s'élabore, par nous rapprendre le passé d'où lui vient tout le solide et l'acquis de son dur terrain séculaire. Quand appuyés sur elle comme si nous étions accoudés sur le sol du pays, nous cherchons parallèlement à découvrir la marche de l'ennemi et celle de nos soldats, malgré nous c'est toujours l'itinéraire des vieilles armées que nous suivons le plus souvent. Nous nous rengageons dans les mêmes chemins, nous refaisons les mêmes étapes qu'il y a quarante ans, cent ans, deux cents ans et bien plus... Nous réveillons dans les Vosges des échos que nous croyions perdus tandis qu'ils n'étaient qu'attentifs et qu'ils ne demandaient qu'à se répercuter. Ce n'est pas la première fois que tant de noms de batailles déjà gagnées sont levés sous le pas de course de nos fantassins et partent à tire-d'aile comme des perdrix de chansons populaires... Nos cavaliers refont, aux mêmes endroits choisis par des capitaines défunts, les mêmes nuages de poussière, les mêmes feux d'artifice de sabres qu'aux charges dispersées... La Sambre et la Meuse avec joie reflètent de nouveau notre infatigable passage. Nous franchissons les mêmes gués. A chaque val, à chaque col, à chaque plaine, nous retrouvons, remontées et rafraîchies, les traces de nos ancêtres. Nous bivouaquons aux camps qu'ils nous ont laissés. Nos troupes occupent, bien au delà, l'emplacement fameux des leurs.
Ainsi la guerre actuelle devient la suite logique, nécessaire, de notre caravane armée à travers les âges, le prolongement de notre persévérant destin. Grâce à «la carte» nous sentons mieux par où nous nous rattachons à nos origines, par où nous devons aller pour atteindre aux points qui sont notre but légitime et déterminé. Elle nous permet de voir, en nous retournant, d'où tout là-bas nous venons, et le chemin que tant de fois nous avons fait, rebroussé et recommencé avant de le tenir et d'y planter, pied à pied, le jalon de nos piquets de tente. Oui, c'est une émotion profonde en vérité, d'orgueil intarissable et de grande douceur, que de rester la poitrine et le front contre la carte, longtemps, et de revivre les hauts faits, les invasions, les conquêtes, les fastes et les souffrances pêle-mêle, en tas, de notre fier passé... tout en escortant à travers maints endroits battus et rebattus d'histoire nos armées d'aujourd'hui qui poursuivent la même marche, tenace et magnifique, pour des mêmes raisons de gloire et des exigences d'honneur...
La carte ainsi envisagée, parcourue, habitée, sillonnée par les yeux et survolée par la pensée, devient la réduction sainte, le plan de la patrie. Et elle en est aussi la planche anatomique, l'écorché tout saignant et puissamment minutieux où le multiple réseau des voies, des fleuves, des rivières, de toutes les artères et de toutes les veines est comme la circulation, dessinée et peinte, de son noble sang. La carte revêt par là, dans le relief de ces moments, un aspect unique et miraculeux de vie palpitante et sensible. Elle bat comme un coeur et respire comme un poumon. Nous ne pouvons la quitter, et nous ne l'abandonnons une minute que pour la reprendre en hâte. Nous la ravinons de nos désirs et l'ensemençons de nos espérances. Notre esprit, à chaque dépêche, bondit et se précipite sur elle, la retourne et la laboure. Nous la devinons pleine d'inconnu, de promesses, de secrets que nous voudrions arracher de ses minces flancs. Elle renferme dans les hiéroglyphes de ses lignes tout le mystère de Demain et nous cherchons à lire à travers l'enchevêtrement de ses milliers de traits, comme dans le lacis compliqué d'une inquiétante paume. Et elle, tranquille sous nos fièvres, au souffle de nos ardeurs, continue à nous dérouler ses étendues, ses diverses régions, le chapelet, aux grains minuscules, de ses clochers et de ses forteresses, la série de ses anciennes provinces qui surgissent, au fur et à mesure, dans le décor de leurs particularités, de leurs séductions... nous les rendant plus précieuses et plus chères encore à l'heure où nos enfants luttent pour les défendre et les sauvegarder. Car elle n'est, en ces jours-ci, que le Champ-de-Mars de nos soldats. Elle leur appartient. Ils en sont les personnages. Eux seuls ont le droit et le devoir, le privilège d'y circuler, de s'y répandre, d'en abuser, et il n'y a que leurs allées et venues qui nous passionnent. Aussi la carte a-t-elle adopté depuis le 2 août un brusque dehors militaire. Elle est d'état-major. Auparavant les gaies couleurs dont elle est bigarrée n'éveillaient rien de belliqueux, n'ouvraient pour nous que de pacifiques espaces. Maintenant ses rouges garance et ses bleus de capote la revêtent d'une façon d'uniforme. A tout instant nous nous plaisons à l'observer marquée de bandes tricolores,... et stupéfaits nous nous avisons qu'on pourrait, à défaut d'étoffe, la mettre telle quelle au long d'une hampe, pour qu'avec tout le bariolage de ses départements cousus pièce à pièce elle composât le plus symbolique et le plus vieux drapeau... La carte de France en donne au surplus la parfaite image géographique, celle d'un drapeau, d'un drapeau flottant aux bords déchiquetés, qui s'éploie libre et large, presque partout, sur l'azur des mers, ainsi qu'un étendard pavoisant le ciel..................................................................
