L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913
Part 3
La seconde difficulté est celle-ci: les accumulateurs cherchent à jouer un vilain tour à la dynamo. A force de s'emmagasiner dans la batterie, le fluide électrique prend en quelque sorte du ressort, de la tension, et, au fur et à mesure que la dynamo envoie aux accumulateurs du courant, ils cherchent à s'en défaire, c'est-à-dire à le décharger en elle! Tant que leur tension demeure inférieure à celle de la dynamo, tout demeure normal, car, de deux courants directement opposés, c'est évidemment le plus fort qui détermine le sens de courant général Mais si les accumulateurs l'emportent, même momentanément (et il suffit que le moteur ralentisse beaucoup, dans une rampe par exemple, pour que le courant de la dynamo baisse au point de devenir pratiquement nul), ils ce déchargent, sans cérémonie, dans la dynamo, laquelle est ainsi mise à mal.
Donc, ici encore, il a fallu imaginer un organe de sécurité, un _conjoncteur-disjoncteur_ qui automatiquement fermât la porte au courant qui veut aller vers la dynamo et l'ouvrît au contraire au courant qui va vers la batterie; qui, en outre, et toujours automatiquement, aux moments où la dynamo ne donne aux lampes qu'un courant trop pauvre pour l'éclairage (ralentissement extrême du moteur), ou même n'en donne pas du tout (arrêt du moteur), envoyât à ces lampes le courant des accumulateurs.
Troisième difficulté. Les accumulateurs sont susceptibles d'acquérir un maximum de tension connu, qu'ils ne dépasseront jamais, sous peine d'en être tout désorganisés. Il est donc indispensable que la dynamo se conforme à ce maximum et ne soit pas capable d'envoyer aux lampes un courant plus élevé que celui qui peut être fourni par les accumulateurs. La résistance des lampes est par conséquent déterminée par le nombre d'accumulateurs qui forment la batterie, et non par la puissance de la dynamo. Or, comme la dynamo donne un courant de tension d'autant plus grande qu'elle tourne plus vite, et que le moteur qui l'entraîne peut parfois l'entraîner à de folles allures, il est indispensable qu'elle soit assagie, qu'elle comporte un régulateur qui calme soit sa vitesse soit son excitation, qui la mette «au pas» et protège ainsi les lampes contre des variations de tension désagréables à la vue, ou contre des exagérations de courant qui les brûleraient sur-le-champ. Comment cette régulation peut-elle être faite? Je me bornerai à répondre que c'est là un des points encore où la bataille des constructeurs est le plus acharnée: sept ou huit procédés sont en présence.
Le problème de l'éclairage électrique des automobiles présente donc de singulières difficultés, on le comprend. Il est probablement superflu que je déclare n'avoir fait ici que l'effleurer à peine.
Maintenant, pour nous consoler de tant de peines, veut-on bien que nous fassions une dernière expérience qui, elle, va nous donner une surprise heureuse?
Supposons que la dynamo que nous venons de construire soit détachée du moteur qui l'entraîne pour produire du courant, et qu'elle soit arrêtée. Relions ses deux balais aux deux bornes de la batterie d'accumulateurs au moyen de fils: voici tout à coup notre induit qui se met à tourner follement sur lui-même entre les branches de l'aimant! Il est devenu moteur.
En effet, dans une dynamo, les phénomènes sont réversibles: si on lui donne du mouvement (en faisant tourner son induit). elle rend du courant elle est _génératrice_; et si au contraire on donne du courant à son induit, elle rend du mouvement (elle se met à tourner), elle est _motrice_.
