L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914

Chapter 2

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«La maladie, pour la première fois, le sépara de nous il y a deux ans. Le 7 juillet de l'année dernière, une rechute le tint à nouveau éloigné pendant quelques jours.

«Cette année, la maladie le frappait encore. Le 19 juin on le transportait à Saint-Germain; on espérait que le changement d'air lui procurerait quelque bien. Trois semaines après, il voulut rentrer à Paris. Depuis, les soins attentifs de M. le docteur Guépin, des professeurs Robin et Debove, ont vainement lutté contre la mort. Notre bien cher patron s'est éteint ce matin à midi, sans aucune souffrance, d'un sommeil d'enfant.»

LE PROCÈS DE Mme CAILLAUX

Ce triste grand procès a pris fin. C'est, pour tous, un immense soulagement et, de quelque façon qu'on apprécie le verdict rendu mardi par les jurés, il faut se féliciter que cette lamentable affaire Caillaux soit sortie des rôles de la cour d'assises. Ah! comme, en cette semaine, si pleine, au dehors, d'émotion nationale, on sentait que l'âme du pays était ailleurs; comme on déplorait que ce crime de droit commun n'ait pu être jugé selon le droit commun, sur les faits et par le code, sans éclat, sans public exceptionnel, sans retentissement hors de chez nous. Ces débats vastes, mais sans grandeur, devenaient, à chaque audience, plus misérables. Ils n'étaient plus que haine et fiel. L'accusée, en son box, semblait lointaine, inexistante presque. On ne songeait plus à elle, on ne parlait plus de son crime; mais, autour de ce crime, tous les orgueils blessés, déçus, se battaient à coups de poignards empoisonnés, devant des magistrats hésitants, gagnés eux aussi par la mauvaise agitation du lieu. On respirait mal dans cette atmosphère viciée par on ne sait quelle décomposition. La politique était là; elle sévissait là; elle y faisait toute sa besogne de destruction et de démoralisation.

Jamais, jamais--tous ceux qui ont suivi les phases de ce procès en conviendront--on n'avait vu, en cette enceinte jusqu'alors respectée et redoutée, un tel travestissement tragique et burlesque de l'appareil de la justice criminelle: une présidence timide et maladroite; un ministère public muet; un assesseur qui dit au président des assises: «Monsieur, vous nous déshonorez!»; le président qui envoie des témoins à son assesseur en plein cours de l'affaire, et l'écho narquois de cette querelle scandaleuse; dans tous les journaux de France et d'ailleurs...; deux anciens chefs de gouvernement se heurtant sur un cadavre...; un député qui, en considération--il l'a dit lui-même--des prochaines batailles électorales, vient faire une interminable déposition «républicaine et démocratique»; ce même député qui prête à un magistrat du ministère public des propos aussitôt démentis; un envoi de témoins par le substitut au député (jamais encore on n'avait vu au Palais une pareille levée de sabres!)...; des incidents très vifs se multipliant entre deux anciens bâtonniers, l'avocat de la défense et celui de la partie civile, l'un et l'autre, d'ailleurs, tâchant de se ressaisir à chaque fois par un effort de courtoisie et en évoquant une amitié ancienne...; une déclaration gouvernementale intervenant en faveur du mari de l'accusée et, à cause de contradictions troublantes, accueillie sans confiance et sans respect par l'auditoire; le même mari de l'accusée, l'ancien ministre, ne pouvant se résoudre en ce lieu, dans cette situation, à n'être plus qu'un simple particulier et réclamant encore des honneurs, exigeant qu'on l'appelle toujours: «Monsieur le ministre»; le secret d'un testament privé arraché au lise par cet ancien ministre des Finances et livré par lui au public écoeuré; le président de la cour d'assises laissant dire, à deux reprises, sans interrompre, sans protester, que le réquisitoire du procureur de la République est «un roman»...; des médecins rendus responsables, ou presque, de la mort de la victime...; des chirurgiens célèbres se jetant à la face, par-dessus la barre, les accusations d'incapacité, de charlatanisme... Voilà ce que, successivement, l'on a vu et entendu pendant huit jours dans la salle des audiences de la cour d'assises de la Seine.

