L'Illustration, No. 3733, 12-19 Septembre 1914
Chapter 2
_Ces braves sont des chasseurs alpins. Tous les Français connaissent ces soldats alertes et vigoureux qu'on voit passer parfois dans nos villes, sanglés dans leur vareuse bleu sombre, la molletière enroulée symétriquement de la cheville au jarret, le béret crânement enfoncé sur la tête. Mais c'est surtout dans leurs montagnes que ces bataillons d'élite composent, en action, de martiales cohortes. L'alpenstock au poing, gravissant des roches, franchissant des glaciers, ils affrontent tous les pics, se glissent par tous les cols, poussant ou tirant leurs mulets chargés des canons et des vivres. On peut dire que pour eux toute manoeuvre est une action héroïque, et la guerre n'a pu que les trouver tout prêts. Aussi ont-ils accompli tout de suite des prouesses, dans les Vosges et dans les Ardennes. Cent faits d'armes qui n'ont pu être encore relatés, mais qui le seront sans doute bientôt, révéleront la hardiesse et la force de nos chasseurs qui, aux heures les plus difficiles et tragiques, montraient non seulement du sang-froid et de l'entrain, mais même de l'allégresse sous le feu. On s'est aperçu quelquefois que les chasseurs alpins étaient animés d'un viril esprit de corps: la guerre vient de montrer qu'ils avaient de justes raisons de mutuellement s'estimer._
SUR LA ROUTE DE LA RETRAITE ALLEMANDE
LES MAUVAISES HEURES DANS LE NORD DE LA FRANCE
DERRIÈRE LES ARMÉES
En Belgique, les troupes allemandes ont tenté des attaques contre Anvers: vers Malines d'abord, puis vers Termonde où elles avaient surpris les Belges, très inférieurs en nombre, mais qui ont reçu des renforts et les en ont chassées. Un essai de bombardement des forts d'Anvers n'a pas été plus heureux; les bouches à feu sont même restées noyées dans les inondations tendues devant la ville.
On comprend le désir des Allemands de réduire rapidement Anvers, ainsi que l'armée belge qui se trouve sur le flanc de leur ligne de communication et qui a déjà repris avec quelque succès l'offensive jusqu'au delà de Louvain, vers Bruxelles.
La situation n'est pas moins bonne du côté de la Russie. Si elle est stationnaire en Prusse orientale, où les Allemands ont amené d'importants renforts prélevés sur les troupes que nous combattions, les corps allemands et autrichiens qui avaient pénétré en Pologne russe jusqu'aux environs de Lublin ont été énergiquement refoulés et battent en retraite. Les Autrichiens qui, au Sud, défendaient la Galicie, après avoir été écrasés aux environs de Lemberg, s'étaient retirés jusqu'à une ligne allant de Rawa-Ruska au Dniester. Ils ont lutté désespérément, mais vainement, contre les attaques acharnées des Russes.
Des télégrammes officiels du quartier général des armées du tsar, transmis de Pétrograd, annoncent que, du 10 au 12 septembre, elles ont pris 94 canons et fait 30.000 prisonniers. La grande bataille de la Galicie, à laquelle deux millions d'hommes (comme à la bataille de la Marne), prirent part, et qui a duré 17 jours, finit donc par la victoire complète de nos alliés.
Au Sud de l'Autriche, nous ne devons pas oublier les Serbes et les Monténégrins qui, dans la croisade générale entre les deux empires germaniques, jouent un rôle qui est loin d'être négligeable. Les troupes serbes, franchissant la Save, ont pénétré en Hongrie par quatre points: Semlin, en face de Belgrade; Obrenovatz, Chabatz et Mitrovitza. Ils ont envahi le territoire bosniaque à Lonitza et Vichegrad. Tous ces mouvements sont dirigés vers Sarajevo, capitale de la Bosnie, pays de langue et d'aspirations serbes; ils se combinent d'ailleurs avec une offensive des troupes monténégrines, qui occupent déjà Fotcha sur la Drina.
D'autre part, les Monténégrins envahissent seuls l'Herzégovine, pays fortement attaché au Monténégro par ses traditions nationales.
Comment ne serait-on pas plein d'espoir dans le résultat final? Les deux empires allemands, encerclés, ne pouvaient se sauver que par une défaite prompte et écrasante de notre armée, défaite qui leur eût permis de se retourner contre leurs autres adversaires. Mais voilà qu'au contraire notre armée victorieuse repousse l'envahisseur qui, aujourd'hui, a mis en ligne toutes ses forces, tandis que de nouvelles troupes anglaises, indiennes, canadiennes et égyptiennes vont se joindre aux nôtres.
Nous avons la mer et par conséquent les ressources du monde entier: nos affaires sont en bonne voie: nous trouverons de l'argent, des vivres, des munitions, tout ce qu'exige la guerre. Nous avons l'appui de toutes les nations, excédées du germanisme: comment n'aurions-nous pas le succès définitif?
PARIS PENDANT LA BATAILLE
LE CONCLAVE ET LE NOUVEAU PAPE BENOIT XV
Le Conclave qui a élu Benoît XV aura été remarquable à plus d'un titre, par les graves conjonctures au milieu desquelles il s'est tenu, par les considérations spéciales à l'Eglise et à son gouvernement, par la personnalité de l'élu. On avait supposé tout d'abord que dans cet universel bouleversement la barque de Pierre, pour ainsi parler, replierait sa voile et, comme on se réfugie dans un port, confierait le gouvernail à l'un des plus âgés parmi les cardinaux, avec mission d'administrer prudemment et simplement l'Eglise. Ces prévisions ont été démenties, comme tant d'autres, par l'événement. Le règne de Benoît XV s'annonce comme un pontificat marquant.
