L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913
Part 4
Conférences.--Université des _Annales_ (51, rue Saint-Georges), à 5 heures: le _20 décembre. Comment émouvoir?_ par M. Reynaldo Hahn; le _23, Notre-Dame de Paris_, par M. Jean Richepin, et _Au pays du Christ_, par M. l'abbé Gaffre (projections autochromes).--Ecole des Hautes Etudes sociales (rue de la Sorbonne): le _22 décembre_, à 4 h. 15, _Feuilleton parlé_, de M. Camille Le Senne, sur le _Veau d'or_, de M. Lucien Gleize.
Fête de bienfaisance.--Le _20 décembre_, au théâtre du Châtelet, matinée de bienfaisance, au bénéfice de la Société de Secours mutuels les «Prévoyants du théâtre», avec le concours de la Comédie-Française.
Concerts.--A l'église de la Sorbonne, le _21 décembre_, oratorio de Noël de J.-S. Bach, exécuté par l'Association des concerts spirituels de la Sorbonne.--Salle des concerts du Conservatoire (2, rue du Conservatoire): le _20 décembre_, concert avec orchestre au bénéfice de la Société mutuelle des professeurs du Conservatoire.
Les Trente Ans de théâtre.--Le _24 décembre_, à la salle Gaveau (rue La Boétie): soirée de gala donnée par la Société des Trente Ans de théâtre.
Sports.--_Courses de chevaux_: les _21, 23, 25, 28 et 30 décembre_, courses à Vincennes (trot).--_Aéronautique_: au Grand Palais, le _25 décembre_, clôture de l'exposition de l'aéronautique.--Boxe: le _20 décembre_, à Luna-Park, championnat du monde, Sam Langford contre Joe Jeannette.--Salle Wagram, le _24 décembre_, Villie Lewis contre Moreau.--_Football rugby_: le _27 décembre_, à Colombes, match de sélection pour la rencontre France contre Irlande.--Le _1er janvier_, au vélodrome du Parc des Princes, France contre Irlande.--_Natation_: le _25 décembre_, à Magic-City, championnat international d'hiver.--Du _24 décembre au 4 janvier_, au Nouveau-Cirque, concours de sauvetage et d'appareils de sauvetage.
LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS
LES BEAUX LIVRES
La série continue!
En son amusante couverture surannée, un livre, riche en vignettes de jadis: _Papeterie et Papetiers de l'ancien temps_, «se vend en l'Officine de Georges Putois, marchand papetier colleur, ancien juré et garde de la communauté, à Paris, 3, rue Turbigo». Cet ouvrage devait, à l'origine, nous dit son auteur, M. J. Grand-Carteret, «être un rapport, une sorte de catalogue explicatif et détaillé d'une Exposition spéciale». Il se présente, aujourd'hui, sous l'aspect et avec la substance d'un volume agréablement écrit et précieusement documenté. Ce n'est point d'ailleurs l'histoire d'une corporation écrite au jour le jour d'après ses registres, mais bien l'historique du commerce de la papeterie, la nomenclature des objets qui se vendaient en la boutique des _marchands-merciers, des marchands papetiers-colleurs de feuilles, des marchands cartiers-cartonniers_, la recherche, l'étude et la reconstitution de toutes les industries accessoires. Ce travail est d'une érudition, ingénieuse et charmante, qui sera très goûtée des amateurs du Livre.
L'histoire du costume intéresse, à divers titres, tous les esprits. En un fort volume orné de 700 illustrations, M. Camille Piton a réuni et relié par un texte savant les «gravures de modes» les plus expressives du treizième au dix-neuvième siècle inclus. Entendez que l'auteur du _Costume civil en France_ (1) n'a retenu que des documents originaux, d'une authenticité indiscutable. Il a supprimé toute interprétation intermédiaire du dessinateur, graveur ou lithographe. Seule la photographie a été employée; elle a permis de reproduire tels quels les costumes choisis parmi les sceaux, les sculptures, les peintures murales, les tapisseries, les vitraux, les tableaux, les miniatures des manuscrits jusqu'aux quinzième et seizième siècles, alors que la gravure sur bois ou sur cuivre fait son apparition.