On a vu et on a entendu autre chose encore. On a vu les fameuses lettres intimes dont l'accusée redoutait tellement la publication qu'elle a décidé, pour éviter cela, de faire son geste criminel; on a entendu la lecture de ces lettres dont on aurait offert 30.000 francs, et qui, dira Me Chenu, ne valaient pas dix sous, car elles ne contenaient rien de ce que l'on avait dit qu'elles contenaient.

Ces lettres furent, après d'émouvants incidents d'audience, versées entre les mains des avocats par la première femme de M. Caillaux, Mme Gueydan. Tout le public fut singulièrement impressionné par l'audition de ce témoin exceptionnel. Si sa puissance d'amour fut égale à sa puissance de haine, cette femme dut assurément être une exceptionnelle amoureuse, l'une de ces héroïnes de passion que le drame moderne n'a pu remettre en scène dans leur simplicité tragique et qu'il faut aller rechercher dans le théâtre antique. La silhouette est haute et belle; le visage a des traits réguliers, volontaires, cornéliens, avec un grand regard fixe qui impressionne. Elle dit à la barre: «Je suis l'épouse, moi.» L'autre, la seconde femme, celle qui «l'a chassée», qui a pris sa place au foyer, l'autre continue à ses yeux d'être la maîtresse, l'illégitime, l'intruse. Les voici en présence, toutes deux, l'une, brune et sombre, la douleur et l'humiliation du passé, l'autre, pâle et blonde, la douleur et l'humiliation du présent. Ces deux femmes ont aimé le même homme, qui fut leur fatalité; elles l'ont aimé, la première jusqu'au sacrifice total (n'a-t-elle pas pour lui brisé un foyer?), la seconde jusqu'au meurtre. Nous regardons celui qui a causé ces deux malheurs. Il est attentif et paraît très soucieux de ce que le passé va dire au présent. Mme Gueydan parlera longtemps, d'une voix entrecoupée, saccadée, un peu sourde d'abord, mais qui s'élèvera graduellement, pour crier, clamer des choses impitoyables. On sent que cette femme ne pardonnera pas, qu'elle ne peut pas pardonner, que la blessure en elle demeure toujours aussi vive et qu'elle ne se cicatrisera plus. M. Caillaux nous dira, un peu plus tard, les arrangements pécuniaires qu'il a consentis pour elle en la quittant. Il insistera sur sa générosité matérielle: «Mme Gueydan n'avait pas un centime quand je l'ai épousée.» L'abandonnée demeure impassible, dédaigneuse. On devine combien tout cela lui demeure étranger, en quelque sorte extérieur. Le drame intime, seul, reste vivant en elle. Elle ne transige pas avec le passé et ce seul mot de transaction suffit à provoquer de sa part des protestations passionnées. Il y avait des écrivains dans le public. Quel romancier n'eût pas souhaité pouvoir réussir dans un de ses livres un personnage de cette puissance? On la voyait, dans la demi-obscurité du prétoire, se replier, se ramasser comme pour bondir. Tout ce qu'elle disait frappait en plein visage et en plein coeur la rivale détestée et l'homme haï maintenant plus encore peut-être que la rivale. Le souffle vengeur des Erinnyes passait dans cette salle où se jugeait un crime, et il semblait vraiment qu'une Parque était venue là pour trancher le fil d'un destin.

