L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3696, 27 Décembre 1913
L'échéance du 31 décembre étant une des plus importantes de l'année, nous insistons de nouveau très vivement auprès de ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire à cette date, et qui ne l'ont pas encore renouvelé, pour qu'ils veuillent bien nous adresser, dans le plus bref délai, leur souscription pour 1914; ils éviteront ainsi tout retard dans la réception des prochains numéros.
SUPPLÉMENTS DE THÉÂTRE
_Une grande solennité musicale se prépare pour le Ier janvier 1914: Parsifal, le chef-d'oeuvre de Richard Wagner, que Bayreuth s'était jusqu'à présent jalousement réservé, sera représenté, dans notre langue, en même temps à Paris et à Bruxelles, à l'Opéra et à la Monnaie._
_Nous croyons que tous nos lecteurs--et non pas seulement ceux qui assisteront aux premières représentations françaises de Parsifal--nous sauront gré de leur offrir, dans le prochain numéro de_ La Petite Illustration, _une traduction inédite, à la fois respectueuse et claire, du poème de Wagner, plus célèbre que connu du grand public._
_A la liste des pièces nouvelles dont nous avons déjà annoncé la publication, nous sommes heureux d'ajouter_ La Belle Aventure _de MM. Gaston de Caillavet, Robert de Flers et Etienne Rey, qui vient d'obtenir au Vaudeville un immense succès._
COURRIER DE PARIS
UNE OEUVRE VÉCUE
M. Jules Claretie a commencé la semaine dernière la publication de ses _Mémoires_. Voilà bien longtemps, heureusement pour lui--et pour nous--qu'on les attendait, avec une impatience qui n'était adoucie et entretenue, au cours des années, que par cette idée, si savoureuse et remontante, qu'à chaque incident agréable ou difficile de la longue et belle carrière de l'administrateur de la Comédie-Française, ils s'augmentaient, s'enrichissaient, se paraient de mille anecdotes inédites, de traits piquants rajoutés, d'aperçus nouveaux. Ainsi, non seulement on se réjouissait des joies si nombreuses et des honneurs si mérités qui advenaient à M. Claretie, mais par une espèce d'égoïsme, hélas! très humain et irraisonné, on n'était pas trop fâché non plus quand un petit nuage obscurcissait--pour quelques heures--la sérénité de son azur, parce qu'on savait d'abord qu'il avait l'habitude et les moyens de la victoire, et ensuite que l'on se disait: «Oh! Oh! Voilà du bon sur la planche, pour plus tard, quand ils seront publiés!» Donc, plus la date de leur mise au jour fuyait, se reculait, plus nous en étions, d'une certaine façon, assez contents tout de même puisque, malgré l'épreuve imposée, nous savions tous que nous n'y perdrions pas, que nous aurions double plaisir, double profit. Ce moment est enfin venu. Aujourd'hui les Mémoires paraissent.
On peut affirmer à l'avance et à coup sûr qu'ils seront ce qu'on a toujours espéré de leur auteur et qu'ils auront un succès considérable. Nul n'était doué, plus que lui, pour les écrire, avec la conscience et la certitude qu'en le faisant il accomplissait une mission, à laquelle il n'avait pas le droit de se dérober. Il semble, au premier instant, que rien ne soit plus facile que de mettre en hâte chaque soir sur le papier ce qu'on a vu dans la journée, ou qui vous a été conté... Pour beaucoup de gens il suffira de se livrer assidûment à ce pensum quotidien pendant des mois et des années... afin de pouvoir déclarer, quand il y aura la matière de huit à dix volumes: «Voilà des Mémoires achevés, et qui ne m'ont coûté aucune peine, qui ont été faits pour ainsi dire sans s'en apercevoir!» Eh bien, ils se trompent. Si les Mémoires ont été ainsi abattus, copiés au galop, même sur la vie, alignés à la six-quatre-deux et bâclés. selon l'expression courante: _sans s'en apercevoir_,... soyez tranquilles, quand ils paraîtront, _on s'en apercevra_. Ils pourront contenir des anecdotes, des mots, des récits, une distraction intermittente, mais ils ne formeront pas ce tout, homogène et harmonieux, que doivent constituer des Mémoires de bonne souche, des Mémoires «composés», présentant l'image exacte de la personne qui les a écrits et celle du temps dans lequel elle a pensé et s'est promenée. Les Mémoires sont succulents, instructifs et féconds, quand ils apportent quelque chose de plus que ce qu'ils relatent: entendez par là une explication, une morale, un enseignement extraits des réalités. Il y faut d'ailleurs des quantités de dons.
