L'Illustration, No. 3730, 22 Août 1914
Chapter 3
Pourtant, à un moment, des dragons de Mecklembourg se lancèrent, comme dans un suprême effort, de Haelen sur la route de Diest, une belle allée droite, bordée d'arbres, telle qu'on en voit dans les tableaux des vieux maîtres flamands. Ils n'allèrent pas loin: à l'entrée de Zelck-Haelen, une barricade se dressait en travers de la route. Des mitrailleurs cyclistes étaient embusqués derrière, d'autres dans les greniers des premières maisons du village, d'autres dans le clocher de l'église. Ils attendaient, tranquilles. Et quand les cavaliers aux flammes jaunes et noires ne furent plus qu'à 200 mètres, le crépitement des armes automatiques éclata en grêle. L'escadron fut fauché comme une gerbe. Seuls, deux pauvres chevaux emballés franchirent la barricade.
C'était, pour les Allemands, la partie perdue. L'artillerie graduellement se taisait. La retraite se dessina vers Saint-Trond. A la nuit, il ne resta plus sur le terrain de la lutte qu'un amas de morts et de blessés, des armes abandonnées, lances, fusils, des accessoires d'équipement. L'ennemi avait laissé là plus de 3.000 hommes.
Ce fut, pendant plusieurs jours, une vision infernale, un vrai charnier où les cadavres des chevaux se mêlaient à ceux des hommes. Les paysans n'arrivaient qu'avec peine à enterrer les uns et les autres. On pensa un moment être obligés de les brûler, ne pouvant suffire à la besogne.
Quant aux blessés, on avait fait diligence pour les enlever, les adversaires confondus, Belges et Allemands traités avec les mêmes soins. Et ces derniers n'en revenaient pas de se voir couchés dans les lits blancs de l'hospice civil de Diest. Car, afin de les mieux exciter au combat, leurs officiers n'avaient cessé de leur répéter que nos amis--comme nous!--ne manqueraient pas de les achever s'ils tombaient frappés d'un coup. Quelques-uns, d'ailleurs, avaient reçu de leurs propres chirurgiens, avant la débâcle, les premiers soins ou du moins, avaient été examinés. Beaucoup portaient au cou une pancarte avec leur nom, le numéro de leur régiment, l'indication de leurs blessures et un avis médical conseillant les soins qu'il fallait leur donner.
Parmi les trophées de victoire que cette magnifique journée rapportait aux Belges se trouvait l'étendard des hussards de la Mort, le macabre étendard auquel, il y a quelques mois, le kronprinz, abandonnant ce régiment pour venir à Berlin, au grand état-major, préparer la guerre, adressait un si belliqueux au revoir!... Depuis le lendemain de la rude bataille, il est à l'hôtel de ville de Diest, triste, sous ses couleurs sombres, autant qu'un plumet de catafalque.
Au moment même où nous achevons ce numéro, arrive une nouvelle qui ajoute une émotion profonde à toutes celles que nous éprouvons depuis quelques jours: le pape Pie X est mort jeudi matin, à une heure et demie.
Depuis plus d'un an déjà, la santé du Saint-Père était chancelante. Son grand âge--il était bientôt octogénaire, ce qu'on n'imaginerait jamais à voir ses plus récentes photographies--faisait à tout instant redouter la fatale catastrophe. En quelques jours, un catarrhe pulmonaire vient d'achever de terrasser l'auguste vieillard.
A quelle heure sombre il disparaît! Il avait fait les plus nobles et les plus pressants efforts pour conjurer l'orage. Il avait eu la superbe illusion de pouvoir exercer quelque ascendant sur le vieil empereur François-Joseph, «Majesté Apostolique», comme lui au terme d'une longue vie, et que l'adversité acharnée eût dû rendre sage. Il avait espéré le déterminer à la démarche, au geste qui eût assuré la paix. Un autre esprit démoniaque contrebalançait sa bienveillante influence. Il fut vaincu. Et il n'est pas téméraire de penser que le spectacle douloureux que lui offrit, à ses dernières heures la chrétienté tout entière aux prises dans une lutte farouche et sans merci, ait abrégé peut-être les heures du Pontife, du pasteur des peuples catholiques.