Si l'accusée n'avait eu pour la défendre que les seules interventions de M. Caillaux, il n'est pas impossible qu'elle fût retournée mardi soir à Saint-Lazare, en attendant le transfert à la maison de reclusion. M. Caillaux, nous l'avons dit, est un prodigieux lutteur, mais quand on lutte trop on lutte mal. Et, aux derniers jours, M. Caillaux s'est énervé; il s'est découvert; il a tiré à droite et à gauche, partout, dans une espèce d'exaspération hallucinée. Il nous a obligés à songer à ces phases, ces rounds d'un match sensationnel et récent, où l'un des champions, après plusieurs attaques incorrectes, avait fini par se faire disqualifier par l'arbitre. Pour sauver l'accusée, le mari de l'accusée a tenté d'assommer la victime, et avec quelle arme imprévue! avec les dernières volontés du mort, en violant le secret du mort, en produisant un testament qui n'aurait pas eu d'existence, si son auteur n'avait pas été assassiné. Car c'est l'assassinat même qui a donné une réalité à ce document. L'instant de cette exhumation parut effroyablement tragique, et l'on s'imagine difficilement la stupeur du public apprenant que, au profit d'un ancien ministre dont l'influence restait grande, une administration publique avait pu trahir le secret des particuliers et livrer l'un des dépôts que la loi nous oblige à lui confier...

A l'audience suivante, l'un des amis du directeur du _Figaro_, M. Henry Bernstein, ripostait à M. Caillaux qui l'avait pris à partie, personnellement, en lui reprochant de s'être soustrait aux obligations militaires: «J'ai commis dans ma jeunesse une folie que j'ai regrettée publiquement... J'adore passionnément mon pays. En 1911, au moment de l'affaire d'Agadir, j'ai demandé d'être reversé dans l'armée; j'ai eu l'honneur d'obtenir la cassation de ma réforme. Je suis artilleur, je pars le quatrième jour de la mobilisation, et la mobilisation est peut-être pour demain. Je ne sais pas quel jour part Caillaux, mais je dois le prévenir qu'à la guerre on ne peut pas se faire remplacer par une femme et qu'il faut tirer soi-même.» Et alors ce furent de telles acclamations, un tel déferlement tumultueux que la cour impuissante, désemparée, dut abandonner le terrain, disparaître, se réfugier quelques minutes hors de la salle, fuite précipitée de robes rouges qui se renouvellera le mardi soir, à neuf heures, lorsque le verdict du jury provoquera l'émeute dans le prétoire.

Les plaidoiries furent ce qu'on devinait qu'elles seraient: magnifiques. Me Chenu fut clair et grand: il parlait au pays. Me Labori fut émouvant et habile: il parlait aux jurés. L'un s'adressait à la conscience publique; l'autre à la sensibilité inquiète, aux nerfs fatigués de quelques hommes. L'une et l'autre voix ont porté. L'acquittement de Mme Caillaux par le jury de la Seine n'est pas une défaite pour Me Chenu. Dès que le verdict a été connu, la protestation presque générale du public fut la revanche victorieuse de l'éminent bâtonnier.

On attendait, avec une curiosité frémissante, le plaidoyer de Me Chenu. On savait que, après l'excellente plaidoirie de Me Seligmann défendant Gaston Calmette et le _Figaro_ contre les accusations de M. Caillaux, ce serait le vrai, le seul réquisitoire, celui qui oserait demander tout le châtiment. Et Me Chenu ne se déroba point: sa plaidoirie, par la précision des arguments, par l'esprit sobre, voilé de deuil, par la hauteur, la noblesse de la pensée, par la pureté de la langue, par les grands coups d'aile, est l'un des beaux morceaux oratoires de ce temps. On a pu lire cette plaidoirie _in extenso_ dans les comptes rendus sténographiques. On en relira plus tard des fragments dans les anthologies de l'éloquence judiciaire. Me Chenu annonce tout de suite qu'il évitera les digressions fastidieuses: «Après tant d'incidents tumultueux et divers, mes premières paroles seront peut-être pour vous étonner: je vais vous parler de l'assassinat de Gaston Calmette et je prends même l'engagement de ne pas vous parler d'autre chose.» Mais, cependant, il est bien obligé de parler de M. Caillaux qui a eu un rôle dans le drame et il nous donne ce portrait de l'ancien ministre des Finances:

«M. Caillaux a d'exceptionnelles qualités d'esprit, une mémoire prodigieuse, mais avec des lacunes et des défaillances inexplicables, une haute intelligence, mais dépassée par l'opinion que, visiblement, il en a, d'une ambition sans frein ni limite, mais curieusement impatiente des obstacles, comme législateur faisant les lois, comme ministre les faisant appliquer, mais ne pouvant, pour lui, en supporter le joug comme citoyen: étendant sa main souveraine sur les trois pouvoirs, cherchant à les réunir, alors que les lois et le bien de l'État exigent qu'ils soient séparés; voulant être obéi; autoritaire, décidé à briser ceux qui lui résistent, à faire fléchir et à écarter de sa route, par tous les moyens, ceux qui l'embarrassent et qui le gênent; bref un de ces hommes dont la puissance est faite de leur propre audace et de la crainte qu'ils inspirent...»

