L'Illustration, No. 3729, 15 Août 1914
Chapter 3
Il n'est plus d'aucune «classe», celui-là. Ou plutôt si: il est de la classe des vieux,--de ceux qui ont passé la cinquantaine, et dont les reins ne pourraient plus porter longtemps le poids du sac, et que leurs jambes, un peu fatiguées, ne sauraient plus conduire «sur le front» aussi vite qu'autrefois... Car lui aussi est allé «sur le front»; il y a longtemps de cela: quarante-quatre ans! Sa jeunesse a connu le sublime espoir de vaincre, et, presque aussitôt, l'affreuse douleur d'être vaincu. Et il a vécu près d'un demi-siècle sous cet affront, avec la haine de l'Allemand au coeur, et cette ambition de la Revanche qui était demeurée, chez nous, le rêve obstiné de tous les vieux!
Le voilà près d'être réalisé, ce rêve-là! Au souffle de joie et d'enthousiasme qui a passé sur le pays, le vieux s'est senti rajeunir. Il a vu partir un fils, un petit-fils peut-être, et, dans cette minute d'angoisse paternelle, il s'est aperçu qu'il était content tout de même,--et presque jaloux de ceux qu'il accompagnait au train.
Alors il a demandé à _servir_; à faire quelque chose pour le pays, n'importe quoi. Et le voici à son poste, enrôlé parmi les braves gens qui surveillent nos voies ferrées, défendent nos ponts contre les surprises possibles du sabotage allemand... Il n'y avait pas d'uniforme pour lui. Qu'importe? sous son pantalon de travail il a chaussé ses godillots les plus solides; il a boutonné sur son bourgeron sa vieille veste, au revers de laquelle il a fait coudre sa médaille de 1870; en bandoulière, sa musette de la Guerre,--de l'autre Guerre! Il a bouclé là-dessus le ceinturon, coiffé le vieux képi, pris dans sa main solide encore le fusil que la Patrie lui prêtait... Et, l'oeil bien ouvert, il attend...
Le manque de cartes topographiques fut, pendant la guerre de 1870-1871, l'une des plus graves lacunes de notre organisation militaire et l'une des plus grosses de désastreuses conséquences. On vit alors des officiers assumant la conduite d'unités importantes, réduits à utiliser, pour se guider, de simples cartes géographiques d'atlas scolaires! Que d'erreurs, que de surprises en sont résultées! La leçon n'a pas été perdue, et, comme tant d'autres, cette faute d'autrefois a été supérieurement réparée: le service géographique de l'armée, méthodiquement réorganisé, est en mesure de rendre aujourd'hui tous les services qu'on peut attendre de lui.
Au fur et à mesure que se déroulent les opérations, tous les officiers, les chefs de sections eux-mêmes, reçoivent un lot complet de cartes de la région où ils sont appelés à opérer, cartes de notre état-major, et, au delà de nos frontières, reproductions parfaites des cartes des états-majors étrangers. Car on a prévu le cas, que chaque Français, au fond de son coeur, appelle de ses voeux ardents, où nos soldats auraient à marcher, en pays hostile, au-devant de nos amis et alliés.
Les cartes établies par les soins du service géographique et distribuées ainsi, selon les besoins, sont à l'échelle du 80.000e, du 200.000e et du 320.000e pour le territoire français, au 100.000e pour la partie allemande, au 40.000e pour la partie belge, au 200.000e pour la partie autrichienne. Une voiture spéciale attachée au quartier général de chaque armée assure le réapprovisionnement.
La carte que nous reproduisons ici est un excellent spécimen des documents confiés à nos officiers et sous-officiers. Elle comprend six feuilles de la carte de l'état-major allemand. On y lit avec une saisissante netteté--encore qu'elle soit assez sérieusement réduite--la configuration du terrain. De bons yeux y retrouveront tous les points dont il a été question ces jours derniers, la trouée de Belfort, Altkirch, Mulhouse, la forêt de Hart et les cols des Vosges.
