L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913
Part 3
Mais il est d'autres espèces de structure si falote et si déconcertante qu'elles semblent modelées par quelque fantaisiste en veine d'humour. Les artistes qui ont voulu imaginer des monstres ou représenter des dragons ou des hydres n'ont rien créé de plus paradoxal ni de plus effrayant que cette baudroie, si fantastiquement hideuse, qu'avant de la mettre en vente, sur le carreau des halles, on la décapite, comme si l'on redoutait d'effrayer les ménagères en leur montrant sa gueule démesurée, ses yeux en écubiers, sa tête de gargouille flanquée d'oreillettes verdâtres et le flabellum baroque à l'aide duquel elle guette ses proies. Et l'hippocampe! quelle étrange apparition qu'une mère cramponnée à une algue, avec tous ses enfants autour d'elle agitant leurs petites nageoires de gaze qui les font ressembler à des angelots! Et les crabes sournois, digérant contre un caillou, les pattes ramassées sous le ventre, à la manière des chats, les crabes, parés de toutes les couleurs des plus fameuses céramiques, des turquins aux vermillons, nuancés de complémentaires exquises qui semblent harmonisées par le plus raffiné des coloristes, un bleu vibrant avivé de jaune, un gris céladon soutenu de rouge vif, leurs carapaces blasonnées de capricieux décors réticulés, ponctués, étoiles... imitant jusqu'à des masques grimaçants de guerriers nippons.
Enfin, quelle bête d'effroi, de cauchemar, que la pieuvre, lançant comme un ressort sa tentacule sur la bestiole qui passe, l'agrippant, lui injectant à l'aide de son bec crochu d'oiseau un venin mortel, puis dardant sur son agonie un oeil de reptile ou de félin, et guettant l'heure où elle pourra la dévorer, l'aspirer, plutôt, comme fait un enfant d'une orange,--la pieuvre apocalyptique, la plus horrifique création de la nature, peut-être.
Auprès de la hideur, voici la grâce, relevée souvent de tous les sortilèges de la couleur et de la lumière.
La baudroie, la hideuse baudroie, elle-même, avec ses ailerons bleus, bruns, lilas, son ventre flammé, sa gorge irisée de mille reflets, rachète amplement la laideur de sa forme par la splendeur de son vêtement; les méduses diaphanes arborent des aigrettes délicates autant que les plumes les plus rares que puissent convoiter nos élégantes; le cottu chatoie comme un oiseau des tropiques; les papillons les plus fastueusement diaprés pâliraient auprès de telles raies mouchetées de taches versicolores, et ces minuscules tortues aux carapaces incrustées de pierreries, qu'un caprice de jolie femme mit naguère à la mode, sont moins coruscantes que les galatées, pavées de gemmes. Même, parmi ces hôtes de l'onde, il en est, comme le blennus, piété, au repos, sur ses nageoires abdominales, comme un yacht échoué sur ses béquilles, qui peuvent se donner le luxe de changer de robe suivant le temps, l'état des eaux, la nuance des fonds où ils errent, ou bien, comme les calmars, au hasard de leurs émotions, avec la rapidité de l'éclair. Mais, d'ailleurs, n'est-ce pas au fond des mers que s'élabore magiquement la perle, qui semble emprisonner dans sa nacre toutes les clartés laiteuses éparses dans l'abîme?...
L'Océan est vraiment la mine inépuisable, et il faut rendre grâces à l'artiste ingénieux qui en a été le pionnier. La merveilleuse dextérité de son crayon, habile à mettre en place d'un seul trait une masse, de son pinceau, assez alerte pour écrire d'une touche l'ondulation, le friselis d'une algue, le bref frétillement d'une nageoire lui a permis de fixer avec une merveilleuse précision les aspects, les allures, les gestes, si l'on peut ainsi parler des êtres qu'il observait.
A vrai dire, il a surtout fait oeuvre de portraitiste véridique, sans perdre jamais de vue, toutefois, le parti décoratif qu'il pourrait, dans l'avenir, tirer des matériaux qu'il amassait, mais en faisant le plus souvent abstraction de l'insidieux et changeant élément qui enveloppe de son mystère, de son sortilège toute cette vie cachée aux yeux des profanes. Les artistes lui devront une durable reconnaissance. Et quant aux savants, voici l'opinion de l'un d'eux, et d'une autorité, M. Yves Delage, le directeur de la Station biologique de Roscoff, qui, dès la première heure, encouragea ses travaux, le, suivit, le soutint au cours de son ardu labeur:
«Ce livre, a-t-il écrit dans la préface de la _Mer_, n'est ni l'oeuvre sèche d'un naturaliste peu soucieux des questions d'art, ni l'oeuvre fantaisiste d'un artiste ignorant de la biologie. Le naturaliste y rencontrera, sur l'anatomie des formes, des notions assez précises pour lui permettre d'aller jusqu'à la détermination de l'espèce. Le décorateur y verra des structures si nettement exprimées, des connexions, des agencements si solidement établis, qu'il aura toute facilité pour les styliser et en tirer des décorations originales sans risquer de perdre pied et de tomber dans la divagation.»