En premier, celui de la curiosité, de la curiosité poussée à l'extrême, jamais lasse, jamais assouvie. On peut dire que la caractéristique de l'esprit et du talent de M. Claretie, c'est la curiosité. Il a été et il est encore curieux de tout, comme un enfant, comme un jeune homme, comme un bibelotier, comme un reporter, comme un diplomate, comme un badaud, comme une femme, comme un collectionneur, comme un médecin, comme tous les curieux réunis et mis bout à bout. Il est presque aussi curieux dans ce siècle que le fut à l'avant-dernier La Condamine, qui passait à juste titre pour l'homme le plus curieux de France. M. Claretie a voulu, sinon tout connaître parce qu'il était de bonne heure trop renseigné déjà pour ne pas se rendre compte que cela était impossible, du moins tout regarder, pour s'en donner une notion et pouvoir la transmettre, ou l'essayer. Ainsi s'explique-t-on qu'il ait abordé avec une souplesse, une légèreté et une activité dévorantes tant de genres différents, en négligeant dans une sorte de bon sens instinctif de se fixer et de s'enchaîner à aucun. Il était né pour flâner rapidement aux magasins, aux casiers, aux étalages, à toutes les boutiques de la vie, et il ne s'est arrêté plus longuement qu'à la plus grande, la plus belle, la plus amusante et la plus fameuse de toutes qui était un théâtre... un théâtre d'État. Cette curiosité, charmante, juvénile, fuyante, saccadée, déréglée, passionnée... j'ai toujours pensé pour ma part qu'elle avait été «toute la vie» de M. Claretie, qu'il lui devait ses joies les plus claires, les plus éveillées, et aussi les petits ennuis sérieux qu'il eut parfois à traverser. C'est elle qui fut la cause de tout. Il a dix fois, cent fois plus de finesse et d'adresse, et de philosophie aussi, qu'il n'en faut pour éviter avec maîtrise le moindre accroc, mais, en présence de la difficulté, aussitôt il s'excite, la curiosité intervient, précieuse et terrible fée, et poussé par elle il veut voir à tout prix, _voir ce qui arrivera_... et bien entendu ce qui arrivera dans le cas le plus aigu, alors il ne se connaît plus... et il entre résolument dans l'inconnu qui le tente... Eh bien... il ne faut pas cependant qu'il le regrette aujourd'hui, pas plus que nous ne regrettons nous-mêmes qu'il ait toujours cédé, même à ses risques et à ses dépens, aux impulsions dangereuses de cette curiosité à laquelle il était redevable de trop de délices pour oser la guider, la retenir, ou la contrecarrer. Sans elle en effet nous n'aurions pas eu les Mémoires en question et c'eût été grand dommage. Que vont-ils être? Que seront-ils? Voilà ce que plus d'un s'est demandé. La réponse n'est pas difficile. Ils seront sur le ton simple et familier des articles, nourris de documents, que l'auteur de la _Vie à Paris_ a trouvé le moyen, dans une existence privée de loisirs apparents, d'écrire au _Temps_, avec un continuel succès, depuis de nombreuses années. C'est dire que M. Claretie, qui en a tant vu et tant fait voir, nous contera, dans son aimable style, tous les événements auxquels il a été de près ou de loin mêlé, qu'il nous retracera en quelque sorte, forcément, l'histoire littéraire, dramatique--et même çà et là politique--de ces trente dernières années, et cela, vu de la coulisse, et sans pose aucune ni prétention, mais à petits coups, en petits morceaux détachés, rappelant ce qu'est sa conversation abondante, intéressante, brisée, pleine de courtoises hésitations, de flottements, et de réticences polies qui en constituent l'indécision, le charme et l'originalité. Il semble en ces moments s'écouter lui-même au dedans et prendre, avant de l'exprimer et de la jouer, sa pensée «au souffleur». Il n'y a pas de causeurs plus agréables, plus sûrs d'eux et plus résolus, sous les dehors de la modestie et de la timidité.