Me Chenu, en concluant, avait envié, en cette affaire--en cette seule affaire, précisa-t-il--le droit qu'avait le ministère public de réclamer au nom de la société une condamnation sans indulgence. M. le procureur général Herbaux ne poussa pas aussi loin la sévérité de son réquisitoire. Il reconnut l'intention criminelle et la préméditation. Mais il admit les circonstances atténuantes et il accepta même que fût écartée, «en raison des conséquences trop rigoureuses pour l'accusée», la circonstance aggravante de «préméditation absolument indéniable». C'était jeter un pont entre la condamnation aux travaux forcés et l'acquittement. Me Labori, avec son admirable éloquence et sa contagieuse émotion, se chargea de faire franchir à l'accusée ce passage encore si dangereux pour elle. Cette fois, Me Labori avait voulu assumer seul, et sans aucune intervention étrangère au barreau, la lourde responsabilité d'une défense qu'il lui plaisait de soutenir avec une très haute dignité. Aussi M. Caillaux dut-il, en auditeur silencieux, entendre les mots de sympathie que l'éminent avocat eut pour la victime. Par contre, Me Labori rendit hommage au caractère de M. Caillaux et s'appliqua à détruire l'impression produite par la déposition de Mme Gueydan: «Je ne veux pas, dit-il, rouvrir un dossier de divorce, mais il est une chose que je veux dire, c'est que si je paraissais croire que M. Caillaux n'avait pas de griefs contre Mme Gueydan, je ferais sourire tout Paris. M. Caillaux s'est conduit en galant homme.»

A propos du cas présent, et pour d'opportuns rapprochements historiques, Me Labori évoqua d'autres affaires retentissantes qui s'étaient terminées par un acquittement et il s'efforça de dégager ce drame des passions qui l'étreignaient pour le présenter comme un lamentable accident, infiniment malheureux et irréparable, de la nervosité humaine exaspérée...

Le jury s'est laissé convaincre.

Les journaux de mercredi ont dit par quel tumulte ce verdict fut accueilli dans la salle de la cour d'assises. Aux applaudissements de quelques-uns répondit une tempête de protestations et de cris indignés. Une rafale passa qui, une seconde fois, obligea les magistrats à abandonner leurs sièges. Et, ce qui ne s'était sans doute jamais vu encore en ce lieu, il fallut chasser le public de l'audience pour pouvoir prononcer l'arrêt d'acquittement...

ALBÉRIC CAHUET.

UN INCIDENT A LA BOURSE

Un incident des plus vifs, bien caractéristique de la nervosité qu'ont provoquée cette semaine les événements extérieurs dans les milieux financiers, s'est produit, lundi, à la Bourse, vers midi et demi. Il y avait alors, comme chaque jour à cette heure, dans les salles des vastes bâtiments, beaucoup d'animation, sinon beaucoup de transactions. Et soudain, le bruit courut dans les groupes que le spéculateur viennois Oscar Rosenberg, auquel les boursiers reprochaient sa campagne de baisse sur la rente, aurait tenu des propos fâcheux sur le marché français. Ce fut l'étincelle qui alluma bien des colères contenues depuis Longtemps.

Tout le monde se rua dans la salle des arbitrages, devant le box où s'était réfugié M. Rosenberg, que protégeaient difficilement quelques amis. Une première intervention des agents, accourus en hâte, ne réussit pas à faire cesser le tumulte. Un moment débordés, ils durent revenir à la charge: pendant la bagarre, M. Rosenberg put enfin sortir de son box et gagner, sous la protection de la police, la salle des banquiers. Mais, au dehors, les manifestants guettaient sa sortie. Il fallut organiser un important service d'ordre, dégager complètement le péristyle et les marches du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires, maintenir au loin la foule derrière des barrages d'agents. Alors seulement M. Rosenberg dut quitter la salle des banquiers, et, après avoir descendu le grand escalier désert, monter dans un taxi-auto qu'on avait fait avancer pour lui.