Enfin, quittant celle de France, il faut aborder la carte d'Europe, s'élancer de Vienne à Trieste et de Pétrograd à Berlin, se ruer en imagination, en confiance, en belle altitude d'espoir parmi les étendues des gigantesques empires que notre pensée, malgré ses frénésies, n'arrive pas à ramasser ni à étreindre. Il faut, en une randonnée circulaire de plus foudroyante rapidité que celle de l'aéroplane, de toutes les ailes et de tous les moteurs, franchir dix, vingt, cent horizons, toucher les Indes, cogner le Canada, fondre du Caucase sur Constantinople et d'Anvers au Japon... faire tout le grand tour des mondes qui sont à cette date fulgurante de 1914 le champ de bataille de la Civilisation, du Droit, de l'Honneur et de la Liberté...
Et seulement après ce voyage on pourra revenir, tout droit, comme au nid le ramier, vers la petite carte de France qui représente la grande patrie, pour y déposer à genoux chaque soir, ainsi que sur l'autel, son esprit et son coeur martyrisés d'amour, unis dans la même prière...
HENRI LAVEDAN.
VERS LA BATAILLE DE L'AISNE
NOTES DE ROUTE
De tous ces épiques combats où les nôtres, acharnés à bouter hors de France les hordes des Barbares, dépensent sans compter l'héroïsme et versent si magnanimement leur sang, nous ne connaîtrons la farouche beauté que par les récits mêmes de ceux qui y tiennent un rôle glorieux. Nul spectateur passif de tant de vaillance et de tant d'abnégation. Et ceux qui, le plus ardemment, souhaiteraient de pouvoir témoigner des hauts faits que chaque jour voit s'accomplir, sont tenus à l'écart du champ de bataille. C'est très loin en arrière qu'il leur faut aller, le long des routes, recueillir la trace des vertus de ceux qui luttent et succombent pour la Patrie. Encore doivent-ils s'y aventurer furtivement, car les chemins sont bien gardés.
* * *
De la barrière jusqu'aux limites du camp retranché de Paris c'est dix fois, vingt fois qu'il faut exhiber l'incertain laissez-passer dont on est porteur. La dernière barricade, avec le dernier poste, est aux portes de Lagny.
Pauvre Lagny, si gai, de coutume, aux jours d'été, empli des chants et des lazzis des canotiers de la Marne, combien je le retrouvai morne! Ce jour-là, pourtant, il recevait la réconfortante visite de Mgr Marbeau, le digne évêque de Meaux. Comme nous arrivions, le prélat franchissait la Marne sur le pont de bateaux provisoirement établi par le génie pour remplacer le «pont de Pierre» et le «pont de Fer» que, par mesure défensive, on avait fait sauter à l'approche de l'envahisseur,--et, sur son passage, toutes les têtes, respectueusement, se découvraient et s'inclinaient, hommage rendu autant à la courageuse attitude, devant l'adversité, de l'homme de devoir qu'à son caractère sacerdotal.
* * *
Ce fut seulement à 20 kilomètres de là que nous rencontrâmes la trace du passage de l'ennemi et le théâtre d'un des derniers combats, à la Haute-Maison et à Pierre-Levée. Je crois qu'après tant de jours écoulés on peut nommer ces lieux sans crainte. Aussi bien ne s'agit-il pas ici de se livrer à des exercices de stratégie rétrospective, mais bien plutôt de noter quelques impressions de voyage.
Nous étions là, à ce qu'il m'a semblé, à l'extrême gauche du théâtre des combats de la Marne, à l'un des points où commença la retraite de l'ennemi. Les Allemands ne firent, pour ainsi dire, que s'y montrer. Les habitants ont gardé de leur raid le même odieux souvenir qu'ils ont laissé partout où ils ont passé.