Et maintenant, ces _Mémoires_ seront-ils combatifs, révélateurs, malicieux? L'administrateur d'hier rappellera-t-il, ressortira-t-il, l'une après l'autre, les circonstances mémorables dans lesquelles, depuis vingt-huit ans, il eut à prendre tel parti, telle décision, à faire telle promesse, à la tenir, à en être empêché? Cherchera-t-il à se justifier de certains griefs, fondés ou non? Dira-t-il _tout_? ou ce qu'il croit être tout? Sera-t-il amer? vindicatif? ou apaisé, serein? Voudra-t-il prouver? Plaidera-t-il? Montrera-t-il un homme «nouveau», je veux dire celui qu'on le sait incapable d'être: un homme amer, aigri, rancunier, méchant? Pas le moins du monde. Et c'est en cela encore que M. Claretie, qui a si souvent étonné, dans tous les sens, ses contemporains pourtant durs à surprendre, les étonnera encore plus par la publication de ses _Mémoires_. Il les trompera justement au chapitre des représailles, auxquelles on suppose, bien à tort, qu'il a songé avec amour. On le connaît mal. Il ne fut jamais, dans ses crises les plus vives avec les comédiens ou les auteurs, qu'un homme irrité de se voir partagé entre des intérêts égaux et divers et agacé avec des petites fureurs de ne pouvoir tout concilier, donner raison à la fois aux deux partis, satisfaire tout ce qu'il aurait tant voulu ne pas mécontenter: l'auteur, l'ami, la Maison, le comédien, le Comité, le ministre... et lui-même... Mais toutes ces secousses n'avaient jamais qu'une origine et une qualité professionnelles. Le fonds solide des sentiments n'était pas atteint.
Va-t-on se figurer, après cela, que M. Claretie fuira dans le récit de sa vie les instants délicats et épineux? qu'il voudra escamoter les souvenirs brûlants? Non plus! Et il aura bien raison. Personne ne s'est jamais imaginé qu'il renoncerait au sourire, à la pointe, à l'humeur narquoise, au sel de Paris. Nous lui demandons au contraire de garder jusqu'à la fin, jusqu'à la dernière ligne de ses _Mémoires_, les dons de fine polémique et d'esprit qui sont les siens. Qu'il ne les retienne pas. Ils font partie de sa plume, de cette plume toujours en marche et qui a tant écrit, qu'il aime par-dessus tout et qu'il a, j'en suis sûr, une allégresse de libre écrivain à reprendre aujourd'hui, sans se plus gêner en rien, dans le calme, un peu fébrile encore, d'une belle retraite, au sommet d'une carrière dont il peut, non sans orgueil, considérer en se retournant l'unique et long parcours...
HENRI LAVEDAN.
_La vie a d'étranges hasards. Au moment où, près d'abandonner l'administration de la Comédie-Française, M. Jules Claretie commençait dans le Journal la publication de ses Mémoires, notre éminent collaborateur M. Henri Lavedan avait eu la pensée de lui consacrer ici un article tout amical et charmant, que nous avions illustré d'une toute récente, et maintenant bien émouvante photographie. Le funèbre événement qui, mardi soir, a surpris Paris, donne, hélas! à cette chronique un surcroît d'actualité que n'avait pu prévoir son auteur._
Quand nous parvint la nouvelle de la fin soudaine de M. Claretie, les dernières pages de ce numéro, qu'il fallait achever avant les fêtes de Noël, descendaient sous presse. On imprimait «le Courrier de Paris». Nos lecteurs ont donc, tout vif, à défaut d'une notice nécrologique que nous ne pouvons songer à improviser à la hâte, l'hommage sincère rendu par M. Henri Lavedan à son collègue de l'Académie française, à un confrère qu'il ne s'attendait pas à voir si brusquement disparaître. Ils y trouveront tous les éléments d'un portrait finement vu, élégamment campé. Et les plus anciens se rappelleront peut-être--non sans quelque mélancolie, car c'est bien loin déjà--que des années et des années, à la place où ils lisent aujourd'hui cet article, celui dont on évoque la bienveillante physionomie les entretint lui-même, à la semaine la semaine, d'une plume alerte et souple, des mille et un événements, grands ou petits, de la vie de Paris et d'ailleurs: le Bastignac de la vieille _Illustration_, c'était M. Jules Claretie.
«LA BELLE AVENTURE»
L'un des attraits de cette pièce, qui en a tant d'autres et que ses trois auteurs, MM. de Caillavet, Robert de Fiers et Etienne Rey ont parée de tout ce que la grâce la plus tendre, l'esprit le plus brillant, le talent le plus sûr peuvent produire de mieux achevé, est que l'un des personnages est une grand'mère--de soixante-quinze ans, avaient d'abord indiqué les auteurs--de quatre-vingt-un ans, rectifièrent-ils, sur la demande de leur interprète, Mme Daynes-Grassot, qui avait la coquetterie de vouloir porter en ce rôle son âge réel... Il n'était pas inutile de souligner ce détail pour tous ceux, innombrables, qui iront applaudir la _Belle Aventure_ au Vaudeville et qui ne l'auraient point soupçonné à voir la souriante vivacité de cette petite vieille en robe de 1851--robe qu'elle porta à cette époque!--rajeunie à la mode de 1864, presque toujours en scène pendant le deuxième et le troisième acte et qui met dans son jeu toute l'adresse experte et la grâce infinie avec laquelle les auteurs ont conduit leurs scènes et leur dialogue pour faire applaudir une situation dont on ne s'aperçoit pas qu'elle est un peu risquée.