GUSTAVE BABIN.
RITES FUNÈBRES DANS LA CHINE MODERNISÉE
On célébrait, au début du mois dernier, dans le Chansi, les funérailles solennelles d'un général chinois et de ses deux officiers d'ordonnance, assassinés il y a deux ans alors que, convertis aux idées nouvelles, ils se disposaient à mettre en marche leurs troupes sur Pékin.
Le général Ou-Lou-Tcheng, la première victime, n'était âgé que de trente-deux ans. Ses études militaires au Japon avaient été brillantes. Il avait, en 1909, visité l'Europe puis occupé de hautes fonctions militaires en Mandchourie. Le 29 octobre 1911, la Révolution ayant éclaté à Taï-Yuen-Fou, capitale de la province du Chansi, le général Ou-Lou-Tcheng était envoyé à Cheu-Kia-Tchouang avec deux divisions pour réprimer la révolte.
Le 5 novembre de la même année, un décret impérial nommait Ou-Lou-Tcheng, gouverneur et pacificateur de la province. Mais le gouverneur et pacificateur s'était converti aux idées républicaines, et il songeait à utiliser son armée pour ce qu'il pensait être le salut de la Chine, lorsque, le soir du 6 novembre 1911, il fut assassiné lâchement avec ses deux officiers d'ordonnance.
Ce sont les funérailles de ces trois soldats--devenus trois martyrs de la cause républicaine--que l'on célébrait récemment à l'endroit même où, deux ans auparavant, ils étaient tombés. Notre photographie montre la chapelle ardente au fond de laquelle sont déposés les trois cercueils. On distingue les photographies avec les noms et titres des disparus. Il y a aussi des inscriptions élogieuses sur fond blanc. Devant les cercueils sont des tables-autels avec brûle-parfums, cierges, objets rituels et mets à l'usage des défunts.
Et si, en somme, il y a peut-être une tentative de modernisation dans cet appareil funéraire, on y peut voir aussi le souci de ne pas heurter trop violemment la vieille tradition chinoise...
LE VOLEUR DE LA JOCONDE ET L'ANTHROPOMÉTRIE
L'imprévu dénouement de ce qu'on pourrait appeler le mystère de la _Joconde_ a eu pour première conséquence la reprise de l'instruction ouverte, au lendemain du vol, par M. Drioux, juge d'instruction au tribunal de la Seine. En même temps, on s'inquiétait de rechercher ce qui avait été fait, alors, par l'autorité judiciaire, secondée par la police, pour retrouver les traces du coupable.
Vincenzo Perugia, on l'a vu plus haut, avait été, antérieurement à ce haut fait qui vient de le signaler à l'attention universelle, condamné à deux reprises par les tribunaux français: une première fois, le 23 juin 1908, à Mâcon, à vingt-quatre heures de prison pour tentative de vol; une seconde à Paris, le 9 février 1909, à huit jours de prison, pour violences et port d'arme prohibée.
Or, à l'occasion de l'affaire qui l'amena devant le tribunal correctionnel de la Seine, il avait été, fatalement, conduit à l'anthropométrie. Et donc le service de l'identité judiciaire, le service de M. Bertillon, devait avoir sa fiche. Il l'avait. Il l'a retrouvée dès qu'il a connu le nom du voleur.
Alors on s'est demandé comment il se faisait que la trace de l'auteur du sensationnel rapt n'eût pas été plus tôt découverte.
Car le signalement anthropométrique comporte les impressions digitales de tout individu qui a été une fois «bertillonné». Or, en examinant le cadre et la vitre de la _Joconde_, qu'on retrouva, on se le rappelle, dans un escalier conduisant de la salle des Primitifs italiens à la cour Visconti, on y avait relevé plusieurs marques de doigts qu'on photographia.
On compta d'abord sur ce mode d'investigations pour orienter l'instruction. Que si l'on avait pu, en effet, rapprocher, identifier les empreintes qu'avaient dû laisser sur le cadre les pouces du voleur et celles de la fiche de Perugia, d'emblée l'on retrouvait le coupable, qui n'avait pas quitté Paris. Seulement on ignora Perugia, ou du moins on ne songea pas à recueillir de nouveau ses impressions digitales.
