L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914

Chapter 1

Chapter 13,592 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION

_Prix du Numéro: Un Franc_.

SAMEDI 1er AOÛT 1914

_72e Année.--No 3727._

[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Comme son nom l'indique, ce périodique est abondamment illustré. Pour en faciliter la lecture en format texte, les articles qui sont en trois colonnes dans l'original, avec renvois occasionnels à une autre page, ont été rassemblés en une seule colonne. Pour fin de référence, la liste des illustrations et le texte de leur légende ont été reporté à la fin du document.]

LA NOTE VERBALE DE L'ALLEMAGNE

_Voir l'article à la page suivante._

UNE CRISE EUROPÉENNE

LA GUERRE DE L'AUTRICHE CONTRE LA SERBIE

La tension qui s'était manifestée, depuis le drame de Sarajevo, dans les rapports entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie a pris soudainement un caractère d'acuité inattendu, pour aboutir en quelques heures à une rupture des relations diplomatiques d'abord, puis à une déclaration de guerre. Jamais, depuis quarante ans au moins, la paix de l'Europe tout entière n'avait couru un péril pareil.

Nous avons enregistré ici l'écho des démonstrations hostiles à la Serbie que l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme avait provoquées en Autriche-Hongrie, où, dès le premier moment, l'opinion avait nettement fait remonter jusqu'au gouvernement de Belgrade, accusé de favoriser plus ou moins ouvertement la propagande serbe en Bosnie-Herzégovine, la responsabilité de ce double crime. Rien, pourtant, ne pouvait faire prévoir les brutales conséquences de cet état d'esprit, justifié ou non.

Le 23 juillet, à 6 heures du soir, le ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade, le baron Giesl, remettait au ministre intérimaire des Affaires étrangères du roi Pierre, M. Patchou, une note comminatoire, véritable ultimatum, dont le ton seul provoqua dans les chancelleries une stupéfaction profonde. Aux termes de cette note, l'Autriche exigeait de la Serbie, en substance:

1° La publication, au _Journal officiel_, d'une déclaration du gouvernement royal condamnant la propagande contre l'Autriche-Hongrie, exprimant le regret que des officiers et des fonctionnaires aient pris part à cette propagande, réprouvant toute tentative d'immixtion dans les destinées des populations de quelque partie de l'Autriche-Hongrie que ce soit, et menaçant de sévir contre quiconque irait à l'encontre des volontés ainsi manifestées: cette déclaration devait être portée à la connaissance de l'armée par un ordre du roi, inséré au bulletin militaire officiel;

2° L'engagement de réprimer toute action dirigée contre l'Autriche-Hongrie, et d'abord de supprimer les publications excitant au mépris ou à la haine de la double monarchie, et de dissoudre l'association nationaliste, dite _Narodna Obrana_, puis de révoquer les officiers et fonctionnaires coupables, dans le passé ou dans l'avenir, de s'être livrés à des manifestations anti-autrichiennes;

3° L'engagement d'ouvrir une enquête judiciaire contre les auteurs ou les partisans du «complot du 28 juin» (les meurtres de Sarajevo).

Enfin, le gouvernement impérial et royal se réservait de fournir lui-même les noms des coupables à frapper et exigeait la présence dans la commission d'enquête judiciaire sur le complot d'un certain nombre de ses fonctionnaires.

Il laissait au gouvernement serbe quarante-huit heures pour se déterminer,--jusqu'au samedi 25, à 6 heures du soir.

Ce fut un coup de foudre, d'autant plus inquiétant qu'il se produisait au milieu d'un concours de circonstances tel, que tout était pour faire croire à un coup savamment préparé: le président de la République, à l'heure où cet ultimatum fut rendu public, venait de quitter le tsar et n'en eut connaissance qu'en pleine mer. De plus, une grève importante, et de nature à paralyser une mobilisation éventuelle, sévissait en Russie. Enfin, on venait d'apprendre l'échec du suprême effort tenté à Londres pour résoudre sans troubles la question de l'Ulster.