Il n'est, au premier acte, pas un spectateur qui ne souhaite que la jeune mariée s'évade, fût-ce en sa robe blanche, de l'union sans amour à laquelle on l'a poussée et parte, avec celui que son coeur a élu, vers la belle aventure; et, au second acte, si la vieille grand-mère, recevant les jeunes gens qu'elle croit être déjà, l'un comme l'autre, ses petits-enfants, bénit leur amour, n'est-ce pas la faute, uniquement, des circonstances, n'est-elle pas trompée en toute bonne foi,--si bien qu'au troisième acte, alors qu'elle découvre l'involontaire supercherie en même temps qu'elle apprend que tout va être réparé, elle ne peut garder longtemps rancune à sa petite-fille... On a uni, dans les enthousiastes applaudissements adressés aux auteurs et à cette alerte doyenne de nos comédiennes, les autres interprètes au premier rang desquels Mlle Madeleine Lély, MM. Victor Boucher et Capellani.
LA «JOCONDE» A ROME
_Notre correspondant de Rome nous envoie ces intéressants détails sur la cérémonie de la restitution à la France de la précieuse peinture de Léonard de Vinci:_
Rome, 21 décembre 1913.
Florence a vu partir hier sa noble hôtesse. Après un court séjour dans la jolie ville toscane, Monna Lisa a été de nouveau mise entre deux morceaux de velours rouge, puis elle a pris le chemin de Rome.
Ce n'était plus en contrebande qu'elle voyageait, mais bien comme une reine. Pour remplacer le coffre de bois blanc de Perugia on avait confectionné pour elle une ravissante caissette de noyer, bien capitonnée, où elle ne risquait pas de s'abîmer. Monna Lisa avait sa garde d'honneur, composée de M. Corrado Ricci, directeur général des Beaux-Arts, de M. Poggi, directeur de la Galerie des Offices, et de plusieurs inspecteurs de police. Tout le long du trajet, le convoi reçut les honneurs qu'on prodigue à un train royal. Des carabiniers à toutes les stations et, dans le train, des agents en bourgeois veillaient à la sécurité de la belle voyageuse.
A l'arrivée à Rome, hier, M. Casaglia, chef de cabinet du ministre de l'Instruction publique, attendait à la gare pour recevoir officiellement le précieux colis que portait M. Ricci lui-même. En passant à l'octroi, un douanier voulut ouvrir la caisse. «--Cela ne paie pas de droits», lui répondit-on. «--C'est un objet sans valeur!» s'écria un journaliste.
La foule, apprenant l'événement, se pressait à la sortie. De tous côtés, l'on criait: «--Qui est arrivé?--Monna Lisa!» Le public restait bouche bée, quand il s'apercevait que tous ces honneurs s'adressaient à un simple coffret de noyer.
L'automobile portant le tableau et ses chevaliers servants réussit non sans peine à fendre la foule et arriva au ministère de l'Instruction publique. Là, en présence du ministre, M. Credaro, la _Joconde_ fut sortie de son écrin, replacée dans le cadre qu'elle avait à Florence et exposée dans l'antichambre du ministre, dont la fenêtre donne sur la place de la Minerve.
Tous les employés du ministère, en redingote, se pressaient pour voir le tableau, lorsque le bruit courut que le roi allait venir à son tour rendre visite à la fille divine du Vinci. Bientôt, le salon d'honneur est évacué et, accueilli par des applaudissements chaleureux, S. M. Victor-Emmanuel III offre son hommage admiratif au tableau du grand maître. Le roi, qui est un ami des arts, a déjà vu plusieurs fois la Joconde au Louvre et il exprime à MM. Ricci et Poggi le plaisir qu'il a à contempler de nouveau ce chef-d'oeuvre. Il félicite M. Credaro et ses collaborateurs pour le zèle qu'ils ont déployé.
Après le départ du roi, c'est un long défilé de députés, de sénateurs, de hautes personnalités qui viennent contempler le tableau tant vanté.
Ce matin, jusqu'à 10 heures, les employés des différents ministères eurent à leur tour le privilège de venir jeter un rapide coup d'oeil dans la salle où se trouvait la _Joconde_, encadrée d'huissiers galonnés. Puis les portes furent fermées. Seuls, quelques privilégiés allaient être admis à assister à la cérémonie de la remise du tableau à l'ambassadeur de France, M. Camille Barrère.