Dans ce pays en ébullition, où vibrent, confondues dans un même belliqueux enthousiasme, les races de toutes les provinces, où la nation armée tout entière se rue d'un seul élan vers les frontières, quels convois divers n'auront pas vu passer, stupéfaits, ceux qui demeurent au foyer, soit que leur fenêtre s'ouvrit au bord de quelqu'une des grandes artères ferrées qui mènent aux lieux de la décisive lutte, ou que leur curiosité, mêlée de regrets, les portât, chaque jour, vers la gare prochaine, vers le passage à niveau voisin! Ainsi des paysans qui n'ont jamais quitté leur chaumière, on encore, comme disait Coppée, «des Parisiens rêveurs qui n'ont pas voyagé», des «banlieusards» surtout, auront pu, ces jours derniers, saluer au passage des combattants qui viennent du plus loin où s'étend le sceptre paternel de la France, et les combler de fleurs, et leur verser à boire: les «turcos», comme on les appelait autrefois, qui, dans la précédente guerre franco-allemande, avaient si fort déconcerté nos adversaires en maintes rencontres,--les tirailleurs indigènes, dans les rangs desquels marchent coude à coude de blonds fils de la métropole que l'amour des aventures poussa à quelque engagement sensationnel, des Berbères au teint presque aussi clair, des Arabes au nez aquilin, et jusqu'à des noirs du plus bel ébène, enfants du torride Soudan.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LE CONFORT DE M. DE SCHOEN.
Tandis que l'ambassadeur de France à Berlin était renvoyé à la frontière hollandaise, un peu comme un malfaiteur qu'on extrade, le représentant du kaiser à Paris, M. de Schoen, était reconduit jusqu'à Berlin dans un train français spécial où il trouvait, en même temps que le plus parfait confort moderne, tous les égards que les peuples bien élevés ont coutume de témoigner aux ambassadeurs des puissances amies.
M. Cambon, sous peine de se voir retenu prisonnier, dut payer «en or» les trois mille et quelques francs auxquels fut taxé le prix de son voyage; la France ne réclama rien à M. de Schoen.
La mentalité allemande interpréta sans doute ces procédés courtois comme une marque de faiblesse. Le train français, comprenant deux voitures-salon, deux wagons de première classe et deux fourgons, fut tout d'abord retenu comme prise de guerre; on arrêta même un moment les deux convoyeurs, qui avaient assuré la sécurité et le confort de l'ambassadeur allemand, des personnages et des petits chiens de sa suite.
Nos compatriotes eurent à subir les plus stupides vexations. Après les avoir autorisés enfin à repartir avec notre train, on les arrêta à nouveau à Regensburg, puis à Constance, d'où ils furent enfin dirigés sur le réseau suisse.
Le train français était arrivé à Berlin dans la soirée du 4 août; c'est seulement dix jours plus tard qu'on le revit à Paris, à la gare de Lyon.
DES MÉTHODES DE LA CHIRURGIE FRANÇAISE À LA GUERRE.
Nombre de personnes ayant des parents ou des amis sous les drapeaux se demandent, sinon avec inquiétude, du moins avec une anxiété fort compréhensible, quel est l'esprit général de nos chirurgiens militaires. Le docteur Rebreyend, qui fit avec les Bulgares toute la campagne des Balkans, va nous rassurer à cet égard:
«... Alors que dans certaines ambulances la rumeur publique accusait tels chirurgiens d'avoir l'amputation déplorablement facile, chez nous, au contraire, on connut dès le début notre tendance résolument conservatrice.
»Cela commença par un pouce qui vraiment ne tenait plus guère et que je refusai néanmoins d'amputer. Avec quel lumineux sourire ce grand garçon agitait tous les matins sa main restée complète! Ce fut de lui que data l'axiome: «Chez les autres on coupe, chez les Français on recolle.» Et de fait, contrairement à certaines légendes, celle-ci fut vraie. Pendant cette campagne, nous ne fîmes, et bien à contre-coeur, que trois amputations: un bras, une jambe et une cuisse.
Il advint même, pendant notre dernier mois d'exercice, un incident très flatteur. Un sous-officier, le bras cassé par une balle, languissait dans une ambulance étrangère, le bras oedémateux, avec une forte fièvre tous les soirs. Tant et si bien qu'on déclara l'amputation nécessaire. Il protesta, fit un tel tapage, répéta si obstinément «qu'il voulait aller chez les Français, où l'on ne coupait pas les membres», qu'un beau matin on prit le parti de l'envoyer au diable, c'est-à-dire où il voudrait. Il vint chez nous. Après vingt-quatre heures d'observation, on le mit dans un «Hennequin» bien classique, d'où il sortit trente jours après, consolidé.