La Serbie montra en l'occurrence toute la sagesse qu'on pouvait attendre d'elle. Elle accepta, avec la plus louable abnégation, toutes les exigences formulées dans la note, ne faisant de réserves que sur deux points: elle demandait qu'on lui prouvât la culpabilité des fonctionnaires et officiers qu'on voulait l'obliger à sacrifier; elle souhaitait aussi des explications sur la façon dont les fonctionnaires de l'Autriche prendraient part à l'enquête qu'elle se déclarait prête à ouvrir.

Ainsi, ayant remis sa réponse dans les délais à lui impartis, le gouvernement serbe pouvait espérer avoir évité la querelle de loup qu'on lui cherchait Quelle erreur était la sienne!

M. Pachitch, président du Conseil, qui avait porté la note officielle au baron Giesl, était rentré à peine à son ministère, qu'il recevait du représentant de l'Autriche-Hongrie l'avis écrit que cette note, mise en regard des instructions qu'avait reçues ce diplomate, ne le pouvait satisfaire; qu'en conséquence, se conformant aux ordres de son gouvernement, il quittait Belgrade avec tout le personnel de la légation.

L'Europe entière demeura stupéfaite.

La note si brutale du cabinet de Vienne avait été communiquée, conformément aux usages, à toutes les chancelleries. Le vendredi matin, 24, le comte Szecsen de Temerin, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, l'avait remise à M. Bienvenu-Martin, chargé, en l'absence de M. Viviani, qui accompagnait en Russie le chef de l'État, de l'intérim du ministère des Affaires étrangères. La diplomatie, fort émue de la grave crise si inopinément ouverte, s'était aussitôt préoccupée d'y faire face.

La première question qu'elle se posa fut de savoir quelle allait être l'attitude de la Russie, protectrice des peuples slaves et plus particulièrement bienveillante à la Serbie.

La grande nation amie ne faillit pas à son devoir tutélaire. Dans l'espérance qu'un peu de temps gagné permettrait peut-être une intervention collective des puissances, elle demandait tout d'abord au gouvernement impérial et royal de prolonger de deux jours le délai qu'il avait donné à la Serbie pour répondre à sa note. Vaine tentative, on l'a vu: la résolution agressive de l'Autriche frappait d'avance d'impuissance toute démarche amicale.

Une seule influence, évidemment, pouvait être efficace: celle de l'Allemagne.

Mais, dès le début du conflit, le gouvernement germanique avait pris une attitude qui ne permettait guère de compter, de sa part, sur une intervention modératrice.

Le 21 juillet, en effet, M. de Schoen, ambassadeur allemand à Paris, se présentait au quai d'Orsay et donnait lecture au ministre intérimaire des Affaires étrangères, en présence de M. Philippe Berthelot, directeur des affaires politiques, d'une note fort ambiguë, dont les explications ultérieures n'ont pas franchement établi le caractère. Il y était indiqué que le débat devait rester localisé entre Vienne et Belgrade et ne pas devenir une question d'alliances; que, s'il en était autrement, on pourrait redouter les conséquences les plus graves.

Ces conséquences, on les voit clairement. Si, dans le cas d'hostilités, la Russie intervenait, l'Allemagne apportait son appui à son alliée,--et la France, l'Angleterre, l'Italie, se trouvaient entraînées dans la plus effroyable des guerres: Triple-Entente contre Triple-Alliance.

Cependant, le lendemain, on venait nous affirmer, de Berlin, dans un communiqué officieux, qu'il n'y avait pas eu accord préalable entre l'Autriche et l'Allemagne et que celle-ci n'avait connu la note de son alliée que par sa publication.

Dans ces conjonctures inquiétantes, aucun des gouvernements--réserve faite, peut-être, pour le gouvernement autrichien--n'avait perdu son sang-froid. Chacun d'eux se bornait à prendre des mesures de sécurité et de conservation.

D'abord, le gouvernement serbe--à la tête duquel est, depuis quelques semaines, le prince héritier, le roi Pierre, fatigué, ayant dû se résigner à prendre quelque repos--le gouvernement serbe, abandonnant Belgrade, indéfendable, se retirait, dès lundi, à Nisch, d'où il mobilisait l'armée nationale.