Après les habits, les meubles.
Pour les esprits amoureux de notre passé national, il n'est peut-être pas d'études plus captivantes que celle des meubles, ces témoins discrets de la vie de tous les âges, ces survivants des sociétés disparues, qui nous redisent non seulement les besoins de nos pères, mais encore leurs tendances d'esprit, l'évolution de leur goût et nous révèlent leurs aptitudes physiques et morales. Car tout se tient dans l'existence d'une nation. Un érudit des choses d'art, un fervent des reliques du passé, M. l'abbé Arnaud d'Agnel, de qui nous avons eu le plaisir déjà de signaler un magnifique ouvrage sur la _Faïence et la Porcelaine de Marseille_, nous présente en une édition, fastueusement illustrée, une histoire très complète de _l'Ameublement provençal_ (2).
Dans les deux premières parties de cet énorme travail, l'auteur a retracé la marche et les transformations successives de l'Ameublement provençal et comtadin, d'abord au cours du moyen âge et de la renaissance, puis durant les temps modernes, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution. Le caractère local est précisé dans une troisième partie, purement descriptive.
Ensuite, pour donner une idée entière de l'ameublement, M. l'abbé d'Agnel a consacré des développements, formant la quatrième partie de l'ouvrage, aux _Toiles peintes à la détrempe_ dont les Provençaux du dix-huitième siècle aimaient à décorer les murs de leurs appartements. Enfin, dans une cinquième partie, sont réunis et commentés des modèles des consoles en fer forgé, qui jouèrent un rôle si important dans l'ameublement provençal. La division des matières si complexes qu'embrasse ce volume, leur répartition en chapitres successifs sont établies avec une méthode et une prudence et surtout une clarté qui en rendent l'étude et la lecture aussi faciles qu'attrayantes. Une excellente préface de M. Henry Havard, inspecteur général des Beaux-Arts, a été écrite pour cet ouvrage.
(1) Librairie Flammarion, 15 fr.
(2) Editions Lucien Lareur, à Paris, et Alexandre Jauvène, à Marseille. 2 vol. 80 fr.
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Les grandes expéditions scientifiques donnent leurs sujets, en cette fin 1913, à deux belles éditions Hachette. C'est d'abord l'émouvant journal de route de l'hérc que capitaine Scott: le _Pôle meurtrier_ (3).
Il y a quelques mois à peine le télégraphe apportait en Europe la fatale nouvelle du désastre de l'expédition anglaise au Pôle Sud. Le capitaine Scott, commandant l'expédition, et les quatre compagnons qui l'avaient suivi au Pôle avaient trouvé la mort pendant leur voyage de retour. Le testament admirable de grandeur d'âme et de simplicité écrit par le chef de l'expédition, au seuil même de la mort, publié en même temps que l'annonce de la catastrophe, donnait les raisons de cet insuccès et laissait deviner les angoisses et les luttes qu'eurent à supporter les explorateurs.
Ce que furent ces luttes et ces angoisses, les carnets de notes trouvés sur le cadavre de Scott nous les ont fait connaître.
La _Carrière d'un navigateur_ (4), c'est la carrière maritime et scientifique de l'auteur même de l'ouvrage, S. A. S. le prince Albert Ier de Monaco. Le récit des diverses croisières accomplies par le prince savant, toujours en quête de découvertes scientifiques, présente un intérêt intense. Qu'il s'agisse de la chasse aux grands cétacés, de la recherche des infiniment petits dans les vertigineuses profondeurs de la mer, des grands drames se jouant sur la scène immense de l'élément liquide, toujours la vivante et sincère narration de l'auteur nous émeut par la grandeur des spectacles incomparables qu'il évoque en même temps que la facilité de son style en rend la lecture attrayante pour tous les amateurs, grands et petits, qui s'intéressent aux choses de la mer.