Une liste de 257 noms avait été fournie au juge d'instruction et transmise au service d'identité. Celui-ci recueillit ponctuellement, pour les comparer, les empreintes des 257 personnes visées: même les conservateurs du Louvre, avec une déférence méritoire, consentirent à apposer leurs pouces sur les fiches administratives. Seul, peut-être, le vrai coupable échappa à la formalité qui eût été, pour lui, si compromettante.
Et ici il paraît bien qu'il y ait eu dans la conduite de l'instruction une grave lacune.
Perugia avait travaillé au Louvre, non de son métier de peintre décorateur, mais comme miroitier, à la mise sous verre des plus précieux tableaux du Musée, décidée à la suite d'un acte de vandalisme. Or une lettre adressée au _Figaro_ par M. Pierre Marcel, professeur à l'École des Beaux-Arts, nous révèle que, dès octobre 1911, «la piste des miroitiers était, pour quiconque connaissait le Musée, la seule vraisemblable». Sitôt qu'il avait eu connaissance du vol, M. Jean Guiffrey, conservateur adjoint au Louvre et conservateur du musée de Boston, avait écrit à M. Pierre Marcel en le priant de la signaler à la justice, indiquant en même temps qu'on retrouverait les noms de ces ouvriers sur les feuilles d'émargement qu'on leur faisait signer. M. Pierre Marcel s'acquitta fidèlement de la mission.
De son côté, M. Leprieur, conservateur des peintures, prévenu en même temps, se mit personnellement en campagne. Il appela le contremaître miroitier et obtint de lui les noms de ses collaborateurs: celui de Perugia figurait bien sur la liste. Mais il ne travaillait plus dans la même maison.
M. Leprieur poussa le zèle jusqu'à le rechercher, retrouva l'atelier où il était. Il transmit au juge le résultat de cette enquête personnelle... Perugia, à ce moment, frisa de bien près la prison. Il eût suffi, pour qu'il fût pris, que son nom fût transmis au service de l'identité judiciaire.
Mais, faute de cette indication, l'anthropométrie demeurait impuissante. Son directeur, M. Bertillon, en a donné la raison: «La fiche anthropométrique et la méthode de classement, c'est un livre dans une bibliothèque avec un catalogue. S'il manque au catalogue une indication, le livre peut rester introuvable.»
L'empreinte qu'avait laissée Perugia sur la vitre de la _Joconde_ était celle de son pouce _gauche_. Or, si la fiche anthropométrique contient bien l'empreinte des deux pouces, c'est l'empreinte du pouce _droit_ qui, avec diverses mensurations, sert pour la classification; c'est donc la comparaison de deux empreintes droites qui permet une identification rapide. Dès lors il était impossible, dans les conditions où l'on se trouvait, d'identifier le ravisseur. Il eût fallu examiner l'une après l'autre les 750.000 fiches classées à l'anthropométrie, en confrontant tour à tour l'empreinte du verre avec toutes les empreintes des fiches, gauches et droites, besogne titanesque.
Au contraire, dès que le service d'identification eut connaissance du nom de Perugia, il acquit immédiatement la certitude qu'il était bien le coupable: la ressemblance, l'identité des deux empreintes digitales gauches était flagrante et saute à l'oeil le moins exercé: neuf bifurcations de papilles exactement pareilles; une autre papille, numérotée 16, qui, après avoir bifurqué, se referme en forme d'amande; une douzaine d'autres, enfin, qui ne se continuent pas, ce sont là des caractéristiques probantes. Et la seule chose inconcevable est que Vincenzo Perugia--qui fut recherché et interrogé, pourtant, par un inspecteur de la Sûreté, dit-on--ait pu échapper à une formalité qu'on avait infligée à des hommes aussi insoupçonnables que M. Homolle lui-même, qui fut la première victime de cette affaire, que M. Leprieur et leurs plus proches collaborateurs.
La lutte se poursuit, au Mexique, entre les troupes du gouvernement fédéral, aux destinées duquel continue à présider, en dépit des essais d'intimidation des États-Unis, le général Huerta, et les insurgés. C'est une guerre farouche, sauvage, dont on ne connaîtra jamais, peut-être, toutes les horreurs. Un des derniers épisodes de cette guerre civile--pour ne pas parler de quelques pendaisons en masse exécutées par l'un et l'autre des partis belligérants--a été une bataille livrée à Ciudad-Juarez à la fin du mois dernier. Elle a duré trois ou quatre jours, et aurait mis en présence des forces évaluées à 10.000 hommes. Il est d'ailleurs bien difficile d'en connaître les résultats, chacun des adversaires prétendant à la victoire. D'après l'auteur de la photographie reproduite ici, le général Pancho Villa, que nous avons, il y a quelque temps, présenté à nos lecteurs, aurait repoussé l'attaque des fédéraux et les aurait mis en déroute en leur prenant nombre de canons.