IMPRESSIONS DE MOBILISÉS
_D'une lettre d'un de nos collaborateurs, parti dès le 2 août, nous détachons ce passage_:
Nous voici tous soldats. Cela s'est fait en une heure. Nous interrompons nos articles. La patrie chante en nous. Les vieux hymnes de gloire nous montent du coeur aux lèvres. A l'instant, j'avais en mains un livre de mémoires dont je comptais entretenir les lecteurs de _L'Illustration_. Je ferme le volume. Il ne s'agit plus de lire l'histoire. Il faut se préparer à la vivre. Deux de mes amis, un dragon et un artilleur, arrivent ensemble chez moi. Ils sont déjà en uniforme. Nous devons partir tous trois «sans délai», à peu près à la même heure, minuit cinq ou minuit dix, mais pour des directions différentes. L'un va à Maubeuge; l'autre à Nancy; le troisième, le moins favorisé pour l'instant--et c'est moi-même--se rend au Mans. Nous faisons sur un coin de table un repas de bivouac. Nous vidons une coupe de champagne, et nous voici dans la rue où l'on chante la _Marseillaise_. Ce sont des ouvriers qui passent, des terrassiers que j'ai vus, ces derniers jours et ce matin même, occupés à un chantier de Passy voisin de ma maison. A la dernière grève, ils hurlaient l'_Internationale_. Maintenant, ils se souviennent des paroles de la _Marseillaise_. Et ils chantent gravement, religieusement, le cantique national. L'un d'eux salue nos uniformes...
... A chaque station du parcours montent des mobilisés, des ouvriers, des paysans, avec leur pauvre bagage. Ils s'entassent dans les couloirs, car il y a déjà une quinzaine d'hommes dans chaque compartiment de dix. Et voici encore, encore, de nouveaux appelés, à Maintenon, à Chartres, à Nogent, qui nous envahissent. Nous leur ouvrons nos compartiments de première; les braves gens s'installent parmi les officiers, respectueux, disciplinés, confiants, avec une affectueuse déférence. Ils parlent entre eux et nous paraissent très intelligemment au courant des diverses phases de la crise. Ils ont beaucoup lu les journaux tous ces temps-ci. Ils comprennent parfaitement le véritable caractère de la crise. L'un dit: «Il fallait bien que ça arrivât. Il y a quarante-quatre ans qu'ils nous insultent...» Un autre ajoute: «Nous ne sommes pas tristes; nous sommes graves.» Et c'est vrai. Ils ne chantent pas. Ils ne manifestent pas. Ils représentent, ces humbles, toute la dignité ferme du pays...
Dès la descente du train, nous trouvons un grand calme. La population de la ville est toute militaire. Un grand nombre d'officiers mobilisés sont arrivés avant le jour, beaucoup très jeunes et parfaitement équipés. La plupart partent, sous très peu de jours, pour le front, avec les troupes de première ligne. Nous saluons un groupe--pas trop vieux--de généraux de réserve et nous nous rendons à la place. Les officiers de l'active accueillent à bras ouverts leurs camarades de la réserve. On se retrouve, on se reconnaît, on s'embrasse. Il n'y a plus de catégories, de coteries, d'esprit de corps. On n'est plus qu'un dans un même effort, dans un même élan, dans un même espoir...
_D'un autre_:
...Départ plein d'ordre, de calme. Un long train nous attend: de ces wagons à chevaux qui sont des hangars roulants; on y a mis simplement des bancs.
Tout de suite, on sent la confiance, l'enthousiasme, mais pas un enthousiasme en quelque sorte inquiétant. On sait que l'ennemi est fort et que ce sera dur. Mais quelle résolution!
Camaraderie parfaite, spontanée. Des types: le loustic dont les saillies font rire; un homme qu'on appelle immédiatement le matelot parce qu'il a une blouse de marin; l'ouvrier socialiste qui est résolu à défendre son «patron», la France.
Le train marche très régulièrement, et les convois se succèdent. On s'arrête parfois devant les gares, et on en profite pour arracher des fleurs des champs, des branchages qui maintenant jettent leurs fraîches couleurs sur le noir des wagons. Partout, le long de la voie, aux ponts, aux postes, des territoriaux à belles mines graves. On les salue: «Bravo, les vieux! Au revoir!» Les femmes, au passage, agitent leurs mouchoirs. Les bons et doux visages! Elles ont un peu envie de pleurer, mais notre entrain malgré elles les fait sourire. L'union est touchante. On a vraiment l'impression qu'un peuple tout entier se dresse.
Dans les wagons, on cause, on plaisante, les uns assis, les autres aux portières, et l'on traverse la belle France, vraiment si douce aux yeux et au coeur. Chaque fois que j'ai fait un voyage en France, je l'ai aimée davantage. Combien cette impression s'accuse aujourd'hui! On peut bien défendre avec coeur ce pays-là, cette terre séduisante.