La _Suisse illustrée_, le substantiel et séduisant volume que publie la maison Larousse(5), continue la belle série dans laquelle ont déjà paru la _France, la Belgique illustrée, l'Italie illustrée_. Dû à la plume d'un écrivain, M. Albert Dauzat, qui connaît à fond la Suisse, et qui nous l'explique en un texte très, imagé, et très vivant, ce livre, abondamment et richement illustré par la photographie d'après nature, est, avec le volume sur la _Mer_ de M. Clerc-Rampal(6), un intéressant cadeau à faire aux jeunes gens curieux, de voyages, comme aux amateurs de beaux livres.
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Les belles éditions Flammarion s'enrichissent, ce mois de décembre, d'un admirable _Roméo et Juliette_, qui succède dans la même série à _Hamlet_ et au _Marchand de Venise_, toujours dans l'excellente traduction de M. Georges Duval. L'ouvrage est illustré de 24 planches en couleurs de Hatterel(7). Et la même maison nous offre encore, pour les adolescents, en un beau livre à gravure, la _Belle Nivernaise_ (8), d'Alphonse Daudet.
Aux lettrés, s'offrent aussi de délicates éditions de bibliophiles. Il y a la merveilleuse collection Louis Conard--si souvent louée ici--des _Oeuvres complètes de Balzac_, illustrées par Huard. Et il y a aussi la merveilleuse «bibliothèque du XVe siècle», de l'éditeur Champion, ce Mécène des lettres françaises du temps passé. La série vient de s'enrichir d'un très important ouvrage sur _Villon_ en deux volumes par M. Pierre Champion, l'un de nos plus sympathiques chartistes. On connaît sur Villon l'excellent petit livre de Gaston Paris. On sait aussi les précieuses découvertes d'Auguste Longnon et les patientes et précises recherches de Marcel Schwob, mort à la tâche. D'autres sources inédites ont permis à M. Pierre Champion de nous donner des conclusions toutes nouvelles sur les fréquentations du poète, le milieu dans lequel il a évolué. Et l'on saura gré à l'érudit biographe de s'être ingénié à si agréablement promener ses lecteurs à travers ce Paris où Villon a beaucoup erré, en leur disant au passage les particularités de la rue et de la vie parisienne que mentionna le poète. Et ce n'est point là un voyage de pure imagination puisqu'il est tout entier justifié par les documents.
(3) Edit Hachette, 20 fr.--(4) Même librairie. 20 fr.
(5) Edit. Larousse, br. 19 fr., rel. 25 fr.--(6) Même librairie, br. 20 fr. rel. 26 fr.
(7) Edit. Flammarion, 25 fr.--(8) Même librairie. 5 fr. 50. Voir les autres nouveautés Flammarion dans _La Petite Illustration_ jointe à ce numéro...
Enfin, n'oublions point de mentionner que l'Édition des Mille (9) nous donne, pour nos étrennes, en d'exquis volumes de bibliophiles, de vrais joyaux, les _Sonnets à Laure_, de Pétrarque, traduction Guinguené, revue par Landry, et _l'Art d'aimer_, d'Ovide, traduction Le Maistre de Sacy.
_Voir dans_ La Petite Illustration _le compte rendu des livres et albums pour la jeunesse_.
LES STATUES DE PARIS
A la suite de la publication de nos pages sur les statues parisiennes, quelques-uns de nos lecteurs ont paru s'étonner que nous n'y ayons pas fait figurer, en bonne place, celles de Napoléon Ier (colonne Vendôme), de Saint-Louis et de Philippe-Auguste (colonnes de la barrière du Trône). Cette omission était volontaire. Dans ces monuments, en effet, la colonne, et non la statue, est l'élément principal: les photographies reproduites au bas de cette page en sont la démonstration évidente. Pas plus que la colonne de Juillet, que surmonte un génie, la colonne Vendôme ne nous paraissait donc devoir figurer dans nos tableaux.
Omission volontaire de notre part, également, en ce qui concerne d'autres statues, telles que le Voltaire du Théâtre-Français, le Napoléon Ier des Invalides, l'Ingres de l'École des beaux-arts, qu'un autre de nos lecteurs s'est étonné de ne pas avoir trouvées dans notre énumération. «Notre liste, disions-nous, ne comprend que les statues qui se dressent sur la voie publique ou les lieux de promenade.» Ce qui excluait, tout naturellement, celles que l'on ne peut voir qu'en pénétrant dans les monuments ou les musées.