Ses amis, ses alliés des récentes guerres, à peine remis des rudes saignées qu'ils ont subies, l'héroïque petit Montenegro, la Grèce, se rangeaient sans l'ombre d'une hésitation à ses côtés. La Roumanie affirmait sa volonté de voir, respecter le traité de Bucarest. L'Italie, l'Allemagne prenaient aussi leurs précautions.

Mais les puissances de la Triple-Entente ne demeuraient point en reste. La Russie, très calme, très maîtresse d'elle-même, après avoir donné à la Serbie les meilleurs conseils, la Russie, où les grèves s'étaient éteintes au souffle froid venu de l'Occident, où la foule s'exaltait pour la lutte, s'apprêtait à mobiliser quatre arrondissements militaires, soit quatorze corps d'armée. L'Angleterre, dont la flotte, toute sur pied de guerre, venait précisément d'être passée en revue par le roi George, la maintenait mobilisée,--et, après avoir préconisé sans fruit la réunion d'une conférence internationale, affirmait d'un mot sa solidarité complète avec les deux nations amies.

Chez nous, nulle émotion inquiétante,--car il faut dédaigner dans nos comptes quelques vagues remous de l'écume des faubourgs. De la confiance, de l'espoir, une magnifique sérénité, le plus parfait état d'esprit qu'on pût souhaiter.

Comme nous le disons d'autre part, M. Raymond Poincaré avait décidé, dans la nuit de dimanche à lundi, de faire route directement vers les côtes de France, où son retour était impatiemment attendu. Il arrivait mercredi matin, à Dunkerque, un peu retardé par le brouillard, après avoir presque failli croiser, dans les Belts, l'empereur allemand, sur son yacht, revenant précipitamment, lui aussi, de sa croisière dans les eaux de Norvège. Et l'accueil qui lui fut fait, ces acclamations où son nom se mêlait aux cris de «Vive l'alliance!

Vive l'armée! Vive la France!» sans qu'une voix discordante s'élevât sur son passage auront assez éloquemment exprimé au Président le sentiment de Paris, où bat, ardent, le coeur de la Patrie.

Pourtant, la veille, le mardi 28 juillet, le comte Berchtold, au nom de l'Autriche, avait notifié aux puissances «l'état de guerre» avec la Serbie, et, tout aussitôt les hostilités commençaient, entraînant comme conséquences, dans les différents pays intéressés, une série de mesures sur lesquelles un secret complet est gardé.

Est-ce le début du conflit «localisé» dont parlait la note communiquée par M. de Schoen au quai d'Orsay, ou faut-il, selon les termes de cette note, redouter «le conséquences les plus graves» dont elle menaçait? C'est l'énigme de cette heure inquiétante.

ADRIEN HÉBRARD

Adrien Hébrard n'est plus. Si invraisemblable que ce puisse être, cet homme prodigieux et charmant a payé son tribut à la loi commune. Cette flamme s'est éteinte. Le directeur du _Temps_ s'en va plein de jours. Il laisse après lui un grand nom, de grands travaux accomplis, l'image d'une activité joyeuse et, parmi les larmes et les regrets, des sourires. Il aurait pu se survivre en une oeuvre personnelle, enfermer dans des livres le parfum de son esprit. Il ne l'a pas voulu. La nature l'avait comblé de toutes les faveurs dont elle dispose, lui avait donné l'intelligence, la vivacité, la raison intuitive, l'équilibre, la sagesse, la clairvoyance qui empêche d'être dupe, l'indulgence qui empêche d'être cruel, et avec cela les grâces de la santé. S'asseoir à côté d'Hébrard devant une table bien servie, le voir déguster de vieux vins et savourer, tout en devisant, une chère délicate, c'était à la fois un délice et un réconfort. Au contact de cette philosophie, les nerfs s'apaisaient. On envisageait sainement les choses, on les ramenait à leur véritable proportion. On devenait lucide. On arrivait inquiet, troublé; et l'on partait affermi, ayant repris confiance en soi. Un entretien avec le «patron», c'était un bain d'optimisme.