Quoi qu'il en soit, on juge par ce cliché combien cette guerre doit être rude: voici comment sont traités les blessés, recueillis et transportés sur de simples plates-formes, sans couchettes, sans abri, et soignés par des infirmières bénévoles qui accompagnent l'armée. Qu'on s'étonne, après cela, de la cruauté des représailles!
M. Tristan Bernard, qui recueille en ce moment sur deux théâtres de Paris les plus joyeux applaudissements avec _Triplepatte_ et avec les _Deux Canards_, a voulu, dans une troisième salle, faire couler des larmes et il y a pleinement réussi, avec un drame très pathétique: _Jeanne Doré_. La simplicité même du titre indique la sobriété un peu sèche avec laquelle M. Tristan Bernard, suivant une formule nouvelle et toute personnelle, a composé ses sept tableaux, ce qui ne l'a pas empêché d'atteindre, vers le dénouement, à de la réelle émotion tragique. On y voit, en effet, une mère doublement crucifiée par son fils, condamné à mort, à qui elle vient accorder le réconfort d'une suprême entrevue, et qui, tout à d'autres pensées, la prend, à travers le guichet de la porte, pour la femme passionnément aimée qui fut la cause initiale du crime qu'il va expier... Mme Sarah Bernhardt a, notamment dans cette scène, soulevé les acclamations du public. Elle a pour partenaire le fils même de l'auteur, M. Raymond Bernard, qui a fait là, devant le grand public parisien et dans un rôle important, des débuts tout à fait remarquables.
CE QU'IL FAUT VOIR
PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
Donc, nous voilà revenus au Grand Palais!
On ne peut plus vivre à Paris quinze jours sans que surgisse une raison de retourner au Grand Palais. Ce mois-ci, c'est--à côté du Salon d'automne--le Salon de «locomotion aérienne» qui nous y rappelle. Il convient que les retardataires se pressent. Le Salon de locomotion aérienne ferme ses portes dans cinq jours,--exactement jeudi prochain; et, puisque les «ensembles décoratifs» sont à la mode, je dirai qu'au seul point de vue esthétique il est indispensable de l'avoir vu, ce Salon, et de s'être empli les yeux du spectacle qu'il donne, car peu d'«ensembles» sont aussi prodigieusement décoratifs que celui-là. Et voici ce qui est admirable: le Salon de locomotion aérienne est décoratif, sûrement, sans le savoir; il est une chose très belle à son insu. Ceux qui l'ont organisé n'ont voulu apporter là que des documents; disposer dans l'ordre le plus commode, et sans particulier souci de beauté, le matériel un peu encombrant dont leur science toute neuve se compose; et cet outillage aux complications duquel le passant ne comprend généralement rien. Il ne comprend pas, mais il admire; il admire un mystère, voilà tout. Il rêve, avec une sorte de ravissement respectueux, devant ces carcasses; devant ces choses provisoirement inanimées, où les hommes mettront une âme quand il leur plaira, et qui soudain deviendront des êtres dans l'espace.
Et peu à peu, si l'on songe à un tel prodige, n'est-il pas vrai que ces ailes éployées, ces hélices, ces voilures, ces véhicules aériens, dont quelques-uns semblent les sarcophages ou les gaines d'oiseaux géants, et qui, si légèrement posés sur leurs roues minuscules, font penser au vers de Lemierre:
Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes;
n'est-il pas vrai que ces choses ont une beauté; qu'elles sont belles par leur prestige même, par tout ce qu'elles expriment de noblesse, d'harmonie, de miraculeuse vaillance?