Ces observations faites, récapitulons, si vous le voulez bien, les moyens que l'électricité met ainsi à notre disposition dans une automobile moderne. Nous avons:
1. Une source indéfinie de courant, la dynamo. Tant que le moteur de la voiture tourne, le torrent passe. Qu'en ferons-nous? Nous diviserons ce torrent en ruisseaux que nous enverrons un peu dans tous les coins de notre voiture, comme un montagnard avisé détourne en filets l'eau du torrent pour en arroser ces prairies. Des fils porteront le fluide aux phares d'autres aux lanternes, un autre au falot réglementaire du numéro de police d'arrière. Nous profiterons de notre richesse de lumière pour en apporter un peu à l'intérieur même de notre carrosserie, à un plafonnier qui permettra à Monsieur de dire, à Madame d'émerveiller les passants; pour en donner aussi à notre mécanicien qui ainsi surveillera comme en plein jour le débit de l'huile, l'indicateur de vitesse, ou même l'ampèremètre et le voltmètre du _tableau_ qui lui disent si sa petite usine électrique se porte bien; pour lui en donner encore au bout d'une _baladeuse_ qui, en cas de panne, lui permettra de mettre des clartés dans les entrailles de sa machine! Enfin, le solde de ce torrent ainsi réparti sera absorbé par notre caisse d'épargne, notre batterie d'accumulateurs.
2. Nous avons à bord cette batterie, qui ne demande qu'à nous rendre le courant prêté. Elle le met à notre disposition pour trois effets différents. Par elle, nous pouvons tout d'abord faire de _l'éclairage_, ainsi que je l'ai démontré. Par elle il nous est loisible ensuite de faire de la _traction_. Installons un petit moteur électrique auprès du volant du moteur de la voiture, et envoyons-lui un peu du courant enfermé dans la batterie: voici ce gros moteur réveillé et lancé! Construisons un moteur électrique microscopique; munissons-le d'une petite roue à dents de scie qui vient gratter sur un disque en tôle; enfermons le tout dans un étui métallique, avec un pavillon qui amplifie le son... et, lorsqu'un peu du courant de la batterie passera dans ce moteur lilliputien, le monstre fera entendre son barrissement! Par un jeu de tout petits moteurs encore, un inventeur a proposé, comme je l'ai dit, qu'on fît manoeuvrer les glaces. Demain on réalisera de la même façon des crics et des pompes.
Par la batterie enfin nous pouvons faire du _chauffage_. On sait qu'un courant électrique échauffe toujours le fil au travers duquel il passe. La température ainsi produite est imperceptible si la grosseur et la longueur du fil sont calculées de telle sorte que le phénomène n'ait guère lieu; mais, inversement, il est facile de créer au courant une résistance déterminée qui, pour une valeur donnée, provoquera le simple échauffement du fil à 40 ou 50 degrés par exemple, ou son incandescence même; on constituera ainsi un tapis souple pour les pieds de Madame et un allumoir pour le cigare de Monsieur.
Tels sont donc les principaux éléments d'une installation d'électricité dans une automobile de 1914. Quel est maintenant l'avenir?
L'avenir est hérissé de plus de difficultés que je n'en ai énuméré encore! Car il s'agit aujourd'hui de simplifier, donc de serrer de plus près la perfection. La première victime, semble-t-il, sera la petite magnéto, si fidèle, si timide... Elle allume le moteur: sa soeur la dynamo ne le fera-t-elle pas aussi bien qu'elle?
La seconde absorption sera celle du moteur-démarreur: puisque, je l'ai expliqué, une dynamo est réversible et peut jouer, au gré du conducteur, le rôle de _génératrice_ ou de _réceptrice_ de courant, pourquoi continuerait-on à séparer cette double fonction pour la confier à deux organes distincts?
Et puis pourquoi la dynamo, à son tour, ne subirait-elle pas une transformation heureuse? Elle est pesante; or, un organe du moteur à explosions doit nécessairement être pesant: le volant. Pourquoi la «dynamo-magnéto-démarreur» ne serait-elle pas muée en volant? Les services électriques d'une automobile seraient ainsi «condensés» en un unique organe.
Mais une forêt de problèmes enchevêtrés sépare encore de cette lueur lointaine les inventeurs... les inventeurs aux bottes de sept lieues.