»A nous comparer aux chirurgiens étrangers, avec qui nous voisinions, nous avons conçu quelque fierté de nos méthodes françaises. Toujours, à la base de tout, se retrouvait la valeur de notre enseignement clinique. Poser l'indication opératoire; poser celle, souvent plus délicate, de l'abstention; ne pas considérer tout comme fini avec l'opération terminée; rester, dans la direction quotidienne du traitement ultérieur des chirurgiens, aussi «médecins» que possible: voilà qui est purement, exclusivement français. Au total, nous pratiquâmes environ soixante-dix grandes opérations. Puis, par petits paquets, par trois, par six, par dix, on évacua peu à peu les guéris de l'ambulance. Il vint un jour où Mikhaïlowski, toujours l'ami dévoué de nos débuts, prit à l'ambulance de la reine nos onze derniers convalescents. Un gros chagrin pesa sur nos coeurs, avec le silence des bâtiments muets. Sur le seuil de la salle qu'elle retrouvait vide, une de nos infirmières pleura...» (_Les Français aux armées de Bulgarie_. Mame, éditeur.)
D'autre part, M. Delorme, médecin inspecteur général de l'armée, a lu, à une des dernières séances de l'Académie des sciences une note très complète sur le traitement des blessures de guerre, où, à côté de détails trop techniques pour être rapportés, nous trouvons les indications suivantes:
«A l'heure actuelle, la chirurgie de guerre doit être conservatrice dans la grande majorité des cas, dans la presque totalité des blessures par les balles.
»L'étroitesse des plaies faites par des balles modernes, l'abstention de la recherche systématique des corps étrangers, les pratiques de l'antisepsie et de l'asepsie, ont eu pour conséquences de transformer le pronostic du plus grand nombre de blessures de guerre, d'en écarter les complications, de réduire les pertes, d'améliorer les résultats.
»La vie du blessé n'étant plus aussi souvent en jeu qu'autrefois, grâce à l'asepsie et à l'antisepsie, l'activité du chirurgien doit tendre à obtenir la guérison avec le minimum de tares consécutives.
»Les pratiques de la chirurgie de guerre dans les lignes de l'avant diffèrent de celles de la chirurgie commune parce qu'elles sont commandées par les conditions de milieu, de circonstances et de fonctionnement chirurgical. Dans les hôpitaux de l'arrière, elles tendent à se confondre avec celles de la chirurgie journalière.»
LES PERTES EN HOMMES DANS LES GUERRES MODERNES.
Beaucoup de personnes s'imaginent que la perfection des armes modernes entraîne fatalement des pertes effroyables à la guerre. D'autres soutiennent le contraire; dès 1868, le colonel Ardant du Picq, du 10e de ligne (tué à l'ennemi, sous Metz, le 15 août 1870), écrivait: «Combattre de loin est naturel à l'homme; du premier jour, toute son industrie n'a tendu qu'à obtenir ce résultat, et il continue... L'invention des armes à feu a diminué les pertes des vaincus dans les combats; leur perfectionnement l'a diminué et le diminue chaque jour...»
Ces deux opinions paraissent beaucoup trop absolues, mais la statistique est plutôt rassurante.
En 1859, à Magenta, 48.000 Franco-Sardes perdent 8 %; 62.620 Autrichiens 9,2 %. A Solférino, 151.000 Franco-Sardes perdent 8,9 %; 133.000 Autrichiens, 10,3 %. Pendant cette campagne, on employa pour la première fois le canon rayé de 4.
En 1866, à Koeniggraetz, les Prussiens (220.982) ont le fusil à aiguille et une artillerie médiocre; les Autrichiens (215.134) possèdent des canons excellents, mais sont encore armés de fusil à piston. Les Prussiens perdent 4 %; les Autrichiens 11 %.
En 1870, les pertes furent parfois plus élevées. A cette époque, il existe une différence d'armement entre les deux adversaires. Les Allemands ont encore le fusil à aiguille, mais leur canon se chargeant par la culasse est très supérieur à notre matériel, qui date de 1859. Il est vrai que notre chassepot vaut mieux que le fusil prussien.
A Froeschwiller, _de 8 h. 30 du matin à 4 heures du soir_, les Allemands (71.500 engagés) ont eu 9.270 tués ou blessés, soit 13 %, les Français (36.860), 8.000, soit 21 %.
A Rezonville, de _11 heures du matin à 9 heures du soir_, les pertes des Allemands (63.000) sont de 15.800 hommes, soit 25 %; les nôtres (113.000) de 11.460, soit 10 %.