On nous a signalé également l'oubli de Louise Michel, à Montmartre, et du roi Edouard VII, dans la nouvelle voie qui sera prochainement inaugurée près de la Madeleine. Pour la première, toutes nos recherches ont été vaines, et tout ce qu'il nous a été permis de savoir, c'est que la célèbre révolutionnaire aura, un jour, son effigie sur une des places de la Bitte. Quant au roi Edouard, sa statue existe, mais d'une existence qui n'est pas encore officielle, ainsi qu'en témoigne le cliché que nous reproduisons ci-dessus.
(9) Rue Jacques-Callot, ch. vol. 10 fr.
Au surplus, nous nous sommes servis, pour nous guider, dans notre travail, du seul ouvrage à peu près exact qui existât en la matière: c'est _l'État des promenades et jardins, oeuvres d'art, fontaines, statues et monuments_, dressé en mai 1910, par les soins de M. de Selves, alors préfet de la Seine, ouvrage fort incomplet d'ailleurs, mais que l'obligeance de M. Hourticq, inspecteur des Beaux-Arts de la Ville de Paris, nous a fort opportunément permis de mettre à jour.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LA PLUS GRANDE COUVEUSE ARTIFICIELLE DU MONDE.
Les couveuses artificielles, dont l'usage est de plus en plus fréquent dans les fermes, sont en général de dimensions modestes. Mais il en existe une, qu'un éleveur américain, M. P. Hall, a installée à Pembroke, près New-York, et qui est bien probablement la plus colossale du monde, puisqu'elle a été construite pour contenir et faire éclore quinze mille oeufs à la fois. Ses dimensions sont énormes, 30 mètres de longueur sur 1 m. 20 de largeur et autant de hauteur: elle est divisée et subdivisée par des cloisons en 200 compartiments, dans chacun desquels peuvent trouver place 75 oeufs déposés sur des paniers en métal. L'intérieur de la couveuse est chauffé au moyen d'une canalisation d'eau chaude: des régulateurs à huile assurent la constance absolue de la température en agissant sur des barres métalliques dont la dilatation ou la contraction ouvrent ou ferment les arrivées d'air frais, en même temps qu'elles augmentent ou diminuent le débit des conduites chauffantes. Grâce à ce dispositif ingénieux, on ne constate jamais, disent les revues agricoles américaines, aucun accident dans le fonctionnement de cet énorme incubateur qui est, à lui seul, capable de remplacer mille poules couveuses dont l'activité ne se démentirait jamais.
LA LIMITATION DES DÉBITS DE BOISSON EN ANGLETERRE.
Les statistiques officielles apportent la preuve que la campagne antialcoolique, vigoureusement menée, en Angleterre, par le parti libéral, a déjà porté ses fruits.
Au cours de l'année 1909-1910, les Anglais auraient en effet consommé 412.100 barils de bière de moins que pendant l'exercice précédent; et la diminution de la consommation des liqueurs alcooliques serait encore plus remarquable: elle ne serait pas inférieure à 33 1/2%.
Le gouvernement ne se déclare pas d'ailleurs encore satisfait; et il a l'intention de présenter d'ici peu à la Chambre des communes un projet de loi _(Licensing Bill)_ qui amènerait la suppression d'un nombre considérable de débits de boissons.
L'ÂGE DE LA TERRE
M. Rudki expose dans _Scientia_ les résultats fournis par les différentes méthodes employées pour évaluer l'âge de la terre. En comparant l'épaisseur des couches anciennes à l'épaisseur de la couche annuelle qui se forme aujourd'hui dans les vallées d'alluvions, on trouve un minimum de cent millions d'années. Cette méthode est un peu incertaine, car on ignore si la vitesse de dénudation du sol et d'accumulation dans les bas fonds est la même aujourd'hui qu'autrefois.