M. Leprieur, conservateur du musée du Louvre, arrive avec M. Corrado Ricci. J'ai le plaisir de lui présenter M. Poggi, le directeur de la Galerie des Offices, à qui il exprime le plaisir qu'il eut en apprenant la découverte de la _Joconde_, «la vraie, ajoute-t-il, puisqu'il n'y a plus de doute possible».
M. Leprieur, en effet, a procédé avant la remise du tableau à un examen minutieux de la Joconde à un point de vue très prosaïque mais dont le résultat est des plus intéressants. Il prit force mesures, vérifia de nombreux signes particuliers qu'il avait notés dans l'oeuvre de Léonard de Vinci, et toutes ses constatations coïncidèrent exactement avec celles qui avaient été faites au Louvre. Il existe d'ailleurs un dossier cacheté, déposé chez un notaire parisien, qui contient toutes les annotations faites sur les particularités du tableau. Dès que Monna Lisa aura réintégré le musée, on ouvrira ce dossier et l'on procédera à une dernière vérification qui aura pour conséquence, c'est bien certain, de dissiper les doutes des sceptiques les plus endurcis.
La _Joconde_ a de nouveau été sortie de son cadre, dans le grand salon d'honneur. M. Ricci la tient debout sur la table, autour de laquelle se groupent MM. Barrère, ambassadeur de France, di San Giuliano, ministre des Affaires étrangères; Credaro, ministre de l'Instruction publique; Vicini, sous-secrétaire d'Etat; Besnard, directeur de l'Académie de France; Casaglia, chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique; Ollé-Laprune, premier secrétaire de l'ambassade de France; Poggi, directeur de la Galerie des Offices de Florence.
M. Credaro prend la parole et, s'adressant à M. Barrère, il lui dit combien la nation italienne est heureuse de pouvoir restituer à la nation française, qui donna l'hospitalité et prodigua les honneurs au Vinci, fils illustre de l'Italie, dans les dernières années de sa vie, le précieux tableau enlevé aux glorieuses salles du Louvre. «Que Votre Excellence veuille bien, dit en terminant le ministre, recevoir le chef-d'oeuvre du grand Florentin comme un gage d'amitié et de solidarité entre les deux peuples, dans les hautes sphères de l'art et de l'humanité.»
M. Camille Barrère prit à son tour la parole. Assez ému, l'ambassadeur, dans une brillante improvisation, exprima à M. Credaro les sentiments de reconnaissance de la France pour les procédés si spontanément amicaux du gouvernement italien, et sa joie de recouvrer enfin le chef-d'oeuvre d'un homme dont le génie universel a élargi les bornes de l'intelligence humaine.
«Je tiens, ajouta M. Barrère, au moment où vous me remettez la _Joconde_ et où je l'emporte au palais Farnèse, à vous dire combien je suis touché que ce soit à l'Italie que revienne le privilège de la restituer à la France.»
On lit ensuite l'acte de consignation du tableau au gouvernement français, qui est signé par MM. Credaro, di San Giuliano et Barrère, et par MM. Vicini, Besnard, Ricci et Poggi comme témoins.
C'est fait: la _Joconde_ est redevenue française. M. Ricci la replace avec une délicatesse toute paternelle dans la boîte de noyer, puis, s'approchant de M. Ollé-Laprune, lui dit en souriant: «Veuillez constater que c'est bien la _Joconde_ que j'enferme dans cette boîte.» M. Ollé-Laprune n'a pas de peine à déclarer reconnaître que c'est le chef-d'oeuvre de Léonard de Vinci qui est dans le coffret dont on lui remet la clef et, au milieu des conversations amicales, on descend sur la place où les automobiles attendent les ministres et l'ambassadeur.
Quelques minutes après, Monna Lisa entre au palais Farnèse et prend place dans la galerie des Carrache. La première visite qu'elle y reçoit est celle de S. M. la reine Marguerite, qui, pendant près d'une heure, s'entretient avec l'ambassadrice et ses quelques invitées. Vers 3 heures, tous les membres du corps diplomatique, les personnalités de la colonie française et les notabilités romaines remplissent les salons de l'ambassade d'un public d'élite, heureux de pouvoir contempler la belle oeuvre du grand maître florentin.
Demain, la _Joconde_ restera au palais Farnèse; de mardi à samedi, elle sera exposée à la galerie Borghèse, puis, dimanche prochain, probablement, elle partira pour Milan, d'où elle rentrera directement à Paris.
ROBERT VAUCHER.
DEUX PHOTOGRAPHIES GRANDEUR NATURE PERMETTANT D'IDENTIFIER LA JOCONDE
LES GARDIENS ALLEMANDS DU BOSPHORE