* * *
Les Rétrospectives sont très à la mode depuis quelque temps; et il faut rendre cette justice à nos peintres: leur prodigieuse fécondité ne les détourne point du respect des gloires ou, tout au moins, des mérites du passé. Il semble même--et cela est assez plaisant--qu'à mesure qu'ils peignent davantage ils éprouvent plus de plaisir à honorer ceux qui, avant eux, surent bien peindre. La dernière en date de ces Rétrospectives est celle de Gaston Latouche, au Salon de la Comédie humaine, qui s'est ouvert il y a quelques jours, rue de Sèze, et qu'on peut visiter jusqu'à la fin du mois. Gaston Latouche n'est représenté au Salon de la Comédie humaine que par huit toiles; mais l'étrange et amusant panneau! L'organisateur de ce Salon, notre distingué confrère Arsène Alexandre, admire en Gaston Latouche un «délicieux lyrique». Et il voudrait nous faire aimer cette oeuvre qui, dit-il, «étudiée dans son ensemble, apparaîtra un jour pleine de grandes visées, de saines tendresses, de justes colères et de mélodieuse pitié, avec ces soudaines escapades dans le comique, à la façon des intermèdes de Shakespeare et des féeries de Marivaux». Allez donc voir les «singeries» de Latouche, et, tout autour d'elles, les deux cents petites toiles où se déploie si curieusement la verve satirique de nos contemporains. Je n'ose nommer personne, de peur d'oublier injustement quelqu'un; d'autant qu'on peut ici remercier tout le monde. Il fut un temps, pas bien éloigné de nous, où la Peinture croyait déchoir à se montrer joyeuse, fantaisiste, voire caricaturale un peu; et Latouche fut précisément un de ceux qui prouvèrent qu'on peut être un pamphlétaire et philosopher très comiquement, à l'aide d'un pinceau. Une légion d'artistes suit aujourd'hui cet exemple. Nous avions nos «auteurs gais»; nous avons désormais nos «peintres gais». C'est fort bien. Et les Salons de la Comédie humaine contribueront heureusement au succès que mérite une si spirituelle et si bienfaisante entreprise. Et puissions-nous y voir, dans l'avenir, plus de poupées encore! Les «Parisiennes» qu'on nous y montre, chaque hiver, sont de petits chefs-d'oeuvre d'ingéniosité et de grâce. Mais ne pourrait-on pas étendre à d'autres catégories sociales un art si délicat, et faire servir la Poupée à la description, je ne dis pas seulement vestimentaire, mais psychologique et morale aussi, d'une société tout entière? Est-ce que, présentés sous cette forme le bourgeois, le «dandy», le paysan, l'ouvrier, observés et décrits dans la stricte réalité de leurs attitudes et de leurs costumes, ne constitueraient pas pour l'historien, le sociologue et l'artiste, des documents du plus savoureux intérêt?
* * *
Ce qu'il faut aller voir aussi, et sans tarder, c'est le musée Jacquemart-André, qui est désormais ouvert au public deux jours par semaine, le jeudi et, gratuitement, le dimanche.
Des collections comme celle-ci--et il faut espérer qu'elle ne restera pas unique en son genre, à Paris--présentent un attrait particulier que les musées ordinaires n'ont pas. Elles font mieux que nous montrer de belles choses; elles nous donnent le régal d'un spectacle rare et que nous ne nous étions point attendus à jamais connaître: le spectacle du décor même où vécut la personne illustre, ou puissante, ou simplement enviée, qui posséda ces trésors; elles nous donnent, pour une heure, l'illusion amusante d'avoir été mêlés à son intimité... Et ce qui étonne, ce qui émeut le plus, en effet, le passant, à l'aspect des richesses de ce prodigieux musée Jacquemart, c'est justement la pensée qu'un tel amoncellement de merveilles fut le cadre familier, quotidien, d'une existence humaine; c'est qu'un tel rêve d'art ait pu être paisiblement réalisé par quelqu'un, au numéro 158 du boulevard Haussmann, dans un immeuble quelconque, le long duquel circulait, depuis tant d'années, la foule indifférente.
Remercions ceux qui, ayant possédé de tels biens, ont voulu qu'après eux ils fussent à nous... Remercions-les, mais surtout envions-les. Car ils se sont donné à eux-mêmes la plus profonde et la plus noble des joies: celle de se survivre à soi-même, et de se survivre dans de la beauté. Ils ont bâti une maison que leur souvenir seul habitera; ils ont créé un trésor où leur âme s'est répandue, et qui demeurera à la place même où ils l'ont mis. Ils ont échappé à l'horreur de la «grande vente», qui disperse tout, profane tout, achève l'anéantissement du pauvre riche... Ils ne sont pas morts, puisque leur foyer est toujours là, et que nous le gardons.
UN PARISIEN.
AGENDA (20-27 décembre 1913).
Expositions.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Brunner (11, rue Royale): exposition de la Société des Peintres et Graveurs de Paris. (Clôture le _24 décembre_).--Galerie des Artistes modernes (19, rue Caumartin): exposition de la Société «l'Eclectique».--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la «Comédie humaine».--Salons de l'Étoile (17, rue de Chateaubriand): oeuvres de Mlle Magdeleine Popelin. --Galerie La Boétie (64, rue La Boétie): exposition des peintres du Paris moderne.