L'Illustration, No. 3728, 8 Août 1914
Chapter 2
M. Gauthier, ministre de la Marine, donne sa démission, pour raison de santé. M. Victor Augagneur, ministre de l'Instruction publique, lui succède. Il est remplacé lui-même par M. Albert Sarraut, gouverneur de l'Indo-Chine. M. Viviani, conservant la présidence du Conseil, confie à M. Gaston Doumergue le portefeuille des Affaires étrangères.
Sir Edward Grey fait à la Chambre des Communes une déclaration dont les deux points essentiels sont: 1º que la flotte anglaise garantira les côtes de France contre la flotte allemande; 2º que l'Angleterre, saisie d'un appel du roi des Belges, affirme sa volonté de maintenir la neutralité de la Belgique. Le Parlement vote 100 millions de livres pour les dépenses de guerre.
Fait de guerre: un aéroplane allemand vient au-dessus de Lunéville et y lance trois bombes.
A Metz, les Prussiens fusillent Alexis Samain, ancien président du _Souvenir alsacien_ et fondateur de la _Lorraine sportive_; à Moineville, le curé de cette paroisse; à Saales, le maire; plus dix-sept jeunes gens qui tentaient de venir en France.
A 10 heures du soir, M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne, quitte enfin Paris, par train spécial mis à sa disposition. L'impératrice douairière Marie-Féodorovna, rentrant en Russie, est arrêtée en Allemagne et conduite à la frontière danoise.
_Mardi, 4 août._--Le matin, à Paris, obsèques solennelles de M. Jean Jaurès, assassiné le vendredi 28 par un exalté.
Réunion des Chambres françaises. Séance émouvante. M. Paul Deschanel rend un hommage ému à la mémoire de M. Jaurès. M. Viviani donne lecture du message du président de la République et de la déclaration du gouvernement. Dans un magnifique élan, les lois nécessaires à la défense nationale sont votées à l'unanimité.
L'Angleterre adresse à l'Allemagne un ultimatum, lui accordant jusqu'à minuit pour déclarer qu'elle respectera la neutralité de la Belgique. Cet ultimatum est rejeté. L'ambassadeur britannique et celui de la République reçoivent leurs passeports.
A 8 heures 30, l'Allemagne déclare la guerre à la Belgique. L'armée allemande pénètre sur le territoire belge par Gemmenich et Dolhain, à l'Est de Liége, Francorchamp, Stavelot. Trouvant des ponts coupés qui retardent sa marche, elle écorne le territoire hollandais à Tilbourg, franchit la Meuse à Eijsden et arrive à Visé. Cette ville, qui se défend, est incendiée.
Le matin, à 4 heures, Bône, en Algérie, est bombardée par un croiseur allemand, le _Breslau_. A 5 heures, Philippeville subit le même sort de la part du _Goeben_. Peu de victimes.
L'armée austro-hongroise est toujours tenue en échec par les Serbes.
_Mercredi, 5 août._--Liége, sommée de se rendre, résiste victorieusement aux envahisseurs. Un corps d'armée allemand attaque de front les troupes belges qui l'arrêtent, contre-attaquent et le repoussent en territoire hollandais. Les forts de Liége détruisent un pont de bateau jeté par les Allemands sur la Meuse. Les pertes allemandes seraient très élevées; les troupes belges ont ramassé dans les lignes ennemies 600 blessés.
La reine des Pays-Bas déclare une partie du territoire en état de guerre.
En France, quelques escarmouches: à Norroy-le-Sec, près de Briey, des dragons allemands sont surpris par des cavaliers français qui en tuent 5 et en blessent 2; à Rechésy, à la frontière suisse, des cavaliers français surprennent une patrouille allemande, lui tuent 3 cavaliers, en prennent 2, poursuivent le reste en territoire suisse.
L'heure n'est point à la littérature, et si cette image n'était qu'une allégorie, une facile imagination de poète, elle serait de peu de prix. Mais elle est vraie; elle est quelque chose qui a existé, et que d'innombrables yeux ont vu. Nous en tenons le témoignage d'un des jeunes hommes qui en eurent à l'aube du samedi 1er août, le pathétique et inoubliable spectacle.