L. BAUDRY DE SAUNIER.
CE QU'IL FAUT VOIR
PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
Les petites baraques ont surgi du sol. C'est la floraison miraculeuse dont, chaque hiver, quatre ou cinq jours avant Noël, Paris donne le spectacle à ses habitants. Un beau soir, on a quitté le boulevard, sans se douter de rien; on y revient le lendemain: stupeur! De la Madeleine à la Bastille, deux alignements presque ininterrompus de maisonnettes en planches grises couvrent les trottoirs. Cela s'est édifié soudainement, en une nuit, sans désordre, comme un «déballage» d'articles de Paris que des mains invisibles auraient posés sur les deux planches inférieures de quelque interminable étagère... Je dis qu'elles sont en planches grises. On ne s'en aperçoit pas partout. La Réclame, l'envahissante et omnipotente Réclame, ne pouvait pas négliger plus longtemps les «surfaces libres» que lui offraient les dos et les flancs des petites baraques. Elle s'y est donc abattue sans pitié. Et ces bariolages, cette polychromie d'affiches achèvent de rendre effarant, vertigineux, l'encombrement de la Rue!
Les vieux Parisiens détestent cet encombrement. Les vieux Parisiens fuiront ces jours-ci le Boulevard et les petites baraques. Je ne saurais trop recommander aux étrangers de ne pas suivre un tel exemple. Il faut voir, même en jouant des coudes et en souffrant que, de temps à autre, un passant vous marche sur les pieds, il faut voir les baraques du Jour de l'An; et aussi la foule ingénue qui les regarde. Je l'ai dit bien souvent; rien n'est plus propre à nous renseigner sur l'état d'âme et sur les goûts d'une foule que son attitude devant les spectacles de la rue. En observant, sur les boulevards, autour de quels étalages elle s'arrête de préférence, vous remarquerez que nous n'avons pas cessé d'aimer l'éloquence, et que le marchand qu'on entoure est, d'abord, le marchand qui pérore. Le Parisien adore le boniment, et pour peu que de la bonne humeur et un brin d'esprit assaisonnent ce bavardage en plein vent--si rude que puisse être la température--il s'arrête; il écoute; il est conquis.
Ses «articles» préférés? Toujours les mêmes. Le jouet nouveau, qui fait rire et qu'actionne quelque mystérieuse mécanique. Car il convient qu'à l'attrait du comique s'ajoute celui du mystère; et la joie du spectateur est complète si à cette double séduction se surajoute celle de l'actualité. (Je n'ai pas besoin de dire que les joujoux aéronautiques sont, cette année, au premier rang de cette catégorie.) A côté du jouet mécanique--aéroplane ou pantin--il y a les ustensiles ou les produits--quels qu'ils soient--dont l'emploi nécessite un peu d'adresse manuelle et provoque chez le spectateur une surprise. Car nous aimons l'adresse et nous adorons d'être surpris. Le moule d'où sort une gaufre instantanément fabriquée est de forme jolie, le pot à colle grâce auquel une assiette cassée sous nos yeux est reconstituée en trente secondes, «plus solide qu'auparavant», le taille-crayon nouveau modèle, le stylographe inversable «à la portée des plus petites bourses», la carte de visite et le bonbon qu'on voit naître, et tomber, tout fait, de la machine portative qui les produit,--voilà du plaisir, et de quoi retenir, ravis et transis, autour des petites baraques, des milliers de braves gens!