Cette autorité singulière, exercée sur tous ceux qui l'approchaient, il la devait non pas seulement à ses éminentes qualités intellectuelles et à sa force de persuasion, mais encore à une absence totale d'ambition et de vanité. Alors que tant d'autres, à sa place, eussent été avides d'honneurs, il dédaignait les récompenses, les consécrations qu'aurait justifiées l'éclat de son mérite. Il ne mettait point d'ostentation orgueilleuse à s'effacer. Il chérissait l'indépendance. Il haïssait la contrainte. Or il savait que les grandeurs sont des servitudes. Aux dignités, aux galons, il préférait le commerce de l'amitié, l'intimité des entretiens à bâtons rompus, le plaisir, pour lui sans égal, d'agir et de parler librement. Songez à ce que pouvait être sa carrière... Possédant tous les talents, tous les dons, il les laissait, si j'ose dire, en jachère. Il écrivait comme Renan et n'écrivait pas. Des années de silence précédèrent et suivirent les pages merveilleuses qu'il lut un jour aux Jardins, devant l'ombre émue de Gambetta. Élu sénateur par amusement, non point par soif du pouvoir, il prononça un discours que l'admiration de ses collègues qualifia de chef-d'oeuvre. Puis il s'en tint là, content d'avoir donné sa mesure, retombant le lendemain dans sa paresse. Il refusa un portefeuille des mains de M. de Freycinet, une ambassade des mains de M. Grévy. Il ne fit point la cour à l'Académie française qui, assurément, ne lui eût pas résisté. Mais elle exigeait des visites. Et les visites, c'est si ennuyeux! Il jouit, en témoin attentif, des spectacles du monde. De la fenêtre de son journal, il regardait les passants; son oeil fin les observait, sa voix les exhortait ou les raillait; son ironie les jugeait... Et de cette bouche malicieuse et gaie jaillissait une mitraille de mots définitifs,--à la Chamfort...

Rappellerai-je les principales étapes de l'existence de ce grand confrère qui restera notre maître? Il naquit, voilà quatre-vingt-un ans, dans un village du Tarn-et-Garonne. Il conquit ses licences à l'université de Toulouse... Jeune avocat, il se voua pendant quelques années à la défense de la veuve, de l'orphelin et du criminel. (Avec quelle bonhomie piquante et nuancée il nous contait ces premières causes, plus souvent perdues que gagnées!) Un vétéran du barreau le formait, le protégeait, lui infligeait d'utiles épreuves, trempait son éloquence en la pliant aux improvisations difficiles. Nous nous imaginons ce que devait être en son printemps Adrien Hébrard, allègre, gamin, soucieux de plaire, entreprenant, charmeur, et déjà jetant au vent, dans d'éblouissantes palabres, à la terrasse des cafés, les miettes de son génie... Quelques compatriotes devenus Parisiens le pressaient de venir les rejoindre. Il ne résista pas à la tentation. Il quitta le Capitole pour la capitale. Un petit emploi dans la direction du _Temps_, récemment fondé, lui avait été promis. Ses débuts furent modestes. Il était chargé de suivre et de commenter les cours de la Bourse de commerce. Il essaya de tempérer par une pointe d'humour la sévérité de ces matières; une phrase de son article initial a été sauvée de l'oubli; elle visait l'extrême faiblesse des savons:

«Les savons sont bas, disait Hébrard; mais ils vont remonter, voici l'été.»

Il ne tarda pas à exercer sur ses collaborateurs une influence prépondérante. Ils avaient besoin de lui, de son initiative, de sa fertilité d'invention, des ressources que son adresse procurait à la feuille honnête et pauvre, à l'organe d'opposition, écrasé sous les amendes, surveillé par la censure du Second Empire. A la mort de Nefftzer, il en assuma la direction... Dès lors, sa biographie se confond avec l'histoire du _Temps_. Durant plus d'un demi-siècle l'homme et le journal sont restés inséparables.