La mobilisation n'était point officielle encore; mais les premiers appels individuels avaient été lancés dans les campagnes, et de toutes parts, au lever du jour, on voyait s'avancer allégrement, joyeusement, sur les routes, ceux de qui la Patrie réclame les coeurs et les bras. Ils marchaient par groupes, au pas, dans la splendeur du soleil levant; et soudain le chant d'un coq résonna; à ce coup de clairon, nous contait un de ces jeunes hommes, un autre coup de clairon répondit; puis deux, puis trois; et bientôt ce fut, au-dessus des fermes et des chaumières, comme un concert de notes stridentes et joyeuses qui s'élevait...
Ne dirait-on pas qu'il y eut quelque chose de providentiel dans ce hasard qui mettait le salut du coq gaulois sur le chemin de ceux qui allaient défendre la terre de Gaule!
_Plan cavalier par_.
Ce plan cavalier se présente avec une perspective qui, au premier abord, déroute un peu notre oeil habitué à la topographie des cartes. Il permet cependant d'embrasser, sans effort, tout l'ensemble des lignes frontières qui ont été jusqu'ici violées par les Allemands. Voici, d'abord, dans la trouée de Belfort, tout près de la Suisse, le petit village de Joncherey, où est tombé le premier soldat français; à l'autre extrémité des Vosges, Cirey, où se produisit aussi une escarmouche. Plus loin, Thionville, Remisch, Wasserbilig, Trois-Vierges, par où fut perpétrée sans coup férir l'invasion du Luxembourg; enfin, à l'est du Grand-Duché, le territoire belge que l'ennemi a envahi depuis Arlon et Verviers jusqu'à Liége et à la pointe que dessine au sud le territoire des Pays-Bas.
SCÈNES DE LA MOBILISATION DANS LES GARES ET DANS LES RUES DE PARIS
Mieux encore peut-être que sur notre carte publiée d'autre part apparaît l'objectif de l'armée allemande: forcer la Meuse dans l'espoir de pouvoir s'épandre rapidement, d'une part, vers Laon; d'autre part, au delà de la Sambre et de Maubeuge, et converger ainsi dans deux directions vers Paris. A l'heure où nous écrivons ces lignes, on peut donc s'attendre à une action importante des forces combinées anglo-franco-belges contre l'armée allemande dans la région de Givet où tout a été depuis longtemps prévu par notre état-major.
_Parmi les hypothèses d'un genre nouveau qu'a dû envisager notre état-major, il en est une assez curieuse, et un peu inquiétante, bien qu'il n'en faille point exagérer l'importance. Un dirigeable allemand, dans un raid audacieux, ne pourrait-il, à la faveur de la nuit, arriver jusqu'au Champ-de-Mars et lancer quelques bombes sur la tour Eiffel, avec l'espoir d'en détruire une partie suffisante pour arrêter le fonctionnement de notre poste de télégraphie sans fil? Des mesures spéciales sont prises pour se défendre contre pareille tentative: à Paris même et sur divers points du territoire on a disposé des pièces d'artillerie efficaces; des aviateurs veillent aux environs de la capitale, prêts au suprême héroïsme; et c'est pour cela que chaque soir on voit courir sur le ciel parisien de larges faisceau lumineux qu'un dirigeable pourrait difficilement éviter, et qui, par une singulière ironie du destin, rappellent les projections qui illuminent Paris les jours de fête._
«Ce Tartufe entre les États!» Telle est l'épithète cinglante dont Henri Heine, le même qui se proclamait coquettement «Prussien libéré», flagellait la face de la puissance de proie dont la féroce tyrannie l'avait contraint d'abandonner sa chère Allemagne. Parole de vérité, dont le monde vient, une fois de plus, d'éprouver la justesse. Or cette nation de fourbes sans raffinement se peut glorifier d'avoir rencontré enfin un chef à sa taille, et, selon l'expression anglaise, son _representative man_, son homme type: Guillaume, empereur et roi. Avec quels soins patients, quelle persévérance, le «kaiser» s'était appliqué, depuis qu'il était monté en scène, à tisser devant nos yeux un voile d'illusions! Avec quelle application, depuis vingt-cinq ans, il posait au galant homme, au paladin! Fleurs sur les cercueils de nos morts illustres, compromettantes invitations aux vivants en vue susceptibles de servir ses mensonges, aucune comédie ne lui coûtait. On le voit ici, accueillant, à l'une de leurs rencontres, le tsar Nicolas, son ami, son cousin selon le protocole et presque par le sang, et lui souriant de toutes ses dents. «J'embrasse mon rival, dit le Néron de Racine, mais c'est pour l'étouffer.» Aujourd'hui voici son premier acte d'hostilité envers la Russie; l'impératrice douairière, Marie Féodorovna, la mère du tsar, la soeur de la reine Alexandra, sa propre tante, à lui, Guillaume,--une souveraine auguste qui fut son hôte quelque jour, et lui rendit, dans l'un des palais impériaux, à Pétersbourg, à Tsarskoïé-Sélo, le pain et le sel,--une femme à cheveux blancs, enfin, qui traverse son empire, la guerre déclarée, pour retourner chez elle: on l'arrête, au nom du Lohengrin couronné, du successeur prétendu de Charlemagne; on lui interdit de continuer sa route, et, comme une vulgaire espionne, on la reconduit à la plus proche frontière.
LA JOLIE PETITE VILLE BELGE DE VISÉ, AU NORD DE LIÉGE, QUI A ÉTÉ OCCUPÉE ET BRÛLÉE PAR LES TROUPES ALLEMANDES.
_D'après la «Belgique illustrée»._
Les 24 dreadnoughts, les 35 pre-dreadnoughts, les 18 croiseurs cuirassés et les 100 autres navires, qui furent rassemblés à Spithead, le 18 juillet, pour une revue navale sans précédent, et qui sont maintenant mobilisés pour protéger les côtes de la Grande-Bretagne et de la France, et poursuivre les escadres allemandes.
Le 18 juillet dernier était réunie, dans les eaux de Spithead, la plus belle flotte, la plus formidable que jamais ait portée la mer le roi George passait en revue l'armée navale britannique.
Elle présentait ses 24 dreadnoughts les plus modernes, les 35 bateaux, un peu plus anciens, que les Anglais appellent les pre-dreadnoughts, ses 18 croiseurs cuirassés, et plus de cent autres bâtiments divers, éclaireurs, contre-torpilleurs, sur douze lignes, devant lesquelles glissa, majestueux--véritable traversée!--le yacht royal, salué par des hurrahs répétés. Qui eût pu prévoir alors que cette revue triomphale était comme la revue suprême, avant la bataille?
Cette flotte admirable était donc, nous l'avons dit, toute prête au moment où se compliqua soudain le situation politique: on n'eût qu'à la laisser mobilisée. Aujourd'hui, elle fait bonne garde en avant de nos côtes, dans le Pas de Calais, dans la mer du Nord, bien au delà, sans doute, des côtes d'Ecosse et d'Irlande. Même elle s'est renforcée de 14 autres grands navires, ce qui porte le nombre de ses grosses unités à 38, dont la «bordée», le poids de projectiles lancé par l'ensemble des pièces, représente 118 tonnes et demie. A cette force constituant les 1re et 2e _home fleets_, l'Allemagne peut opposer sa flotte de haute mer, composée de 21 cuirassés dont la bordée est de 59 tonnes,--soit la moitié, à peine. Voilà pour les forces de première ligne. Que si l'on pousse plus loin la comparaison, et si l'on envisage l'entrée en compte des croiseurs de combat et croiseurs légers, contre-torpilleurs et sous-marins, l'avantage de l'Angleterre s'accroît encore. C'est ainsi qu'elle oppose 25 croiseurs à 12 allemands, 166 contre-torpilleurs à 72 et 52 sous-marins à 24 allemands.
8 Août 1914
DOCUMENTS et INFORMATIONS
UN BILLET DE BANQUE D'UN SOU.
La Banque de France vient d'émettre des billets de 20 francs et de 5 francs. Serait-elle amenée par les circonstances à lancer des coupures encore plus faibles, il n'y aurait point lieu de prendre la chose au tragique.
C'est presque une vérité de La Palice d'affirmer que les petites coupures présentent les mêmes garanties que les grosses; elles ont, sur ces dernières, l'avantage de faciliter les transactions. Et nombre d'Etats qui, pendant un temps plus ou moins long, se sont vus obligés de recourir au papier-monnaie, ont émis des coupures d'un franc. Il n'y a pas longtemps encore, la République Argentine utilisait des billets de 5 centouros, valant environ deux sous et demi. Mais le record en ce genre semble appartenir à la Banque de Pittsburg qui, en 1859, pendant la guerre de Sécession, émit des billets de banque de 1 cent, soit un sou, dont nous reproduisons un spécimen qui nous est gracieusement communiqué par M. Fernand Bernard.
LA CROIX-ROUGE FRANÇAISE.
Pendant que tous les Français, sans distinction de classe ou de parti, s'apprêtent crânement, presque gaiement même, à faire leur devoir, les Françaises, d'une façon plus discrète peut-être parce que toutes ont le coeur attristé par le départ d'un être aimé, demandent à servir la patrie menacée.
A peine conscientes de la grandeur de leur mission, les femmes de France veulent porter jusque sur les horribles champs de bataille le réconfort de leur présence, la douceur de leur parole, le charme de leur sourire, l'inépuisable générosité de leur coeur. Jeunes et vieilles, aristocrates, bourgeoises, filles du peuple, composent la même foule, assiègent avec le même élan admirable et grave les trois grandes sociétés d'assistance aux blessés qui constituent la Croix-Rouge française.
La Société française de secours aux blessés militaires, fondée en 1864, a déjà eu en 1870 l'occasion de se signaler; admirablement préparée aujourd'hui, sous la haute direction du marquis de Vogüé, elle envoie chaque jour des équipes aux postes frontières. Au deuxième jour de la mobilisation, dix équipes étaient à leur poste, comprenant une cinquantaine d'infirmières diplômées qui dirigeront les novices. D'autres les rejoindront bientôt. La Société dispose actuellement de 17.000 lits.
L'Association des Dames françaises, mise à l'étude après la guerre, en 1876, a régulièrement fonctionné à partir de 1879. Elle a pour présidente Mme Ernest Carnot.
Le matériel de guerre de l'Association est au complet; une partie se trouve déjà à la frontière avec les ambulancières. Dès les premières heures de la mobilisation, on a mis au service des Dames françaises 600 lits au Tennis-Club, 400 au collège Stanislas, etc..., les offres affluent de tous côtés.
L'Union des Femmes de France, née en 1881, de l'Association des Dames françaises, a à sa tête Mme Pérouse. Elle a envoyé des équipes à Saint-Dié, Verdun, Vittel, Remiremont, Epinal, Toulon, Besançon, Châteauroux, Sainte-Menehould, Angers: 12.000 lits sont prêts, répartis en divers points de la France. Ajoutons que les Femmes de France disposent de 60 équipes volantes comprenant une infirmière-majore et cinq infirmières, équipes susceptibles, par privilège spécial et à titre exceptionnel de s'avancer jusqu'à la première ligne et de se joindre au service de santé militaire. Les «Femmes de France» sont fières de cette prérogative, récompense de leur admirable dévouement dans nos campagnes du Maroc.
LE BASSIN LAITIER DE PARIS.
Le public parisien, qui avait cru prudent de faire des provisions un peu excessives de denrées alimentaires, s'est vite ressaisi; il a compris qu'aussitôt la mobilisation achevée, le service des approvisionnements de Paris redeviendrait sensiblement normal par rapport au nombre des bouches à nourrir.
Dès le premier jour, du reste, malgré l'affectation des chemins de fer aux mouvements militaires, un certain nombre de trains ont été réservés au transport des denrées essentielles, notamment de la viande, du lait, des pommes de terre, ainsi que de la farine nécessaire à la fabrication du pain.
Pour le lait, des dispositions spéciales ont été prises en vue d'assurer un tour de préférence aux enfants et aux malades.
En temps ordinaire, il est vendu chaque jour à Paris et dans les communes du département de la Seine un peu plus d'un million de litres de lait. A peine 100.000 litres proviennent des étables du département, le reste est fourni par des laiteries en gros qui possèdent, dans un rayon de 200 kilomètres autour de la capitale, des dépôts «de ramassage» où sont centralisés les laits vendus par les cultivateurs des communes environnantes.
On compte environ 250 dépôts de ramassage, répartis dans 19 départements et recevant en moyenne 4.000 litres de lait par jour. L'importance de production des diverses régions est figurée dans la carte ci-contre, dressée par M. Guichard, commissaire de police spécial des Halles, chef du service d'inspection de la Répression des fraudes de Paris. Cette carte nous montre qu'une très minime partie du lait expédié à Paris vient des départements situés à l'Est de la capitale.
NOS COMMUNICATIONS TÉLÉGRAPHIQUES AVEC LA RUSSIE.
Nos communications télégraphiques avec la Russie sont assurées actuellement par plusieurs voies dont voici la liste:
1º Le poste radio-télégraphique de la tour Eiffel, dont le fonctionnement peut être contrarié, mais non empêché, semble-t-il, par les émissions des postes ennemis ayant pour objectif de brouiller les ondes.
2º Le câble danois, qui va de Calais à Fano, sur la côte ouest du Danemark, d'où le fil, traversant la péninsule, gagne Fredericia, sur la côte Est, puis, par la Baltique, atteint Libau et Pétersbourg. Aux termes des conventions internationales, cette voie est neutre. La circonstance paraît en elle-même assez insignifiante pour l'Allemagne. Mais le câble peut être défendu dans la Baltique par la flotte britannique et par la flotte russe. La Roumanie, d'autre part, puissance avec laquelle il faut compter, est intéressée à son fonctionnement régulier.
3º Le câble anglo-suédois et le câble anglo-norvégien, reliés par voie de terre au réseau russe.
4º Enfin, le câble de Malte qui suit cet itinéraire: Marseille-Malte-Zante-Golfe de Corinthe, Dardanelles, Odessa. Ce câble a, comme on voit, des relais en terre anglaise, en Grèce, en Turquie. Il est, en Méditerranée, sous la protection de l'Angleterre et de la flotte française.
UN GÉNÉRAL DÉCORE SON FILS.
Un cliché, des détails nouveaux, que nous recevons touchant la remise des décorations du 14 juillet aux blessés de l'hôpital de Fez, nous donnent l'occasion de revenir sur cette émouvante cérémonie, dont ils complètent la physionomie.
Au nombre des officiers décorés se trouvait le lieutenant de Villiers, du 2e spahis, fils du général de Villiers. Le général, qui, lui-même, alors qu'il était sous-lieutenant, fut blessé, à Froeschwiller, dans la fameuse charge, d'une balle à la poitrine, avait tenu à venir embrasser son fils, atteint, au combat du 13 juin, comme lui-même l'avait été autrefois, en pleine poitrine, et il assistait, à Fez à la solennité de l'hôpital Auvert. Par un sentiment infiniment délicat, le général Gouraud tint à réserver à cet heureux père la joie de décorer lui-même son fils, et, ayant donné au lieutenant de Villiers l'accolade, accompagnée des paroles traditionnelles, il remit au général de Villiers, pour qu'il l'épinglât lui-même sur la jeune poitrine, le ruban rouge auquel pendait l'étoile des braves.
L'OFFENSIVE DE L'AILE DROITE ALLEMANDE
L'invasion du Luxembourg par les armées allemandes était, depuis longtemps, une éventualité prévue par notre état-major. Il suffit, en effet, de regarder une carte pour voir qu'entre la ligne des Vosges et la Belgique, le Grand-Duché de Luxembourg, petit territoire de 2.500 kilomètres carrés, constitue une voie d'accès en France tout indiquée pour une armée venant de la Prusse rhénane. Aussi, depuis longtemps, le gouvernement allemand, chargé de l'exploitation des chemins de fer du Luxembourg, avait mis à profit cette situation privilégiée pour organiser en vue de sa mobilisation le réseau du Grand-Duché. Notre carte indique l'importance des travaux accomplis dans ce but.
Elle montre en outre que la violation du territoire belge est le complément logique de l'invasion du Grand-Duché.
Notre front des Vosges est considéré comme à peu près infranchissable; les Allemands devaient donc songer à utiliser la grande voie de pénétration que constitue la frontière germano-belge et germano-luxembourgeoise, entre Aix-le-Chapelle et Longwy.
Du Luxembourg, leurs corps d'armée ne peuvent entrer directement en France qu'en se heurtant aux forts de Longwy ou, plus bas, au camp retranché de Verdun. Mais, s'ils violent le territoire belge, ils trouvent au-dessous d'Arlon une région de plaines, assez étroite, qui leur permet de longer notre frontière et de l'aborder, plus loin, dans de meilleures conditions. Toutefois, cette partie de la Belgique ne se prête guère aux mouvements d'une armée importante; à une petite distance à l'ouest d'Arlon s'étend une région couverte de forêts, sans lignes de chemin de fer, qui se continue par les «hautes Fagnes», également difficiles, jusqu'à la vallée de la Meuse.
Une action de ce côté demande à être appuyée par une marche vers Liége et Namur; entre la pointe Nord du Luxembourg et Aix-le-Chapelle, les armées allemandes déversées de Coblentz, de Bonn, de Cologne, trouvent un large passage, assez facile et sans défense jusqu'à la Meuse. Le fleuve franchi, les armées d'invasion peuvent s'avancer dans deux directions: l'une marchant au Sud, pour pénétrer en France par la trouée d'Hirson (voir le plan cavalier à la page 110), en laissant Maubeuge sur sa droite; l'autre remontant vers Bruxelles pour de là descendre sur notre frontière entre Valenciennes et Dunkerque.