* * *
... A Courbevoie, au coin de la rue de la Montagne; en face du pavillon vermoulu de la Belle Gabrielle (une ruine qui aurait encore sa beauté... si on voulait): la grande maison blanche où tant d'artistes, jeunes et vieux--peintres, comédiens, gens de lettres, sculpteurs--aiment à se retrouver de temps en temps, parmi des rires et des chants de petits garçons et de petites filles. C'était fête, il y a quelques jours, dans cette maison-là. Arbre de Noël! Distribution de cadeaux, de jouets, de livres. Des récitations, de la musique, un goûter... et des photographes. Sur les panneaux de marbre blanc qui sont l'unique décoration du préau couvert où se donne cette fête de famille s'inscrivent des noms presque tous célèbres dans la littérature et dans l'art: les noms des bienfaiteurs et des bienfaitrices, des «patrons» de cette oeuvre généreuse et charmante à laquelle sont attachés deux noms de femmes: Mme Marie Laurent, Mme Poilpot. _L'Orphelinat des Arts_ n'accueillait jusqu'en ces dernières années que des fillettes. Il s'est agrandi. Sous la généreuse inspiration du regretté maître Roty, il a ouvert ses portes aux petits garçons. Ils sont là une vingtaine d'orphelins, à côté des fillettes orphelines, si gentilles sous l'uniforme bleu. Debout sur deux rangs, elles présentaient, l'autre jour, à la lumière du soleil le double alignement de leurs belles chevelures tombantes; des chevelures qui ne sont ni trop brunes ni trop blondes, ni du Nord ni du Midi, mais de cette jolie coloration atténuée, _moyenne_, de ce châtain clair qui semblait, à distance, compléter l'uniforme, et l'expression si française des types. Chacun de ces pupilles est l'enfant d'un artiste disparu, et qui est mort pauvre. Mais d'autres artistes sont venus qui ont tendu la main à ces infortunés. En voici plusieurs, hommes et femmes, dont tout Paris connaît les figures. Ils sont venus fêter Noël à côté de leurs orphelins. Et cela fait, en vérité, le plus pittoresque, le plus joli pensionnat du monde. Je signale la maison aux étrangers qui ne la connaissent pas. Elle est ouverte à toutes les sympathies, et c'est, pourrait-on dire, quelque chose--dans notre petit monde de la philanthropie parisienne--qui «ne ressemble à rien».
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Une idée spirituelle: celle d'employer le bassin d'un cirque à une exposition et à un concours d'engins de sauvetage.
C'est le Nouveau-Cirque qui a eu cette idée-là. Le concours s'est ouvert ces jours-ci. Il sera clos dès les premiers jours de janvier. Mais voici venir la bourrasque de fin d'année, les journées terribles qu'absorbe l'unique souci de recevoir des étrennes quand on est jeune, et d'en distribuer, quand on ne l'est plus. Qui de nous aura le temps, durant de telles journées, d'aller voir une Exposition, quelle qu'elle soit? Veuillard en fait une, chez Bernheim, qui a beaucoup de succès; les «Peintres du Paris moderne» en font une aussi, chez Reitlinger; nous l'avons signalée, en même temps que deux ou trois autres, à qui l'échéance du Nouvel an va faire un tort immense, pendant une semaine au moins. «Ce qu'il faut voir», en ce moment? Des étalages...
Et puis, dès que sera passé le cyclone, il faudra, vous le pensez bien, se précipiter vers le spectacle qui va, pendant quelques jours, occuper tout Paris: il faudra aller revoir la _Joconde_. Avouons-le: parmi tant d'admirateurs, bouleversés d'une joie sincère, beaucoup, sans doute, verront Monna Lisa pour la première fois. Au Salon Carré, librement accessible à tous, elle était bien un peu négligée. Mais quoi! la voilà qui revient après s'être enfuie, et qui nous oblige à payer pour la voir. Double prestige, auquel nulle curiosité ne résistera!
UN PARISIEN.
AGENDA (27 décembre 1913-3 janvier 1914).
Concours de poésie.--Le _31 décembre_, clôture du concours des Jeux floraux du Languedoc.
Expositions.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): la Comédie humaine. (Clôture le _31 décembre_.)--Société internationale de peinture et sculpture. (Clôture le _31 décembre_.)--Galerie des Artistes modernes (19, rue Caumartin): exposition de l'Eclectique.--Salons de l'Etoile (17, rue de Chateaubriand): oeuvres de Mme Magdeleine Popelin.--Galerie La Boétie (64 _bis_, rue La Boétie): exposition des peintres du Paris moderne (jusqu'au _14 janvier_).--Galerie Marcel Bernheim (2 bis, rue Caumartin): exposition de l'«Art intime».
Conférences.--Société des Conférences (184, boulevard Saint-Germain): le 7 _janvier_, à 2 h. 1/2, conférence sur _Saint-Simon_ (première de la série), par M. René Doumic, de l'Académie française.--Le 9 _janvier_ à 2 h. 1/2 au musée de l'Armée (salle d'honneur): conférence sur la campagne de 1814, à Lyon et dans les Alpes, par le commandant Perreau.