On les vit arriver comme un torrent qui déborde sous la poussée d'un orage. Pendant douze heures, ils défilèrent en rangs pressés, venant de la direction de Trilport et de Meaux, cavalerie, infanterie, artillerie. Un des officiers qui les conduisait disait en s'éloignant: «Vous l'avez voulu! C'est vous qui nous avez déclaré la guerre. Dans huit jours, nous serons à Paris, victorieux.» Le surlendemain, ils repassaient par la même route. Une importante force anglaise, qui les guettait, les attaquait dans la plaine de Pierre-Levée, les culbutait, les rejetait, en déroute, vers Trilport et la Ferté-sous-Jouarre. Adieu, Paris!
Si les habitants conservent la mémoire des corvées qu'il leur fallut, de force, accomplir, comme de pomper de l'eau pour leurs chevaux, des réquisitions auxquelles ils durent obtempérer, et qu'on leur paya en bons--de vrais «chiffons de papier», ceux-là, selon le mot de M. de Bethmann-Hollweg--la terre ne montre pas trop de traces de combat. Ce ne sont point les grands éventrements qu'on imaginerait, les cratères ouverts par les obus. Seulement quelques troncs hachés; dans les chaumes, quelques débris, traces du bivouac; au bord de la route, au revers du fossé, des épaulements de terre, et, sous les pommiers, le sol jonché de fruits verts abattus par les rafales du canon,--puis, de-ci de-là, une tombe.
Les villages, non plus, n'ont point été pillés; et les paysans, qui connaissent le sort de certaines localités voisines, saccagées de fond en comble, Etrépilly, maintes autres, s'émerveillent de leur fortune. En d'autres lieux, la sauvagerie teutonne se donna plus libre carrière, hélas!
* * *
La Ferté-sous-Jouarre a connu les pires transes, l'occupation féroce, le bombardement--par les amis, par les alliés, accourus à son secours--les incendies allumés par les Prussiens en fuite. Ses deux ponts, à elle aussi, ont sauté, détruits par l'ennemi soucieux de s'assurer une retraite relativement calme. La Marne, d'habitude si souriante ici, se déchire à des poutres de fer tordues, bouillonne contre des pierres écroulées dans son lit, et son flot vert reflète les murs noircis par la flamme du pétrole, les combles décoiffés d'une demeure de belle ordonnance, château devenu couvent, que les Allemands ont brûlé en se retirant. Aux murs des terrasses verdoyantes où de placides bourgeois, naguère, promenaient leurs rêveries, se voient les égratignures des balles, et le jet circulaire des mitrailleuses a fauché les ifs et les fusains bien taillés des jardins au bord de l'eau. On rougit, comme d'un sacrilège, de se souvenir, sur les ruines de cette jolie cité ravagée, que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, vit le jour en ces lieux...
Pourtant l'accueillante petite ville renaît à l'espérance, sinon déjà à la joie. Elle est pleine, aujourd'hui, d'une martiale animation de bon augure. Des soldats anglais la traversent, s'en allant au front, des troupes toutes fraîches--pour le moment où nous y passons--des artilleurs, d'une allure superbe à cheval, dont d'aucuns arborent à leurs genoux, comme autrefois, dit-on, les _majas_ espagnoles portaient à la jarretière le poignard destiné à défendre au besoin leur vertu, des cuillers et des fourchettes luisantes toutes neuves, et d'élégants couteaux à manches d'os fichés dans leurs bandes molletières. Et tout cela vous a un air galant, un air gentleman en diable, et qui ravit d'aise.
* * *
Montreuil-aux-Lions fut aussi, l'avant-dernière semaine, sous la botte allemande. Cauchemar effroyable dont la chétive bourgade, accrochée au flanc d'un couteau, s'éveille à peine. Enfin, les Anglais s'approchèrent, poursuivant leur marche en avant. Un combat très vif s'engagea.
Pendant la journée presque entière, une batterie de sept pièces, fort habilement défilée, ennuya bien nos amis. Vers 5 heures, résolus à en finir vite, ils souhaitèrent d'être dûment fixés sur l'emplacement de ces canons gênants. Un aéroplane parut au ciel, survola la plaine et les bois. Une heure après, c'en était fait: les sept pièces de Krupp s'étaient tues. La partie était gagnée de haute lutte. Les Allemands se repliaient. Dans les champs avoisinants, des tertres attestent quelle hécatombe il y eut là.
On nous dit: «Les canons y sont encore. Venez les voir». Un raidillon nous conduisit au milieu des boqueteaux qui abritaient de tous côtés la batterie. Des tranchées coupent les glèbes, jonchées d'épaves de toutes sortes, havresacs velus, marmites d'aluminium, casques bosselés et troués, pansements ensanglantés,--et jusqu'à un album de pendules, dont les feuillets illustrés se dispersent au vent. Mais de canons, plus. «Les Anglais seront venus les reprendre cette nuit», murmure notre guide.