Peut-on affirmer qu'ils se ressemblaient? Toute oeuvre évoque la physionomie morale de l'être qui l'a créée ou qui s'en occupe assidûment. Or la gravité du _Temps_, sa haute tenue, ne paraissaient guère refléter ce qu'il y avait en Hébrard de prime-sautier, de fantaisiste... Ne vous y trompez pas. Ne vous fiez pas aux apparences. Sous ces agréments superficiels se dissimulait une incomparable solidité. Nul, mieux que le directeur du _Temps_, n'a connu la politique, vu plus droit et plus clair, donné d'avis plus prophétiques, plus judicieux. Que de ministres, sans toujours l'avouer, ont eu recours aux avertissements de ce bon sens, aux scrupules de cette conscience, aux lumières de cette subtilité! Que de conseils furent secrètement sollicités et reçus dans le cabinet de la rue des Italiens, dans le salon du boulevard Malesherbes! Le «patron», vêtu de son éternelle jaquette noire, coiffé du petit melon, ou bien, les jours où il souffrait d'un bénin accès de goutte--jours propices aux longues confidences--enveloppé d'une douillette de flanelle blanche, tel un bon père dominicain, il écoutait son interlocuteur, non pas d'un air las ou morose, mais avec un affable empressement (toutes les manifestations de la vie l'intéressaient, l'amusaient); puis soudain, en quelques phrases où chantait son accent méridional, il débrouillait la difficulté, saisissait le joint, indiquait la solution élégante. «--Tiens, mon cher patron, je n'y avais pas pensé!» Lui, il pensait à tout, veillait à tout. Il flânait. Du moins on était tenté de le croire. Son dilettantisme, son exquis bavardage, allaient de bureau en bureau, s'attardaient sur l'escalier, au seuil de l'imprimerie. Mais rien n'échappait à ce chef, à ce psychologue, à ce critique. D'un coup d'oeil infaillible, il pénétrait jusqu'au fond, discernait le fort et le faible de chacun. Adoré de son peuple, il se montrait à la fois débonnaire et ferme. Je l'aperçois encore, dans la brasserie du Grand U qu'un passage intérieur reliait au cabinet directorial, assis à la «table des rédacteurs», partageant avec eux la morue lyonnaise, les cèpes provençale, la salade de lentilles... Une franche cordialité présidait à ces familières agapes. Ainsi, Ulysse, à bord de l'esquif qui transportait sa fortune, abreuvait et nourrissait fraternellement ses matelots. Mais qu'une négligence eût été commise, qu'une information essentielle manquât au journal, aussitôt un éclair de colère s'allumait dans l'oeil du maître; deux ou trois traits cinglants déshonoraient le coupable qui n'obtenait son pardon que le lendemain...

Hébrard poursuivait, à travers les diversions et les menus vagabondages de sa vie, son idée fixe: l'amélioration du _Temps_. Il rêvait de l'alléger, de l'égayer, d'y introduire une note un peu frivole.

«Je veux, disait-il avec cet air de se moquer de soi qui était une de ses grâces, semer quelques feux follets dans mon cimetière...»

J'ai assisté à cette chasse aux littérateurs gais; j'y ai même coopéré, chargé d'ambassades qui ne furent pas toutes couronnées d'une entière réussite. Parfois certains humoristes célèbres redoutaient l'atmosphère de la glorieuse maison; ils craignaient que leur folie n'y parût inconvenante. Évidemment ils avaient tort. Mais cette idée les glaçait. Ils éprouvaient l'effroi des vaudevillistes qui franchissent, pour la première fois, le seuil de la Comédie-Française. Hébrard ne renonçait pas. Il recommençait une expérience dont les péripéties aiguillonnaient sa verve épigrammatique. Il n'échoua pas toujours. Il réussit à fixer chez lui de brillants écrivains qui rendent fort séduisantes la seconde et la troisième page du journal. Ce constant désir d'amélioration aboutit aux agrandissements, à la métamorphose du _Temps_; Hébrard, presque octogénaire, affronta gaillardement ces responsabilités, ces fatigues. Devant tant de vaillance, on demeure confondu.

D'ailleurs ce courage n'éveillait point l'inquiétude ni la commisération, il s'accompagnait de joie. Notre doyen, resté le plus jeune de nous tous, était heureux. Il avait à peu près tout ce qui rend tolérable et même agréable notre bref séjour en ce bas monde: une sensibilité délicate, une universelle curiosité... Par sa physionomie, il appartenait à la fin du dix-huitième siècle. Il semblait que se prolongeât en lui cette période où l'on connut, avant l'orage révolutionnaire, la douceur de vivre. Il goûtait la société des femmes et, en dépit des ans, leur plaisait.

«Quand je dîne en ville, me répétait-il souvent, je m'arrange en sorte que ma voisine soit persuadée que je suis amoureux d'elle.»

Il adorait les lettres et les appréciait finement, fidèle à la culture classique, hostile aux extravagances du snobisme et de la mode, mais accessible, quand il les jugeait sincères, à de certaines formes nouvelles de la beauté. Il saisissait, avec une extraordinaire promptitude, le ridicule des hommes et des choses; il le fixait dans ces _mots_ dont un recueil tôt ou tard sera formé. Voyant qu'un directeur de théâtre quittait le café sans emmener son commanditaire: «Tiens, s'écriait-il, X... vient d'oublier son porte-monnaie.» D'un félibre sympathique et agité, il disait: «C'est un hanneton qui se prend pour une cigale.» Ces traits bon enfant, meurtriers à cause de leur justesse, partaient de lui sans qu'il les cherchât. Il était né spirituel. Il était né bienfaisant. Il obligeait ceux qu'il aimait d'une façon efficace, mais d'une façon discrète; il ne les écrasait pas sous le poids des services publiquement étalés. Il voulait que la reconnaissance ne leur fût pas un fardeau. Il exécrait la lourdeur, la brutalité, la vulgarité... Sa figure subsistera, avec deux ou trois autres, comme le parfait symbole de l'esprit français... Pauvre cher grand ami! Il s'est endormi dans une illusion suprême. Il ne s'est pas vu mourir... La Providence, par une dernière marque de tendresse, lui a clos les yeux au moment où de trop laides et trop barbares images les eussent blessés... Ce vieillard qui fit aimer la vieillesse sera parti, comme il avait vécu, en respirant les roses de la vie...

Et, demain, il s'en ira vers le bourg de Grisolles qu'il avait un peu délaissé depuis sa naissance, mais où il comptait bien revenir. C 'est là qu'il désire reposer, dans le petit cimetière, à l'ombre de l'antique église, auprès des siens. Il a défendu que le tumulte de Paris l'escortât; il a repoussé les hommages et les pompes dont il avait pu si souvent mesurer la banalité. Inclinons-nous devant une simplicité et une pudeur qui achèvent de le peindre. Envoyons, avec l'expression de notre inconsolable douleur, à son frère Jacques, collaborateur de son oeuvre, à ses trois fils dépositaires de sa pensée, l'adieu qu'il nous eût été doux d'aller lui porter nous-mêmes.

ADOLPHE BRISSON.

Le _Temps_ de mercredi soir, après avoir évoqué, dans un article d'adieux empreint d'une émotion profonde, l'admirable carrière du maître journaliste que fut Adrien Hébrard, y ajoute de brèves notes biographiques et quelques détails très sobres sur sa mort:

«On chercherait vainement, dit-il, une biographie quelconque imprimée d'Adrien Hébrard. Sa vie durant, notre directeur se refusa aux plus petites contributions de ce genre. Dans _l'Annuaire de l'Association des journalistes républicains_, à laquelle il appartenait depuis sa fondation, se trouve seule la date de sa naissance: 1er juin 1833.

«Il était né à Grisolles, chef-lieu de canton de Tarn-et-Garonne, voisin de Toulouse. Il avait fait ses études au lycée de cette ville, et commencé ses études de droit qu'il devait terminer à Paris.

«Là, il se lia de très bonne heure avec Nefftzer et Gambetta.

«Avec Nefftzer, Adrien Hébrard participa à la fondation du _Temps_, le 25 avril 1861. Il y fut bientôt chargé du Bulletin du jour, qui était l'appréciation quotidienne et motivée des événements importants de la France et de l'étranger.

«Le jeudi 18 mars 1867, l'assemblée générale des actionnaires du _Temps_, sous la présidence de Nefftzer, fondateur, nommait Adrien Hébrard directeur. Il fallut attendre jusqu'au 30 juin 1871 pour vaincre sa modestie et pour qu'Adrien Hébrard consentît à signer, pour la première fois, dans le journal de son titre de directeur-gérant.

«Le 5 janvier 1879, il était élu sénateur de la Haute-Garonne. Il conserva son mandat pendant dix-huit ans, consacrant néanmoins au _Temps_ toute son activité.