Les conférences de la «Revue hebdomadaire», à la salle du Foyer (34, rue Vaneau), interrompues par les vacances de Noël et du Jour de l'An, recommenceront le vendredi 9 _janvier_, à 5 heures; à cette date, M. Pierre Lasserre donnera sa première leçon sur Renan. Viendront ensuite: le mardi _13_, à 5 heures, la _Charte_, par M. Sabatier; le vendredi _16_, à 5 h., _Renan_ (2e conférence), par M. Pierre Lasserre; le mardi _20_, à 5 h., le _Barreau en 1814_, par M. Charles Chenu; le vendredi _23_, à 5 h., _Renan_ (3e conférence), par M. Pierre Lasserre; le mardi _27_, à 5 h., _Cuvier_, par M. Ed. Perrier; le vendredi _30_, à 5 h., _Renan_ (4e conférence), par M. Pierre Lasserre.
Matinée.--Le 27 _décembre_, à la Comédie-Française, matinée au profit des pensions de la Comédie-Française.
Sports.--_Courses de chevaux: 28 et 30 décembre, 1er et 4 janvier_ Vincennes (trot); le _4 janvier_, Nice (prix de Monte-Carlo).--_Natation_: au Nouveau-Cirque, jusqu'au _4 janvier_, concours de sauvetage et d'appareils de sauvetage.
LES LIVRES et LES ÉCRIVAINS
LE VILLAGE DE L'ONCLE HANSI
Un dessinateur alsacien, également célèbre mais inégalement goûté en Allemagne et en France, présidait, il y a quinze jours, au grand dîner officiel de littérateurs français. C'était au lendemain des incidents de Saverne. Dans l'hommage rendu par la Société des Gens de lettres à l'«Oncle Hansi», alors précisément qu'on discutait au Reichstag les définitions du mot «wackes», il n'y avait pas une coïncidence voulue. Mais la coïncidence existait tout de même et elle parut à ce point émouvante que, lorsque cet Alsacien, si complètement de sa race, dressa avec quelque gaucherie sa puissante silhouette--la silhouette de l'ami Fritz--pour nous parler de l'Alsace, un frisson passa dans la salle du banquet où s'était fait aussitôt un silence de cathédrale. Hansi, cependant, nous parlait avec la bonhomie de son accent guttural, traînant et appuyé. Il nous disait, en souriant, que nous étions, ce soir-là, présidés par un wackes et même par un «oberwackes» (un survoyou d'Alsace) comme on l'appelait là-bas. Mais l'esprit de Hansi est un de ces vieux vins de France qui réchauffent l'âme en mouillant les yeux. Et quand il parle, quand il écrit ou quand il dessine, le rude et simple et fin bonhomme de Colmar reste le même, doux et redoutable, avec cet humour grave qui vous donne une envie de pleurer...
Hansi, ces derniers jours, n'était point d'ailleurs venu en France uniquement pour présider un dîner de gens de lettres amis. Il avait été mandé à Paris pour surveiller l'édition de son nouvel album: _Mon village_ (1) qui ajoute à son _Histoire d'Alsace_ un admirable chapitre contemporain.
Le village de l'oncle Hansi se trouve «non loin de la grande route, du côté de Wissembourg ou de Niederbronn». Vous vous arrêtez à quelque petite station fleurie. Devant vous, au bout d'un étroit chemin bordé d'arbres fruitiers, un vieux clocher pointu s'élance au-dessus des blés où perce la dentelle des houblons. Et voici des toits qui fument, une petite place où l'arbre de la liberté verdit encore, une maison d'école avec son nid de cigogne et son beffroi... Voici des fillettes avec leurs petites jupes gaies, rouges ou bleues, des jeunes filles «dont la calme beauté est couronnée d'un large ruban noir». Voici de grands jeunes gens au vêtement sévère relevé par la vive note rouge du gilet, et voici des vieux avec, encore, l'ample redingote et le tricorne. Voici les fiancés qui se promènent, mains unies, les anciens qui causent sur leur porte. L'air est plein de chants d'oiseaux et de chansons d'enfants. Ne vous semble-t-il pas que vivre en ce joli village serait tout le bonheur humain? Oui,... oh! oui... si, tout en haut, au bout de la rue, n'apparaissait la silhouette pesante et casquée du gendarme...