En entrant au Conclave les cardinaux prêtent serment de secret inviolable et le cardinal-camerlingue, intérimaire pontifical, procède à une solennelle clôture des portes avec les sceaux du Saint-Siège. On croyait que le peuple de Rome ne saurait rien des votes du Sacré Collège que par les «sfumate», les fumées qui s'échappent d'une certaine cheminée du Vatican où l'on brûle les bulletins des scrutins sans résultat. Et pourtant chaque soir des détails sur la journée du Conclave ont franchi la clôture et couru la ville. On a su que le premier vote avait été un hommage aux épreuves de la Belgique et une manifestation de la grande majorité des cardinaux contre les horreurs de la guerre déchaînée par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Les cardinaux de ces deux États, accueillis par leurs collègues avec la courtoisie la plus parfaite mais la plus froide, étaient moralement tenus à l'écart, tandis que tout le monde s'empressait autour de S. E. Mercier, archevêque de Malines et primat de Belgique, dont la douleur visible rehaussait encore la dignité naturelle. Ce premier scrutin réunit sur le nom du cardinal Mercier quelque vingt-cinq voix, puis commencèrent les débats de politique sacrée.
Il est de tradition de voter deux fois par jour. Les circonstances présentes commandant d'aller vite, les votes se succédèrent sans interruption surtout pendant la journée où la lutte se circonscrit entre deux éminences: Pietro Maffi, archevêque de Pise, et Domenico Ferrata, ancien nonce à Paris. Le premier, réputé libéral, avait naturellement contre lui les cardinaux de la création du pape défunt. Le second, passant à tort ou à raison pour francophile, à cause de son activité diplomatique à Paris, avait d'autres adversaires. S. E. Maffi, après avoir atteint 30 voix, sentait son progrès arrêté par une opposition irréductible, mais qui, elle-même, n'avait pas le pouvoir de faire élire un candidat de son choix. Le candidat inconnu, le pape de conciliation, s'annonçait. Mais ici commencèrent les surprises.
On pensait à un homme circonspect, chargé d'ans et d'expérience. Les deux frères Vannutelli, autrefois «papables», plus qu'octogénaires maintenant, avaient renoncé. Le cardinal Agliardi, ancien nonce à Munich et à Vienne, fut pressenti. Il jugea que la tiare était trop lourde pour sa tête chenue. Il refusa d'être pape, mais c'est lui qui fit le pape.
«Il faut à l'Eglise une tête jeune, un caractère énergique, un politique consommé, en même temps qu'un pasteur du diocèse universel. Un homme dans le Sacré Collège réunit toutes ces qualités à un degré éminent: c'est S. E. Della Chiesa, archevêque de Bologne.» Ainsi parla, sage comme Nestor, le cardinal Agliardi. Le nom de Della Chiesa passa de bouche en bouche. Le matin du troisième jour, il sortait du calice qui est l'urne électorale de conclaves avec plus de cinquante voix sur soixante votants.
Election imprévue, sans doute, puisque l'archevêque de Bologne n'était créé cardinal que depuis le mois de mai dernier. Mais au Vatican on savait à quel politique le grand conseil de l'Eglise en remettait l'avenir.
Giacomo, marquis Della Chiesa, né à Gênes en 1854, est de la race et de la lignée des Pecci et des Rampolla: un aristocrate de naissance, un diplomate d'éducation et de carrière. En cela déjà il diffère entièrement de son prédécesseur Pie X, d'extraction populaire, resté étranger par principe à la politique et soucieux avant tout de théologie, de dogmatique et de discipline ecclésiastique. Après avoir fait ses études au Collège Capranica, le jeune abbé Della Chiesa passa par l'Académie des nobles ecclésiastiques, pépinière des diplomates du Saint-Siège. C'est là que s'étaient formés avant lui le futur Léon XIII et celui qui devait être son secrétaire d'Etat. Puis Monsignor Della Chiesa, prélat de curie, fut attaché au secrétariat des affaires ecclésiastiques extraordinaires, alors dirigées par Rampolla, qui discerna bientôt les rares qualités de son collaborateur. Quand Rampolla fut envoyé comme nonce à Madrid, il emmena avec lui le jeune prélat en qualité d'auditeur (secrétaire) et quand Léon XIII le rappela à Rome pour lui confier la secrétairerie d'Etat, il fit nommer vice-secrétaire son inséparable collaborateur, celui qui connaissait le mieux toutes ses idées. Della Chiesa ne quitta la curie que sous le pontificat de Pie X, quand mourut l'archevêque de Bologne, Mgr Svampa. Il était à la tête de cet important diocèse depuis sept ans sans avoir perdu pour cela le contact avec les affaires de l'Europe et de toute la catholicité qu'il avait pénétrées profondément par une pratique de près d'un quart de siècle.
Ce sont les idées de Léon XIII et de Rampolla qui reprennent le dessus dans la politique de l'Eglise avec l'intronisation de celui qui fut l'_alter ego_ de ce grand pape et de ce grand cardinal. La France ne peut donc que se réjouir de l'avènement de Benoît XV. Et la nomination du cardinal Ferrata comme secrétaire d'Etat accentue encore cette orientation.
Le premier acte pontifical de Benoît XV a été de publier une encyclique contre les horreurs de la guerre, née d'ambitions coupables, qui met actuellement l'Europe à feu et à sang. Il y adressé aux souverains une paternelle mais grave adjuration «pour le salut de la société humaine».
Cet appel, non aux peuples mais aux souverains, est de la plus haute portée. Il répond au rôle du Saint-Siège, en qui Guizot saluait «la plus grande autorité morale dans le monde». TH. LINDENLAUB.
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