Chez tous, c'est la même haine des Allemands. On les déteste, non seulement pour des raisons générales que chacun, plus ou moins obscurément, comprend, mais parce qu'on les connaît pour les avoir vus en France. Quelle invasion ç'a été depuis dix ans! On s'en rend compte à la haine qu'ils allument. Et puis, la France est une belle nation belliqueuse qui retrouve ses vieux instincts au premier appel.
Dans les conversations, la famille, ceux qu'on a laissés derrière soi tiennent une grande place. Mais on ne s'attendrit pas. On se montre des portraits d'enfants, de femmes. Il n'y a rien de tel qu'une image féminine, belle ou médiocre (car il y a de ces photographies qui font sourire) pour donner du courage. Quelques visages graves,--ce ne seront pas ceux qui seront les moins fiers au combat...
_D'un troisième_:
... L'immense train est en route; il transporte environ trois mille hommes qui ont rejoint la gare individuellement ou par petits groupes, souriants, allègres, escortés de mères, d'épouses ou de maîtresses, de filles, de soeurs, toutes graves, émues et le coeur gonflé de larmes qui, tout à l'heure, déborderont.
Quelques visages d'hommes portent cependant la marque d'un trouble farouche, mais ce n'est point à cause de ce qui est devant eux, de l'inconnu qui les attend; c'est à cause de ce qu'ils laissent derrière et qu'ils n'ignorent pas: la femme, les enfants sans pain et sans ressources et dont le dénuement, en attendant les secours officiels, va muer l'angoisse en détresse.
Ce n'est qu'une impression passagère. On monte dans le train dont la ligne s'allonge, à gauche et à droite, interminablement. Il y a, comme dans tout train pacifique, des wagons de 3e classe, en grand nombre; il y a aussi des wagons de 2e et de 1re; on monte dans les uns ou dans les autres, sans hâte, en échangeant des propos de bonne humeur. On croirait, quoique ces voyageurs n'aient pas de fusil, un départ de chasseurs, un matin d'ouverture,--des chasseurs de condition modeste, parmi lesquels ne figurerait pas un seul Tartarin.
Car ces hommes, des territoriaux de 35 à 40 ans, n'ont plus l'emballement fougueux, éclatant, de la jeunesse; cependant une résolution contenue ennoblit leurs visages, qui paraîtraient peut-être, pour la plupart, assez vulgaires en d'autres temps. Ce qui n'empêche pas (nous sortons de Paris) les saillies de fuser dès que, les portières refermées, le train en marche, on se sent entre soi...
Par hasard--très vraiment par hasard--je me trouve dans un compartiment de première; mes compagnons de voyage s'ébahissent du moelleux des sièges, du luxe des boiseries, de la peinture claire des plafonds:
--Ah! mince! s'écrie l'un d'eux. Ce que c'est chic!... Ça ne m'est jamais encore arrivé; pour que je voyage en première, il aura fallu qu'il y ait la guerre!
Car c'est vrai; on allait un instant presque l'oublier entre camarades de même coeur et parmi ces campagnes qui glissent derrière nous dans la plus molle quiétude. Il y a la guerre! On ne l'oublierait pas longtemps, car, aux fenêtres des villages traversés, sur le seuil de toutes les maisonnettes qui jalonnent la voie, des mains s'agitent, des cris s'élèvent; les enfants, les vieillards, nous jettent leur espoir et leur enthousiasme, les femmes y ajoutent des baisers; et, à toutes les gares, à tous les ponts, à tous les signaux, veillent d'anciennes figures de troupiers qui nous saluent et nous suivent d'un regard d'envie.
...C'est très curieux. On ne peut encore pas se faire à l'idée qu'on «va à la guerre». Nous avons l'impression de rallier la caserne pour une période de manoeuvres. Cela ne nous viendra sans doute que lorsque nous chargerons nos cartouchières de cartouches à balle et même pas encore, car nous en avons eu, des balles, pour nos exercices de tir réels. Il nous faudra, sans doute, aux premières escarmouches, voir tomber des blessés pour nous rendre compte de la réalité de ce qui se passe. Et, ce qui est encore bizarre, cette impression se concilie très bien avec la violente impatience qu'on a tous de battre, de chasser, d'écraser les Allemands.
DOCUMENTS ET INFORMATIONS
LES EFFECTIFS MOBILISABLES.
La guerre étant survenue au moment où les grandes puissances effectuaient ou parachevaient l'effort militaire qu'elles avaient dû s'imposer pour répondre à l'accroissement de forces de l'Allemagne, il est bien difficile de traduire en chiffres précis les résultats auxquels elles étaient parvenues. Nous allons cependant essayer de fixer aussi exactement que possible les effectifs dont pourront disposer les belligérants.