Le professeur Joly base ses calculs sur la salure de la mer. Il suppose que tout le sel des océans a été amené de la terre ferme par les pluies. Or, on croit connaître la quantité de sel contenu dans la mer et celle que les rivières y ajoutent chaque année. En supposant que l'eau des océans était douce à l'origine, on peut donc évaluer la date approximative où commencèrent les apports de sel. M. Joly trouve ainsi, pour l'âge de notre planète, 95 millions d'années; Romer, avec le même procédé, arrive à 160 millions.
Par une méthode très compliquée, basée sur la désintégration des matières radioactives, on atteint les chiffres de 710 millions et 1.025 millions d'années.
L'écart formidable que présentent ces divers chiffres montre la difficulté d'un problème dont il semble un peu téméraire de chercher une solution même approximative.
LE PAYS DES HOMICIDES.
On croit assez généralement que l'Italie est le pays où l'assassinat et l'homicide sont le plus en faveur; c'est une erreur. Le pays où l'on tue le plus, c'est celui où traditionnellement tout est sur une plus grande échelle qu'ailleurs, les Etats-Unis.
La moyenne, en Italie, est de 3,9 pour 100.000; aux Etats-Unis, de 5,9. A Londres la proportion en 1912 a été de 1,31; à New-York de 6,8.
Les Américains s'en émeuvent. Quelques-uns accusent l'immigration. Mais à tort, car la proportion des homicides est la plus forte dans les Etats du Sud où il y a le moins d'immigration. La ville la plus meurtrière est Memphis (64,3 pour 100.000 en 1912). La région la plus meurtrière est celle des Etats du Sud (20.2 pour 100.000 de population); puis viennent les Etats de l'Ouest (10,8), les Etats du Centre (8,9) et les Etats de l'Est (4,6).
Memphis a une population nègre abondante, et les nègres sont le plus souvent les victimes. Les assassins sont généralement de la même race. De sorte qu'en somme il ne faut pas accuser la population blanche.
«THE BEST IN THE WORLD».
Une regrettable coquille nous a fait imprimer inexactement, à la fin de l'article sur le «Centre Mondial», paru dans notre dernier numéro, un mot anglais d'usage courant, que tous nos lecteurs auront certainement corrigé d'eux-mêmes, tant il est familier, même à nos oreilles. Ce n'est point «the beast in the world», mais «the _best_ in the world» qu'il fallait lire. L'erreur est d'autant plus déplorable qu'elle pouvait prêter à une absurde équivoque.
UN MONUMENT A HENRI HEINE
Un monument vient d'être élevé à Henri Heine dans sa patrie: pour la première fois, une ville allemande s'est avisée, non sans, paraît-il, quelque courage, de glorifier la mémoire du poète de _l'Intermezzo_, du grand satiriste, ami de la France, dont il fut l'hôte si longtemps. Jamais l'ironie mordante, l'esprit libre et hardi d'Henri Heine ne furent très goûtés, du moins officiellement, en Allemagne; et l'on s'y souvient encore du geste retentissant de Guillaume II, qui, il y a quelques années, exila de sa villa Achilleion, à Corfou, une effigie du poète, placée là par l'impératrice Elisabeth d'Autriche. Un admirateur d'Henri Heine acheta, dit-on, pour une somme fort modique, la statue «indésirable», et après l'avoir offerte, sans succès, à plusieurs municipalités allemandes, la fit mettre dans son jardin, à Hambourg.
C'est, aujourd'hui, l'ancienne ville indépendante de Francfort-sur-le-Mein qui a pris l'initiative de rendre publiquement hommage à l'auteur des _Reisebilder_. Le monument qui lui est consacré est l'oeuvre du sculpteur Georges Kolbe: il symbolise, d'une manière assez originale, par deux figures, l'une légère, dressée, semble-t-il, en équilibre, l'autre douloureuse, meurtrie, la fantaisie et l'amertume de l'écrivain; un médaillon, où revivent ses traits, est placé sur le piédestal, au-dessus d'une simple inscription: «Au poète Heine».