CE QU'IL FAUT VOIR

PLAISIRS DE PROVINCE

Le lecteur voudra-t-il permettre au Parisien en vacances et qui, dans quelques jours, aura repris ses habitudes parisiennes, d'ouvrir une parenthèse sur cette question?

Je vous parlais, la semaine dernière, d'un concours hippique de province auquel j'eus l'impression que le pittoresque de l'organisation, la beauté unique du décor, l'amusante composition de l'assistance, apportaient un attrait spécial, et que notre concours hippique du Grand Palais n'a pas.

Et je pensais, à ce propos:«De quoi se plaignent-ils?»

Je viens, poursuivant ma promenade, d'éprouver la même impression, et devant des chevaux encore: au Cirque!

Voilà pas mal d'années déjà que les _forains_ ont transformé les conditions de leur industrie, et nous en faisons continuellement, hélas! l'expérience à Paris où, sur la ceinture de nos boulevards extérieurs, sévit d'un bout de l'année à l'autre l'affolant tapage des exercices, des commerces, des jeux forains. Certains de ces patrons forains sont, par l'importance de leur entreprise, le luxe du matériel, le perfectionnement de l'outillage, des commerçants véritables, et de«gros commerçants», même! Un manège, des montagnes russes, une exhibition de bêtes fauves, organisés au bruit des orchestres mécaniques, dans l'éblouissement d'un éclairage savant que le forain produit et dirige lui-même--ce sont des capitaux en mouvement; c'est de la richesse qui circule--et bruyamment!

Mais aucune entreprise, peut-être, ne donne une démonstration plus saisissante et plus amusante à la fois de la façon dont cette industrie du spectacle nomade et forain s'est transformée que le cirque d'où je sors.

Le cirque Palisse n'est pas beaucoup moins vaste que notre Nouveau-Cirque de la rue Saint-Honoré. Mais il a, comme toute construction foraine, cette originalité d'être une maison en bois, démontable et déplaçable à volonté et dont tous les morceaux s'ajustent cependant les uns aux autres avec assez de précision pour que, sous sa coupole, les exercices _aériens_ les plus difficiles puissent être entrepris sans péril ni pour«l'artiste», ni pour le spectateur. La maison est solide, et la sécurité y est aussi parfaite que si la pierre et le fer seuls avaient servi à la construire.

Et ce qui est amusant surtout, c'est l'exactitude avec laquelle elle _reproduit_ le cirque des grandes villes... Ces gens sont là, campés sur un terrain vague, pour un mois, et il semble que leur installation y date de plusieurs années, et soit destinée à nous survivre...

Des lustres électriques emplissent le hall d'une clarté joyeuse: du haut d'une spacieuse _loggia_, un orchestre, dont le chef porte le frac et la cravate blanche, verse sur nous les valses françaises et les tangos américains les plus entraînants. Les gens de service ont la livrée; les écuyers sont de tenue impeccable, les gants blancs accrochés, comme il convient, à l'échancrure de l'habit boutonné; et voici les clowns chéris de la foule, Ilès et Antonio, Dario et Cératto, dont les «entrées comiques» viennent répandre de la joie et du fou rire parmi les _numéros_ sensationnels, où sont successivement acclamés l'équilibriste, l'écuyère, l'acrobate et le jongleur... Entr'acte. L'illusion se continue. La foule se répand dans les couloirs, va visiter les écuries, ou bien s'assoit aux tables d'une buvette confortable, où des tziganes lui donnent la sérénade, cependant que l'orchestre se repose... C'est Paris retrouvé en province, avec, en plus, l'attrait de la surprise et de la difficulté vaincue!

Paris! Je le retrouve à chaque pas, dans cette ville où je me promène et qui n'est pourtant pas une des plus considérables de France.