Du moins les sept caissons demeurent, et, alentour, des obus détériorés, criblés de balles de shrapnells, laissant voir, dans les gargousses éventrées, leurs fagots de poudre.
L'homme qui enterra les morts est là. Il certifie que pas un des servants n'échappa. A chaque pas il décrit, avec des gestes tragiques, l'attitude des corps qu'il ramassa. Ce fut une belle besogne et qui faisait honneur aux pointeurs britanniques.
Près de la roue demi-brisée d'un des caissons, un calot gris gît, tout brun de sang, percé d'un seul trou, presque au milieu: en voilà un, du moins, qui n'a pas dû souffrir.
* * *
Nous sommes entrés à Château-Thierry comme la nuit allait tomber. La mélancolie du jour déclinant ajoutait encore à la tristesse de la ville désertée, portant de toutes parts les traces du sac. Seules les maisons dont les hôtes étaient demeurés ont été respectées,--et encore!... Si nous n'avions trouvé l'hospitalité au plus accueillant des foyers--chez le propre petit-fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des Monuments français, le sauveteur de tant de trésors d'art--nous eussions, je crois bien, dîné par coeur et couché à la belle étoile.
Au bout du jardin de cette maison bénie, la Marne est à demi barrée par une étrange épave qui, à notre réveil, scintille au soleil levant. A l'arrivée des Allemands, une péniche chargée de pétrole était là mouillée. Et plutôt que de voir tomber en leurs mains une cargaison en ce moment précieuse entre toutes, le marinier, âme de vigoureuse trempe, y a mis le feu. Le bateau a flambé comme une allumette et sombré. Une partie des bidons ont été ainsi préservés; on les retire maintenant de l'eau, heureux, en ces temps, de les trouver.
Je viens de dire qu'on avait respecté à peu près, ici les foyers qui n'avaient pas été abandonnés. On a mis même, parfois, à les protéger, des préoccupations de délicatesse dont nous trouvons la preuve évidente chez nos hôtes. Sur l'un des panneaux peints du vestibule, un grand paysage classique, verdoyant et touffu, une main qui s'appliquait avait écrit, d'une calligraphie correcte de sergent-major: _Bitte nicht plundern_--«Prière de ne pas piller.» Touchante expression de la gratitude de garnisaires pas trop mufles! On doit retrouver là l'écho des amabilités excessives, gênantes, que nous manifestaient ces gens d'outre-Rhin, aux jours pas très lointains où ils aspiraient à nous conquérir autrement que par le fer et par le feu.
* * *
Depuis la veille au soir, nous percevons au loin le grondement du canon. C'est sa sourde rumeur qui nous attire; et, pour l'entendre d'un peu plus près, nous repartons en hâte, sitôt levés.
Il semble qu'on suive toujours la même route. Dans cette rapide succession de sites et d'horizons, les images des choses entrevues se superposent et se confondent. Toujours, sur le terrain des combats, les mêmes boîtes de métal scintillant au soleil, les mêmes débris, traces du bivouac, les mêmes troncs hachés. Dans ces bois, dans ces champs errent encore des fuyards égarés, ne sachant plus à qui se rendre, comme au pied de ces meules, derrière ces buissons, bien des morts gisent sans sépulture.
A chaque halte, le bruit que guettent nos oreilles se rapproche. Ce n'était, le matin, qu'un roulement confus, pareil à celui d'un lointain orage au fond d'un ciel d'été. Maintenant, les coups sonnent plus sec, distincts, doublés en sourdine par l'écho. Bientôt, le bruit régulier du moteur ne les couvrira plus.
Et voici qu'à notre gauche, nos yeux attentifs ont distingué, au front de la colline, un blanc panache montant dans l'azur pâle du matin. Fumée d'incendie, avons-nous pensé d'abord... quelque ferme, un village que les sauvages ont brûlé encore. Mais le léger flocon tombe et s'évanouit, aussitôt remplacé au ciel, un peu plus loin, vers la droite, par un autre, puis deux, puis trois... Bientôt, c'est toute la crête devant nous qui s'empanache de fugaces vapeurs, dissipées sitôt qu'apparues, tandis que la grande voix du canon s'enfle en un grondement presque ininterrompu. La bataille est là, à quelques kilomètres de nous;--et le soir, en effet, nous allions savoir, à ne pas douter, combien nous étions passés près de l'arrière de nos positions.
Il nous eût suffi, peut-être, pour pouvoir nous en approcher davantage, d'un peu d'élan, de persévérance,--de veine. Il n'a pas dépendu de moi de tenter la fortune, favorable aux audacieux...
Après une brève halte à la ville prochaine, grouillante du va-et-vient des troupes, où les longs _selhams_ rouges des goumiers marocains se mêlaient aux sombres vestes de nos artilleurs, il fallut se replier.