LES THÉÂTRES
M. Gabriele d'Annunzio, après avoir écrit directement en français des mystères et des pièces légendaires tels que le _Martyre de Saint Sébastien_ et la _Pisanelle_, s'est enhardi jusqu'à écrire dans notre langue une oeuvre moderne, le _Chèvrefeuille_, que la Porte-Saint-Martin s'est hâtée de représenter. C'est une tragédie en prose toute chargée de haute poésie; l'action, âpre et violente, se déroule dans une pénombre illuminée çà et là de lueurs; l'héroïne est une sorte d'Électre qui se serait elle-même armée du glaive d'Oreste, ou encore une soeur d'Hamlet. On a écouté avec une respectueuse attention cette oeuvre française du grand poète italien; on en a applaudi les beaux passages, et ils sont nombreux; on a applaudi de même les interprètes, qui ont harmonieusement adapté leur jeu à la noblesse du texte. Mmes Berthe Bady, Henriette Roggers, Nelly Cormon, Andrée Pascal, MM. Le Bargy et Renoir.
Un vaudeville qui peut être vu par tout le monde,--ou presque--c'est _Mon Bébé_, au théâtre des Bouffes-Parisiens, qui a pour auteur une femme, une Américaine, miss Margaret Mayo, et pour adaptateur en français M. Maurice Hennequin. Les quiproquos les plus rebondissants, les situations les plus abracadabrantes s'y succèdent sans interruption autour de trois bébés de huit jours, lesquels, étant en carton, se laissent manipuler avec une inépuisable bonne grâce. M. Max Dearly se dépense à travers ces trois actes avec la plus exhilarante fantaisie. Mlle Monna-Delza, Mlle Saint-Bonnet et Mme Marcelle Barry, M. Mauloy, contribuent à la joyeuse tenue de l'ensemble.
L'Oeuvre, toujours à l'affût des tentatives les plus originales, nous a fait connaître cette semaine une des productions les plus fameuses du théâtre irlandais, le _Baladin du monde occidental_, de John-Millington Synge. Cette pièce, qui tient de la comédie et du drame, ne saurait pourtant être qualifiée de comédie dramatique; c'est plutôt un «drame comique». L'humour en est plus que britannique; il est vraiment très irlandais; et il a paru au public parisien un peu fruste et rude. La présentation en avait été faite cependant avec soin et par d'excellents artistes.
Le théâtre Déjazet, où se joua plus de mille fois le légendaire _Tire-au-flanc_ représente depuis quelque temps un vaudeville militaire auquel on peut prédire sans crainte d'erreur une longue carrière. Les _Dégourdis de la 11e._ de MM. Mouezy-Eon et Ch. Daveillans (pseudonyme qui dissimule une personnalité politique de l'Isère) se livrent au cours de ces trois actes à mille facéties plus réjouissantes les unes que les autres, interprétées avec le plus vif entrain.
LES DIPLOMATES CHINOIS CHEZ NOUS
Lundi dernier, à 4 heures, le président de la République a reçu au palais de l'Élysée, avec le cérémonial d'usage, le nouveau ministre de Chine à Paris, M. Hoo-Wei-Teh. Cette brève information, qu'ont donnée les journaux quotidiens, valait d'être commentée par l'image: c'était, en effet, la première fois que, pour la cérémonie de la présentation au chef de l'État, le ministre et les membres de la Légation de Chine, renonçant au traditionnel costume de leur pays, avaient revêtu l'uniforme assez guerrier des diplomates d'Occident. Les représentants de la jeune République seront désormais habillés, dans les réceptions officielles, à l'européenne.
LA MORT DU CARDINAL RAMPOLLA
A peu de semaines de distance, le Sacré Collège a perdu deux de ses plus éminentes figures. Ce fut d'abord, tout récemment, le cardinal camerlingue Oreglia qui s'en alla, terrassé par l'âge, après une longue et magnifique carrière dans la pourpre romaine. Le cardinal Rampolla ne devait pas tarder à le suivre. Le célèbre secrétaire d'État de Léon XIII, le ministre francophile du Vatican, le pape désigné du dernier Conclave et que, seul, le veto de l'Autriche empêcha de monter sur le trône de Saint-Pierre, est décédé, presque subitement, mercredi dernier, un peu après minuit, dans son palais Sainte-Marthe, derrière Saint-Pierre.