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un beau pré où garçonnets et fillettes jouent à la guerre et régulièrement «mettent en fuite l'ennemi toujours représenté par les dix enfants du gendarme prussien».
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a deux maîtres d'école: l'un, le père Vettei est un vieux d'avant la guerre, un vieux en tricorne et en lévite. Tout le monde l'aime, il assiste à tous les baptêmes, à tous les mariages et il continue--en cachette--d'apprendre le français aux petits enfants. L'autre maître, son adjoint, est un jeune instituteur allemand en veston de drap vert, et qui a toujours à la main une baguette impitoyable... Et devant l'école, il y a une place où les petits élèves tirent au sort, avec une plume dans un livre fermé, les petits soldats de papier imprimés à Epinal. Quelle raillerie si, par malheur, on gagne un soldat prussien!...
(1) Edition Fleury, 10 fr.
Dans le village de l'oncle Hansi, il vient des touristes allemands, en petit chapeau à plumes et tout habillés de vert, du vert moutarde au vert épinard, toutes les nuances du vert, sauf le vert espérance. Ils déballent, à l'auberge, des saucisses, des marmelades, et réclament une grande cruche de bière pour monsieur et une petite pour le reste de la famille... Et il y a aussi, parfois, des touristes français, vite entourés, et qui devraient revenir plus souvent.
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a trois vétérans de l'ancienne armée française. C'est d'abord le cuirassier Schimmel qui a chargé à Morsbronn. «Ce jour-là, défendant sa terre et son foyer, il a dû faire peur à la mort elle-même.» Les deux autres sont l'ex-canonnier à cheval Georges Becker et l'ancien sergent de voltigeurs Martin Spohr. Tous trois vont ensemble à la messe avec leurs longues redingotes, pareilles comme un uniforme, sur lequel est épingle le ruban du souvenir, strié de deuil et d'espérance. «Ils ne parlent guère pour compenser tous les mots inutiles que l'on dit ailleurs.»
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a chaque année deux fêtes: l'une, qui ne compte pas, la fête de l'Empire; et l'autre qui est une grande joie, la fête patronale, le «Messti». Ce jour-là, c'est, partout, une active confection de tartes et de gâteaux d'Alsace. Ce jour-là, le gendarme prussien inspecte la baraque aux pains d'épice pour voir si on n'y expose pas de mirlitons tricolores... Ah! il y a une troisième fête que j'oubliais, la fête du 14 juillet. Celle-ci, il est vrai, on la célèbre hors du village, à Nancy. Mais on y pense beaucoup au village et il y a toujours des gens de l'endroit, des heureux, des enviés qui s'en vont assister à la belle revue française de la «division de fer».
Dans le village de l'oncle Hansi, il y a un veilleur de nuit, le père Spinner, un ancien artilleur de la garde qui, aujourd'hui encore, pour faire sa ronde, s'enveloppe dans le vieux manteau d'ordonnance (ces étoffes françaises sont inusables). Il porte une vieille hallebarde, une grosse lanterne et une corne pour sonner les incendies. Autrefois, le père Spinner était un homme très sobre. Mais il a pris une singulière habitude: chaque fois qu'un gros Zeppelin a subi un de ces accidents énormes qui ne coûtent la vie à personne, le veilleur entre à l'auberge et se fait servir un demi-litre de vin. Et c'est ainsi que le père Spinner est devenu ivrogne.
Le village de l'oncle Hansi est un joli village dont les maisons riantes cachent bien des souffrances. Il est l'image de l'Alsace entière et toute l'Alsace, comme un grand coeur, palpite dans les moindres détails de cette admirable page qui clôt l'album: