L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913
Part 4
«... Mon village est endormi; les petits enfants reposent depuis longtemps et rêvent du prochain arbre de Noël, ou de la revue de Nancy. Le clocher tout noir se découpe sur le grand ciel étoile; au loin s'étend le champ de bataille immense et mystérieux et les pierres blanches, sous lesquelles reposent tant de héros, y mettent quelques pâles lueurs. La grande rue est silencieuse; même l'agaçant phonographe du gendarme prussien a cessé de moudre ses airs patriotiques. Un chien aboie. Un autre, plus loin, lui répond. Dans les jardinets qui bordent la route, les lucioles brillent et jouent «à imiter les étoiles». Au loin, un coup sourd éclate dans l'air; c'est le canon de Bitche, où d'incessantes manoeuvres nocturnes tiennent la garnison en éveil... Quelquefois une détonation plus sourde, plus lointaine encore, lui fait écho; elle vient de l'autre côté de la frontière... D'une ruelle débouche une petite lumière vacillante et la voix fêlée du veilleur de nuit égrène lentement son appel. Une seule fenêtre est éclairée: c'est celle du père Vetter. On lui a rapporté de Nancy quelques journaux, de ces journaux interdits en Alsace parce qu'ils feraient aimer la France. Autour de la lampe, quelques paysans sont réunis, et le vieil instituteur traduit, explique. Il parle de l'armée française, des aviateurs, des peuples des Balkans qui ont enfin retrouvé leur patrie. Et, dans la nuit, sa lampe est la seule lumière qui brille dans mon village...»
L'âme d'Erckmann et de Chatrian n'est point morte. Elle vit, ardente, irritée, rajeunie, dans la vérité expressive et très artiste de ces pages d'album et dans la saveur simple de ce texte que fleuronnent symboliquement des petits soldats d'Epinal.
ALBERIC CAHUET.
LE VÉLO TORPILLE
On connaît la théorie de l'entraînement à bicyclette. Elle repose sur ce fait qu'un objet en mouvement un peu rapide (cycliste, voiture automobile, écran, etc.) laisse derrière lui un sillage, une zone où la pression de l'air se trouve légèrement réduite, pendant un instant très court. Si un autre objet, marchant à la même vitesse que le premier, se trouve dans le sillage en question, il n'éprouvera donc qu'une résistance réduite et pourra maintenir sa vitesse au prix d'un travail sensiblement plus faible. Il résulte de là qu'à travail égal un cycliste avec entraîneur marchera beaucoup plus vite qu'un cycliste sans entraîneur; c'est ainsi que le record de l'heure à bicyclette avec entraîneur dépasse actuellement 100 kilomètres tandis qu'il dépasse à peine 43 kilomètres sans entraîneur.
Dans ces conditions, on s'est depuis longtemps demandé si l'on ne pourrait pas augmenter la vitesse du cycliste en munissant sa machine d'un écran ou coupe-vent qui réduirait pour lui la résistance de l'air. Au premier abord, ce procédé rappelle quelque peu celui de Gribouille disposant à l'avant de sa bicyclette un aimant puissant chargé d'attirer cette dernière, mais le procédé est, en réalité, moins absurde qu'il n'en a l'air. Il suffit en effet de construire un écran qui éprouve de la part de l'air une résistance moins grande que le cycliste lui-même. Or, en théorie, rien n'est plus facile et, dès 1892 ou 1893, on vendait chez les fabricants d'accessoires un coupe-vent en mica que l'on fixait au guidon de la bicyclette et qui avait pour mission _d'abriter_ le cycliste.
Ce coupe-vent n'a donné au reste aucun résultat parce que, d'une part, il était insuffisamment rigide, et se déformait en marche et, d'autre part, il donnait naissance à des remous arrière entièrement nuisibles.
Les fabricants de coupe-vent pour bicyclette firent donc rapidement faillite et le coupe-vent individuel fut enterré pour une vingtaine d'années.
La question n'était cependant pas insoluble et un jeune ingénieur à peine sorti du régiment vient de la reprendre avec un succès complet.
Il lui a suffi de remédier aux deux inconvénients signalés en construisant un coupe-vent indéformable derrière lequel un prolongement convenablement tracé empêche la formation de remous nuisibles. En fait, le coupe-vent de jadis est devenu une sorte de gros oeuf allongé dans lequel le cycliste est enfermé et qui marche le gros bout en avant.
Une pareille forme étonne au premier abord, et cependant c'est celle que le calcul et l'expérience s'accordent pour proclamer la meilleure.
C'est celle du projectile de moindre résistance de d'Alembert, de Piobert et de Dreyse. C'est celle des poissons et des oiseaux modelés par une longue série de siècles; c'est celle enfin des ailes de nos aéroplanes modernes. En un mot, c'est la forme en toupie avec proue camuse, et poupe effilée.
La difficulté était jadis fort grande de construire avec une légèreté suffisante un capot de ce genre. Mais cette difficulté a disparu pour nos constructeurs d'aéroplanes.
Imaginez, en effet, une carcasse en bois courbé extrêmement rigide dont le profil est celui d'un oeuf à petit bout pointu; l'avant est recouvert de feuilles transparentes de celluloïd et le reste d'une étoffe parfaitement lisse et fortement tendue.
Le tout est fixé à la bicyclette par une armature en tubes d'acier, ne laissant visibles et exposés à la résistance de l'air que les pieds et les tibias du cycliste.
Tel est le _vélo torpille_ Etienne Bunau-Varilla.
Cet appareil, parfaitement conçu au point de vue théorique et dont la forme tient le milieu entre le projectile de Piobert et celui de Dreyse, paraît donner au point de vue pratique des résultats tout à fait remarquables. C'est ainsi que le coureur Berthet a pu abaisser à une minute deux secondes quatre cinquièmes le record de durée du kilomètre qui était jusqu'ici d'une minute dix secondes trois cinquièmes, c'est-à-dire qu'il a pu passer de la vitesse de 50 kil. 992 à l'heure à la vitesse de 57 kil. 325. Il est donc arrivé à ce résultat quelque peu paradoxal au premier abord d'augmenter sa vitesse horaire de près de 5 kil. 1/2 en ajoutant à sa machine une carrosserie dont le poids n'est pas négligeable; ajoutons que du même coup il s'est mis à l'abri de la pluie, du soleil et de la poussière.
SAUVEROCHE.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LE FROMAGE DE SAINT-MARCELLIN.
La «tomme» de Saint-Marcellin qui ne fut pendant longtemps qu'un fromage local, si pareille expression peut être employée, est aujourd'hui appréciée dans la France entière où, depuis quelques années surtout, elle a conquis une place honorable en même temps que des débouchés relativement importants. Son écoulement commercial étant facile, son rayon de fabrication s'est rapidement étendu, si bien qu'à l'heure actuelle on trouve sur les marchés beaucoup de Saint-Marcellin qui n'ont pas été fabriqués avec le lait de chèvre récolté dans les pâturages escarpés de Saint-Vérand, de Murinais, de Chènevières ou des communes limitrophes. L'accueil hostile que l'idée des délimitations agricoles a rencontré presque partout rend inacceptable _a priori_ l'hypothèse d'une réglementation ayant pour but d'empêcher les commerçants de se procurer à leur convenance les tommes dont ils ont besoin pour leur clientèle. Par contre, il serait absolument équitable de ne pas laisser mettre en vente sous le nom de «tomme de Saint-Marcellin» des produits qui, au lieu d'être exclusivement fabriqués avec du lait de chèvre, le sont avec un mélange de laits différents dans lequel le lait de vache entre souvent pour une très forte proportion.
Les producteurs intéressés viennent de soumettre leurs doléances au ministère de l'Agriculture. Ils demandent qu'il soit désormais défendu de vendre pour du Saint-Marcellin des tommes dans la composition desquelles le lait de chèvre n'a pas exclusivement figuré; dans le cas contraire, la dénomination de Saint-Marcellin devrait être rigoureusement interdite et remplacée par celle de «Saint-Marcellin imitation». Cette réclamation sera certainement admise, les consommateurs ayant le droit absolu de savoir très exactement à quoi s'en tenir sur la nature des fromages qu'ils achètent.
UNE CAUSE CURIEUSE D'INTOXICATION SATURNINE.
C'est chose bien connue de tous que l'on peut garder dans le corps des balles ou du plomb de chasse, pendant des années, pendant toute sa vie même, sans inconvénient. En bien des cas le chirurgien préfère laisser la balle et les plombs, là où ils sont, dans l'épaisseur des muscles, du moment où il n'y a pas nécessité absolue d'aller les chercher.
Il arrive pourtant que le plomb, à la longue, détermine des effets fâcheux. Le docteur Roux, de Brignoles, a observé un cas de ce genre. Un colonial, qui a reçu, il y a vingt ans, une balle de revolver, est pris d'accidents divers: nausées, constipation opiniâtre, coliques, anémie: bien que le liséré gingival symptomatique manque, il croit avoir la colique de plomb, et l'attribue à sa balle dont il désire être débarrassé.
Il en est fait ainsi, et la guérison est parfaite. Ce qui est curieux, c'est le temps que la balle a mis à devenir intoxicante. Le fait est d'ailleurs connu. Mais on ne l'explique pas. Faut-il supposer quelque altération du plomb s'opérant à la longue à l'humidité et à la chaleur? D'autre part, on voit les accidents saturnins se produire aussi au bout d'un temps très court, un an ou deux seulement. En tout cas il faut qu'on sache que le plomb sous la peau expose au saturnisme, même s'il est en quantité très faible: deux ou trois grains.
LA POPULATION DE LA FRANCE.
Pendant le premier semestre de 1913, l'excédent des naissances sur les décès n'a été que de 11.004 unités, au lieu de 14.712 pendant les six premiers mois de l'année précédente.
Cette diminution s'est produite malgré un relèvement assez notable du nombre des naissances au cours du semestre: 387.512 naissances au lieu de 378.807 pendant la période correspondante de 1912.
Mais cet accroissement de 8.705 naissances n'a pas suffi à compenser l'augmentation du nombre des décès, 376.508 au lieu de 364.635, soit 11.873 décès de plus.
Le nombre des mariages, 154.069, est en recul sur celui du 1er semestre 1912, 158.861, mais reste encore supérieur à celui du semestre correspondant de 1911, 153.931.
Le nombre des divorces marque un nouvel accroissement: 7.550 au lieu de 6.932.
LE NOMBRE DES ÉTOILES.
On a souvent discuté sur le nombre probable des étoiles, et les divers chiffres avancés ne sauraient avoir qu'une valeur assez relative, comme le prouvent les écarts considérables que présentent les calculs des astronomes. Après beaucoup d'autres, un astronome anglais, M. Tucker, a étudié cette troublante question, et il arrive à des conclusions intéressantes.
Le nombre des étoiles qu'on peut voir à l'oeil nu au-dessus de l'horizon ne dépasse guère 2.000, mais on s'accorde à admettre qu'il existe environ 40 millions d'étoiles visibles dans les instruments, soit une moyenne de mille étoiles par degré carré de la voûte céleste. Ces étoiles varient de la grandeur 1 à la grandeur 16. Si l'on ajoute les étoiles des 17e, 18e et 19e grandeur, qui, tout en étant invisibles, impressionnent la plaque photographique, on arrive à 100 millions.
Quant aux étoiles en croissance qui ne sont pas encore incandescentes, ou aux étoiles en décadence qui sont refroidies, on ne possède aucune base pour en supputer le nombre.
Il semble en tout cas que le total de 1.000 millions, parfois cité, soit exagéré.
LES VACCINATIONS ANTIRABIQUES EN 1912.
M. Viala, préparateur à l'Institut Pasteur, vient de faire connaître les résultats des vaccinations antirabiques pratiquées à Paris en 1912.
On a traité 395 personnes dont 59 mordues à la tête, 191 aux mains, 145 aux membres. Aucun décès n'est survenu.
Sur ce nombre, la France a envoyé 377 sujets, le Luxembourg 9, le Maroc 3, la Roumanie 2, l'Espagne, la Suède, les Etats-Unis, le Dahomey 1.
Comme à l'ordinaire, le département de la Seine tient la tête pour le nombre de personnes mordues: 118. Viennent ensuite: Somme, 47; Seine-et-Oise, 35; Puy-de-Dôme, 15; Oise, 9; Seine-Inférieure, 8; Cantal, Corrèze, Haute-Garonne, Vienne, 7 etc., etc.
LES THÉÂTRES
Trois jours avant la représentation de la _Belle Aventure_, dont nous parlons plus haut, M. Georges Berr faisait représenter au théâtre Femina une comédie-vaudeville en quatre actes, _Un jeune homme qui se tue_, dont le point de départ est assez analogue, puisque le premier acte de l'une et l'autre pièce s'achève sur l'enlèvement d'une mariée, en robe blanche et fleurs d'oranger, le matin de ses noces. Mais les deux ouvrages n'ont pas d'autre point de ressemblance. _Un jeune homme qui se tue_ n'a d'ailleurs rien de funèbre, ainsi que le titre l'aurait pu faire craindre; c'est une pièce ingénieuse, aimable, honnête, traitée avec beaucoup de grâce et d'esprit et jouée avec une fantaisie de bon aloi par Mmes Bertiny et Jane Danjou, et par MM. Polin, Claudius, Alerme.
Deux manifestations théâtrales qui ont eu lieu cette semaine méritent d'être signalées: ce fut d'abord le premier spectacle de «la Société idéaliste» à la salle Villiers, présidé par M. Camille Flammarion; il était composé de la _Mort de Tintagiles_, de M. Maurice Maeterlinck, du sixième acte de la _Furie_ de M. Jules Bois, et de _Philista_, un acte en vers de M. Georges Battanchon; les promoteurs de la Société idéaliste ont obtenu là le plus complet succès.
Sur la scène du théâtre Léon-Poirier, Mme Valentine de Saint-Point, dans un enveloppement de musiques, de lumières et de parfums, a donné une séance de sa métachorie ou «danses idéistes» procédant de ses poèmes; sans en comprendre absolument la théorie on en a goûté le charme bizarre.
M. ARISTIDE BRIAND A SAINT-ÉTIENNE
_L'actualité de la semaine est incontestablement le discours prononcé à Saint-Etienne par M. Aristide Briand. Nous publions en première page un instantané du grand orateur,--cliché remarquable, malgré le «flou» de l'agrandissement, par la ressemblance et l'expression. Notre envoyé spécial Gustave Babin, qui était au nombre des auditeurs, nous donne ici la physionomie de cette importante manifestation_.
Dimanche dernier, M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, était à Saint-Etienne, au milieu de ses électeurs fidèles. Il venait leur dire «dans une sorte de causerie, un compte rendu en famille»--ce fut son expression--ce qu'il a fait, pourquoi il l'a fait; enfin leur exposer «le véritable caractère de sa politique». Ces comptes rendus de mandats vont être, à l'approche des élections, la grosse préoccupation des députés sortants, et, pour quelques-uns d'entre eux, sans doute, un sujet de grand trouble et d'embarras cuisant. Celui-ci, par-dessus les quinze cents têtes tendues vers l'orateur irrésistible, bien au delà des murs de cette salle de divertissements où se pressait l'auditoire le plus discipliné, le plus attentif que j'aie vu, allait éveiller dans le pays entier--plus loin encore--de lointains et profonds échos. En réalité, M. Aristide Briand vient de prononcer le discours le plus important, le plus décisif, peut-être, de sa carrière politique. Des circonstances qu'il n'a point provoquées ont donné à sa parole la portée d'un acte courageux, l'ont dressé, comme un chef conscient de son devoir et des risques qu'il encourt, à la tête de son parti, en face d'un autre.
Quelques jours auparavant, dans un banquet de radicaux-socialistes, M. Joseph Caillaux, ministre des Finances dans le nouveau cabinet, rappelait à ses commensaux, afin de stimuler leur vigilance autour des libertés publiques, des souvenirs de l'histoire de Rome:
«Quand le zèle des citoyens pour la République, disait-il, eut fait place à la complaisance de la foule pour les endormeurs qui n'étaient d'aucun parti parce qu'ils voulaient les subjuguer tous, quand les luttes de principes eurent été remplacées par des conflits de personnes et de clientèle, la République romaine ne fut plus qu'un grand corps sans âme.»
M. Aristide Briand s'était senti visé. Ces «endormeurs qui...» Il n'avait pu douter qu'on n'eût voulu le désigner comme le plus dangereux d'entre eux. Une explication sans cordialité, dont les journaux ont recueilli les détails, avait eu lieu dans les couloirs du Palais-Bourbon entre les deux hommes politiques. M. Aristide Briand n'avait pas dissimulé à son adversaire sa résolution arrêtée de ne pas demeurer sous le coup d'une attaque assez insidieuse.
--A votre aise! avait répondu M. Caillaux.
M. Aristide Briand a usé sans se piquer de discrétion de la permission ainsi octroyée. Car il n'est guère d'hommes que l'instinct de lutte soutienne et exalte autant que lui.
Toutefois, pas plus que M. Caillaux ne l'avait nommé au banquet de Paris, M. Briand n'a prononcé à la table de Saint-Etienne le nom de l'adversaire. Pas une seule fois. C'est «un républicain bien éveillé»; c'est «lui»; c'est «le même». Et M. Caillaux ayant déclaré la guerre aux «endormeurs», M. Aristide Briand répond en stigmatisant «les ploutocrates démagogues».
D'ailleurs, cet esprit si large, si libre, si parfaitement inapte à la haine, ne pouvait s'attarder bien longtemps sur le terrain des personnalités. Et quand il eut rappelé son rôle dans le passé, retracé la droite ligne qu'il s'appliqua toujours à suivre entre la révolution et la réaction, les rancunes qu'il s'attira d'un côté, la défiance qu'il inspira de l'autre; quand il eut montré qu'il est toujours demeuré le même homme en face des mêmes adversaires, il aborda les hautes régions de la politique générale, envisageant l'une après l'autre, de son clair regard, les graves préoccupations de l'heure, revendiquant avec une tranquille vaillance sa part de responsabilités dans les actes de gouvernement qu'on a voulu lui imputer à crime et préconisant enfin une politique d'idées, large, généreuse, tolérante, qui «mette le gouvernement au service de tous les citoyens».
Le souci qui nous a toujours guidés, dans ce journal, de donner le moins de place possible à ce qui divise, et notre cadre même ne nous permettent pas de suivre, en ses développements, le persuasif orateur. Et puis, il faut l'avoir entendu, il faut avoir mêlé ses bravos et ses vivats aux applaudissements et aux acclamations qui entrecoupèrent cette émouvante harangue, pour comprendre l'impression profonde qu'elle produisit; il faut avoir été témoin de l'ovation triomphale qui salua sa péroraison pour sentir tout l'invincible sortilège de ce verbe incomparable, de cette voix frémissante, tour à tour grave, enfiévrée, qui s'indigne, s'attriste, s'enflamme, qui caresse et cingle, chante comme la brise marine dans les mâtures et tonne comme l'orage; de ces périodes limpides, harmonieuses, que souligne un geste toujours large et expressif.
Mais cela, c'est pour l'art. Et la salle du «skating de Bizillon» n'enfermait pas beaucoup de dilettantes. On nous a dit, à Saint-Etienne, que des curieux, des amateurs de sensations réservées avaient offert cent, deux cents francs même de cartes que les «militants» de la Fédération républicaine socialiste de la Loire payaient quatre francs. Ces délicats se fussent volontiers, par surcroît, résignés aux démocratiques plats froids. On déclina, bien entendu, leurs offres généreuses...
Il ne demeura donc qu'un auditoire de braves gens devant lesquels un honnête homme, leur élu, s'expliqua, parlant pour le pays entier. Et si, consciemment ou non, ils furent sensibles à la magie de son prestigieux talent, ce qui les dressa, émus au fond du coeur, à la péroraison de son inoubliable discours, à la vision évoquée d'une République et d'une France unies en «une seule personne radieuse» et accomplissant leurs destinées sous «un gouvernement de paix dans l'ordre, de sécurité dans toujours plus de liberté et de justice sociale», ce qui les transporta d'enthousiasme, c'est la foi qui les pénétrait qu'ils avaient devant eux l'homme capable d'avancer l'heure de cet avenir enchanté qu'il leur montrait comme une terre promise, c'est la confiance que leur inspirait cette âme droite et forte à la hauteur de toutes les grandes tâches.
GUSTAVE BABIN.
MAUVAISE HUMEUR IMPÉRIALE
Voici, après les photographies que nous avons publiées dans notre numéro du 13 décembre, un bien curieux instantané, qui complète notre documentation sur les entretiens de Donaueschingen, d'où sortirent les sanctions des incidents de Saverne. C'est encore dans le parc du château qu'a été pris ce cliché: l'empereur, qui conversait avec le chancelier, M. de Bethmann-Hollweg, et le comte de Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine, vient de les quitter brusquement, dans un accès d'impatience, et s'éloigne d'un pas rapide, laissant là ses interlocuteurs, dont l'attitude semble témoigner de quelque gêne... Quelle fut la cause de la mauvaise humeur impériale? A défaut de renseignements sur ce point, l'instantané publié ici témoigne que le règlement de l'affaire de Saverne n'alla pas sans difficulté. Le correspondant qui nous l'envoie ajoute que la reproduction en a été interdite, par ordre de la police, en Allemagne.
FUNÉRAILLES DU CARDINAL RAMPOLLA
Les funérailles du cardinal Rampolla ont été célébrées à Rome, le vendredi de la semaine passée, avec toute la solennité due à un prince de l'Eglise. C'est dans la basilique de Saint-Pierre, dont il était archiprêtre, qu'a eu lieu le service funèbre; quatorze cardinaux, plusieurs évêques, de nombreuses délégations des séminaires, des instituts et des collèges catholiques y assistaient, au milieu d'une grande affluence. L'absoute a été donnée, après la messe, par le cardinal Vincenzo Vannutelli, doyen du Sacré-Collège.
[Bande dessinée: LES ORIGINES DU TANGO par Henriot.]