_Allemagne._--A la date du 1er janvier dernier, l'effectif budgétaire de l'armée active allemande était très exactement de 36.000 officiers; 110.000 sous-officiers; 661.000 gefreiten, obergefreiten et simples soldats; 6.000 employés supérieurs; 4.000 employés subalternes et 18.000 volontaires d'un an, soit: 835.000 hommes. Mais deux incorporations en surnombre, de 40.000 hommes chacune, ont porté ce chiffre à 950.000 hommes.
Le total des forces mobilisables (hommes instruits) est d'environ 4.700.000 hommes.
_Autriche-Hongrie._--L'armée commune peut atteindre, sur le pied de guerre, 1.360.000 hommes; landwehr autrichienne, 240.000 hommes; honved hongroise, 220.000. Quant au landsturm, il figure bien sur les statistiques pour 2.000.000 d'hommes, mais ce chiffre n'a qu'une valeur théorique.
_France._--A la suite de l'application de la loi de trois ans, l'effectif de l'armée active, réalisé au Ier janvier 1914, était, au total, pour les troupes métropolitaines, de 792.000 hommes. En y ajoutant 46.000 hommes (élément français au Maroc) et en en déduisant: indigènes algériens 39.000 hommes; régiments étrangers, 11.000; service auxiliaire, 50.000, on atteignait 738.000 hommes. Enfin, les 31.000 hommes de l'armée coloniale portaient ce chiffre à 769.000 hommes, encadrés par 100.000 gradés.
Sur le pied de guerre la France dispose de près de 4.000.000 d'hommes.
_Russie._--Armée permanente: environ 1.600.000 hommes, dont 1.300.000 en Europe. Effectif mobilisable: 5.600.000 hommes.
_Angleterre._--Le Royaume-Uni, dont l'armée régulière compte 186.000 hommes, auxquels s'ajoutent des réserves et une territoriale, peut disposer d'un corps expéditionnaire d'environ 160.000 hommes.
_Belgique._--Depuis 1913, l'effectif de l'armée belge a été porté de 180.000 à 340.000 hommes: 150.000 pour l'armée de campagne; 130.000 pour l'armée de forteresse; 60.000 pour les réserves de remplacement et les auxiliaires. L'armée de campagne comprend 6 divisions et une division de cavalerie. En outre, la garde civique active, constituée dans les communes de plus de 10.000 habitants et dans les places fortes, comprend 50.000 hommes, et la garde civique non active 100.000 hommes.
_Serbie._--Au moment de la guerre des Balkans, la Serbie était parvenue à mettre sur pied 348.000 hommes. Il est vraisemblable que, surprise cette fois en pleine réorganisation militaire et mise en valeur de ses nouveaux territoires, elle ne pourra mettre en ligne que 300.000 hommes; mais ces troupes ont fait leurs preuves.
_Montenegro._--Environ 40.000 hommes mobilisables.
LA RATION DU SOLDAT EN CAMPAGNE.
La ration du soldat français en temps de guerre est, d'après les règlements officiels, supérieure à celle d'aucun autre soldat d'Europe. Pendant la campagne qui commence, elle sera fixée de la manière suivante:
Pain, 750 gr. ou biscuit, 600 gr.; sel, 20 gr.; sucre, 35 gr.; café, 28 gr. ou thé, 4 gr.; riz, 40 gr., haricots, 30 gr., légumes frais, 30 gr., soit 100 gr. de légumes; viande fraîche, 500 gr. (dont, au plus, 125 gr. d'os); saindoux, 35 gr.
Ces chiffres représentent des quantités _minima_ susceptibles d'être accrues toutes les fois que l'Intendance pourra le faire. Déjà, on distribue aux troupes de couverture des rations plus fortes.
Voici, d'autre part, l'alimentation _maxima_ que recevra le soldat allemand:
Pain, 700 gr., ou biscuit, 550 gr.; sel, 20 gr.; sucre, 30 gr.; café, 26 gr.; légumes secs, 245 gr., ou pommes de terre, 1.500 gr. Viande fraîche et lard, 350 gr., ou 250 gr. de charcuterie.
C'est une alimentation «juste suffisante», et pour laquelle, cependant, aucune augmentation n'est prévue.
Le soldat belge, reçoit, au cours de la campagne actuelle:
Pain de munition, 750 gr.; viande de boeuf, 250 gr. (os compris); pommes de terre, 1.000 gr.; beurre ou graisse, 20 gr.; lard, 10 gr.; sel, 30 gr.; café, 24 gr.