A Saint-Privat, la lutte est menée _de 11 h. 45 du matin à 9 heures du soir_, par 190.000 Allemands, contre 110 000 Français; elle coûte aux premiers 20.130 hommes hors de combat, soit 10 %, et à nous 12.270, soit 11,5 %. Encore faut-il ajouter que ce jour-là, dans l'espace de trente à trente-cinq minutes, de 5 heures un quart du soir à 6 heures moins un quart, la garde prussienne a perdu 309 officiers et 7.923 hommes.
Pendant la guerre russo-turque, à la bataille de Plewna (11 décembre 1877), les Russo-Roumains (120.000) ne perdent que 1,6 %; les Turcs (36.000), environ 15 %.
En Mandchourie, à Liao-Yang, _dans une lutte qui a duré dix jours_, les Japonais ont mis en ligne 220.000 hommes et 750 canons; les Russes leur ont opposé 150.000 hommes et 600 pièces. Les premiers y ont perdu 30.000 hommes; leurs adversaires, 13.500, soit respectivement 13 % et 9 %. Ces pertes, réparties sur dix jours, sont peu de chose, comparées à celles des armées de 1870. De ces divers chiffres il semble permis de conclure tout au plus que, malgré le perfectionnement des armes modernes, la proportion des pertes n'augmente pas sensiblement avec l'importance des effectifs en présence.
Pendant les guerres récentes des Balkans, les pertes des différents adversaires n'ont jamais dépassé 10% de l'effectif des combattants _engagés_.
Ajoutons que les progrès accomplis au double point de vue de la chirurgie et de l'hygiène permettent de sauver trois et même quatre fois plus de blessés qu'autrefois.
LA RATION DES SOLDATS.
Aux indications que nous avons données dans le précédent numéro sur la ration du soldat des diverses armées actuellement en campagne, ajoutons ce qui concerne les troupes russes et les troupes austro-hongroises.
Le soldat du tsar reçoit:
Viande sur pied: 820 gr. (ce qui correspond à 400 gr. environ de viande consommable); pain biscuité, 820 gr.; gruau, 205 gr.; farine, 17 gr.; pois secs, 140 gr.; sel, 35 gr.
Le soldat des armées austro-hongroises a une ration médiocre:
Conserves de viande et de légumes, 200 gr.; pain comprimé, 400 gr.; café, 20 gr.; sucre, 25 gr.; sel, 25 gr.
En résumé, les troupes françaises sont beaucoup mieux nourries que celles qu'elles ont à combattre.
UNE GUERRE FERTILE EN CONTRASTES.
Cette guerre, qui a débuté par une lutte à mort entre l'une des plus grandes et l'une des plus petites puissances du monde, aura compté parmi ses premières victimes l'un des plus modestes potentats d'Europe, le prince Georg de Schaumburg-Lippe, tombé devant le fort de Flémalle, près Liège.
Au dernier recensement, la principauté de Schaumburg-Lippe était peuplée de 44.992 habitants, dont 785 catholiques et 257 juifs. Quant à la capitale, Buckeburg, elle comptait en 1905 un peu moins de 6.000 âmes, soit la moitié de la population de San-Marin.
Il est donc probable qu'on ne saurait lui contester le titre de «la plus petite capitale du monde».
MAGNIFIQUE EXPLOIT DE NOS AVIATEURS.
Tandis que la majorité de nos aviateurs se livrent à des reconnaissances qui rendent les plus grands services à notre état-major, d'autres entreprennent des raids offensifs d'une audace encore plus impressionnante.
C'est ainsi que le lieutenant Cesari et le caporal Prudhommeau sont partis de Verdun, le vendredi 14 août à 17 h. 30, chacun dans son avion, avec mission de reconnaître, de détruire si possible, le hangar à dirigeables de Frascati à Metz.
Les deux vaillants soldats sont arrivés près de la ligne des forts, le lieutenant à 2.700 mètres et le caporal à 2.200. Malgré une canonnade ininterrompue, ils ont maintenu leur direction.
Un peu avant d'arriver au-dessus du champ de manoeuvres, le moteur du lieutenant a cessé de fonctionner. L'aviateur, ne voulant pas tomber sans avoir rempli sa mission, se mit en vol plané, et c'est en vol plané qu'il jeta sa bombe, avec un merveilleux sang-froid. Peu après le moteur reprit sa marche régulière.