N'est-ce pas d'abord au Cirque même que je l'ai rencontré tout à l'heure? Dario, Cératto ne sont point des forains, que je sache; ils arrivent de Montmartre en droite ligne. Après avoir fait, pendant l'hiver, les délices des habitués du cirque Médrano, les deux joyeux clowns mettent leurs vacances à profit, et «font» la province.

En même temps qu'eux nous avons eu, au Théâtre municipal, d'autres étoiles parisiennes à applaudir. Les «tournées» succèdent aux tournées et c'est Paris qui se déplace pour donner du plaisir aux départements. Du plaisir à domicile, pourrait-on dire. Dans une cité de trente ou quarante mille âmes où les affiches annoncent la prochaine visite de Gémier, et de sa troupe, le bourgeois et sa famille ont, en effet, beaucoup moins de chemin à faire pour se rendre au théâtre que le Parisien qui, habitant Auteuil ou les environs du parc Monceau, veut aller applaudir M. Gémier boulevard de Strasbourg.

Les «tournées» théâtrales ne sont plus les seules récréations qui donnent au provincial d'à présent l'illusion de Paris rapproché et retrouvé. De spacieux et élégants cinémas font défiler devant lui, en toutes saisons, les _films_ dont nous nous amusons. Et ces spectacles-là, il n'a même pas à attendre que la primeur en ait été donnée au «boulevard»; il les connaît et en jouit en même temps que nous,--comme il connaît en même temps que nous les nouvelles, que le téléphone apporte à son journal!

Il connaît également comme nous l'agrément de consommer... en musique une boisson fraîche à la terrasse d'un café. Sur la place principale de la ville un établissement, luxueusement aménagé, reçoit chaque soir la visite d'un orchestre excellent qui retient là les flâneurs jusqu'à une heure assez avancée. Parmi ces flâneurs, il y a des femmes. Je les regarde: rien ne distingue leur tenue de la tenue des femmes de Paris; j'entends de celles qui suivent la mode... sans courir, au pas simplement accéléré, et en personnes raisonnables. Aussi bien pourquoi ignoreraient-elles la mode? Pourquoi ne se donneraient-elles pas, elles aussi, l'agrément (puisque enfin, c'en est un!) d'en subir les prescriptions tantôt ridicules, tantôt charmantes? Est-ce qu'elles ne sont pas renseignées? Les catalogues des grands magasins leur arrivent, comme à nous. Le journal illustré les documente, semaine par semaine, de la plus copieuse et pittoresque façon; et les «rapides» ont mis la province à une si petite distance de la capitale qu'à cent ou deux cents kilomètres de Paris on voit couramment des dames de province, qui ne sont point milliardaires, prendre le train pour y venir essayer une robe ou choisir un chapeau.

Tout cela est excellent. Nos départements de France sont de délicieuses petites patries qu'il importe de rendre à ceux qui les habitent de plus en plus agréables à habiter. Il est de plus en plus nécessaire de décongestionner Paris, de retenir chez elles les élites de province. C'est l'intérêt du pays tout entier; et, à ce point de vue, l'on pourrait affirmer qu'un bon orchestre, une bonne troupe en tournée des clowns célèbres en représentation ne sont point des éléments de progrès négligeables. Aux grandes raisons qu'on devrait avoir d'aimer à rester chez soi, ils en ajoutent de petites, qui ont leur prix...

UN PARISIEN.

AGENDA (1er-8 août 1914)

LES THÉÂTRES DE PLEIN AIR.--Au théâtre antique d'Orange, le _1er août: Rodogune_, de Corneille, avec M. Mounet-Sully et les artistes de la Comédie-Française; le _2 août: les Phéniciennes_, de M. Georges Rivollet; le _3 août: Orphée_, de Gluck.--Au théâtre du Peuple, à Bussang (Vosges), le _9 août_: représentation de _Sakoun-tala,_ du poète hindou Kalidasa.

CONCOURS HIPPIQUE.--Le concours hippique international de Spa aura lieu du _2_ au _16 août_.