JULES LEMAITRE
M. Jules Lemaître, dont la santé, depuis des mois, allait déclinant, s'est éteint, la semaine dernière, jeudi, dans son petit village natal, à Tavers, en Orléanais. Il avait seulement soixante et un ans.
Pour ceux qui l'aimaient, c'est une aggravation de peine que de n'avoir pu accourir, à la dernière minute, à son chevet; de n'avoir pas eu, même, cette consolation de suivre, jusqu'à l'humble cimetière campagnard où elle repose, sa dépouille, et de remplir l'affectueux devoir qu'assumèrent, à leur place, quelques paysans ou voisins, de le porter jusqu'à sa tombe. Les circonstances, hélas! leur interdisaient ce pieux voyage. «Elle aurait dû attendre, dit, au moment où on lui annonce la mort de sa femme, Macbeth, traqué dans Dunsinane, que j'eusse le temps de m'occuper de ses funérailles.» Ainsi, à l'heure où une forêt non plus de verts rameaux, mais de fer hérissée, nous assaille, à peine avons-nous loisir de rendre à ceux qui tombent un dernier hommage. Du moins, nous pouvons nous consoler à la pensée de l'immense espérance qui dut emplir, à son heure suprême, cette âme d'élite.
La mobilisation lui avait enlevé jusqu'à son médecin. Dans ce délaissement, son unique souci était le salut de la patrie: «Ah! disait-il, en se couchant pour la dernière fois, à une amie dévouée qui l'assistait, si seulement je pouvais échanger ce qui me reste à vivre contre la victoire de ma Patrie!... car, en somme, la victoire de la France, ça été le but de ma vie!... » Il ne devait plus proférer d'autre parole.
En un pareil moment, on voudrait n'écrire que des mots susceptibles d'agréer à cette ombre délicate et charmante.
Certes, Jules Lemaître fut un grand styliste, l'un des plus parfaits, sinon le plus parfait de tous ceux qu'ait connus notre génération, en un temps où le talent, comme on dit, court les rues. Et pour évoquer toutes les joies purement littéraires dont nous lui sommes redevables, il suffirait d'énumérer les titres de ses oeuvres, depuis les _Petites Orientales_, tout imprégnées d'une ironie émue, jusqu'à son dernier volume, _la Vieillesse d'Hélène_.
Mais peut-être, à l'heure solennelle où l'on pèse sans vaine indulgence le bien et le mal qu'on a pu faire dans sa vie, Jules Lemaître, plus que cette gloire littéraire, revendiqua-t-il, devant sa conscience, l'honneur d'avoir été un irréprochable Français, dans ses écrits comme dans ses actes.
Dès son premier volume de vers, les _Petites Orientales_, ce dont il a le nostalgique regret, exilé en Algérie--oui, exilé!--c'est de la douce France; ce à quoi il aspire de tout son coeur, c'est au «jardin de l'Occident», c'est à son Orléanais,
Coteaux herbeux, petits ruisseaux, coins familiers.
Plus tard, le romantisme, ses nuées germaniques et ses utopies de fraternité n'ont pas de plus implacable, ni de plus irrésistible adversaire. Et c'est avec une tendre piété qu'il nous ramène vers Racine, son idole préférée, vers sa clarté, son harmonie, son art si français; vers le doux Fénelon, vers tout ce qui tenait au sol gaulois par les racines les plus vigoureuses et les plus profondes, tout ce qui se rattachait le plus fermement à la tradition française, au génie, aux vertus de la France immortelle.
En politique, sa conduite fut de tout temps conforme à sa pensée. Et c'est de cette constance, de cette fermeté patriotique, que, sans doute, il serait le plus fier d'être loué aujourd'hui.
1914 OPÉRATIONS MILITAIRES
BELGIQUE et Frontière Française de l'Est
ENNEMIS
*(Coiffure noire, tunique foncée, culotte grise.)
* Aucune troupe allemande ne porte le pantalon ou la culotte rouge. + Le casque à crinière n'est porté que par la cavalerie française. Uniforme entièrement gris y compris la coiffure.
PLANCHE DE SILHOUETTES QUI VIENT D'ÊTRE DISTRIBUÉE AUX TROUPES FRANÇAISES OPÉRANT EN BELGIQUE. POUR LEUR PERMETTRE DE RECONNAÎTRE LEURS AMIS ET LEURS ENNEMIS]