Le caporal, de son côté, avait lancé son projectile. Pas plus que le lieutenant, il ne put observer exactement, à travers la fumée des projectiles ennemis, le point de chute, mais il croit avoir atteint le but.
Les deux héros, rentrés sains et saufs à leur quartier, ont été, à juste titre, cités à l'ordre du jour de l'armée.
CE QUE FONT LES RUSSES
AUX FRONTIÈRES D'ALLEMAGNE ET D'AUTRICHE-HONGRIE
La lutte entre la Russie et ses adversaires germaniques s'est bornée jusqu'ici à des escarmouches d'avant-garde. Mais les nouvelles qui nous arrivent du théâtre de la guerre montrent, comme il fallait s'y attendre, que les belligérants cherchent à occuper les têtes de lignes des chemins de fer stratégiques.
Il est évident que la Russie vise la route de Berlin. Son offensive s'est, en effet, portée tout d'abord du côté de la Prusse orientale: elle a pris Evdtkuhnen, l'importante gare-frontière allemande de la ligne Berlin-Pétersbourg, où elle a pu se fortifier, malgré les contre-attaques allemandes.
Nos amis ont ensuite occupé successivement: Lyck, gare-frontière de la ligne de Koenigsberg; Marggrabova, sur la ligne de Lyck à Insterburg; enfin, Tilsitt, où ils se sont également fortifiés. Ce dernier point commande la route de Memel, port extrême-nord de l'Allemagne.
Pendant ce temps, on voit des avions allemands s'aventurer jusqu'au-dessus de Kovno, où doivent passer nécessairement les troupes russes venant des deux grands points de concentration Saint-Pétersbourg et Vilna.
En Pologne, les Russes se sont tenus d'abord sur la défensive, et les Allemands ont occupé Kalisch, tête de la ligne Varsovie-Moscou; puis, sur la ligne Vienne-Varsovie, Bendzin, chef-lieu du district où sont établies les grandes industries françaises comme Sosnowice, Dombrowa, Huta, etc. Ils se sont avancés, sur cette voie, jusqu'à Czestochova.
Dans la même région, les Autrichiens ont, de leur côté, pris Olkulsz, Andreiw et ont poussé jusqu'à Kielce s'acheminant ainsi vers Ivangorod, grande place fortifiée sur la route de Brest-Litowsky, principal point de concentration contre l'Autriche.
Le danger de cette marche n'a pas échappé aux troupes russes qui ont repris Kielce et poursuivi l'ennemi jusqu'à Andreiw.
L'offensive autrichienne s'est alors portée à l'ouest, dans la région de Lemberg; elle a essayé de prendre Radzivilof, sur la ligne de Rovno. Les Russes ont riposté en s'avançant jusqu'à Brody, station autrichienne de cette même ligne, puis ils se sont emparés de Sokal où ils commandent la vallée de Bug. Ainsi arrêtés au nord-est de la frontière russo-galicienne les Autrichien ont dû reculer également à Volotchysk, situé plus bas. Ils ont, il est vrai, réussi à pénétrer dans la vallée du Dniester, en occupant Khotin. Y sont-ils encore? À l'heure où nous écrivons, on mande de Saint-Pétersbourg que l'avant-garde russe, composée de plusieurs divisions, est entrée dans la Bukovine et s'avance vers sa capitale, Czernowitz.
Cette seconde série de mouvements de l'armée russe semble indiquer qu'elle vise Lemberg, capitale de la Galicie, et par conséquent, Budapest.
Le manifeste de Nicolas II sur la résurrection de la Pologne semble devoir aider puissamment la marche russe sur la Pologne allemande. Aura-t-il le même effet en Galicie où l'Autriche a accordé à la population de grandes prérogatives et des libertés politiques: on peut le supposer, eu égard à l'intérêt qu'ont les Polonais à se voir réunis.
LE TRANSPORT DES TROUPES D'ALGÉRIE
Grâce à la maîtrise de notre flotte dans la Méditerranée, le transport en France du corps d'armée d'Algérie s'est effectué sans le moindre incident et avec une rapidité inespérée. Et combien nous semble déjà lointaine la démonstration des deux croiseurs allemands _Goeben_ et _Breslau_: quelques bombes lancées en passant, sans sommation préalable, sur les maisons de Bône et de Philippeville, qui ont éprouvé des dommages insignifiants. Et tandis que turcos, zouaves, spahis sont à leur poste de combat sur le front des Vosges ou dans la vallée de la Meuse, le kaiser vend au gouvernement ottoman les deux bateaux qui l'ont si mal servi.