L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913

Part 2

Chapter 23,464 wordsPublic domain

Il avait depuis longtemps choisi, entre les oeuvres dont la reprise par l'Italie lui semblait souhaitable--pour suivre sa version--le chef-d'oeuvre de Léonard, «dans lequel est si vive l'expression du bel art italien». Elle lui souriait, comme à tant d'autres. Il avait étudié la façon dont le tableau était fixé au mur, et, comme on dit, préparé son affaire. Quand il eut causé un instant avec ses anciens compagnons de travail, il s'en revint vers le Salon Carré.

«La salle, a-t-il raconté, était déserte, et la _Joconde_ me souriait. J'étais désormais bien décidé à la voler. En un rien de temps j'eus décroché le tableau du mur. J'enlevai le cadre et je me rendis aussitôt sous un escalier que je connaissais où je le déposai. Je le répète, il ne m'avait fallu que quelques instants pour exécuter mon vol. Quelques minutes après, je retournai dans la salle où était la _Joconde_. Je pris alors le tableau et le cachai sous ma blouse. Je m'en allai sans éveiller de soupçon.»

Alors commença pour la divine Monna Lisa un obscur roman.

Du palais des rois elle tomba dans une humble hôtellerie du quartier de l'Hôpital-Saint-Louis, cité du Héron. Son ravisseur la soignait: il avait fait confectionner une belle caisse à double fond, où elle reposait entre deux lés de velours. Le gaillard connaissait la valeur de son butin.

Il semble bien qu'il ait tenté quelques démarches en vue de s'en débarrasser. En vain! il dut la garder ainsi plus de deux ans. Puis, découvrant un jour, dans une gazette italienne, une annonce où M. Alfred Geri, antiquaire à Florence, demandait à acheter, en vue d'une exposition prochaine, «des objets d'art de n'importe quel genre», il lui écrivit pour lui proposer... la _Joconde_! Il signait sa lettre «Leonardi Vincenzo».

M. Geri est de ces antiquaires cultivés qui ont, depuis quelques lustres, renouvelé et relevé ce qu'on appelait autrefois un peu dédaigneusement la brocante. Il a été, dix-huit années durant, le régisseur de la grande tragédienne italienne Eleonora Duse. Très aimablement il a exposé, en français élégant, à notre correspondant de Rome, M. Robert Vaucher--que nous avions prié, à la grande nouvelle, de se transporter à Florence, où il devança les journalistes parisiens--les circonstances qui amenèrent la découverte de l'admirable portrait.

Au début, M. Geri n'attacha pas grande importance à cette stupéfiante lettre, datée et timbrée de Paris, 29 novembre. Pourtant, le mobile que donnait, du vol dont il s'accusait, ce Leonardi, affirmant, dès lors, qu'il avait agi dans le but de rendre à l'Italie une oeuvre d'art ravie par Napoléon, l'amusa. Il en fit part, en riant, à M. Poggi, conservateur du musée des Offices. Celui-ci vit sans doute plus loin. Il conseilla à M. Geri de répondre à son mystérieux correspondant: le drame se nouait.

Le pseudo Leonardi se déclara tout aussitôt prêt à se rendre en Italie, avec le tableau. Mais M. Geri remarque ici que ce voleur patriote est un peu brouillé avec le calendrier:

«Le 6 décembre, une de ses lettres me parvenait, datée du 13 décembre, et m'annonçait l'arrivée de son signataire à Milan pour le mercredi prochain 17; il voulait dire, probablement, le 10. Mais M. Poggi et moi ne pouvions en avoir la certitude, et comme, le 17, nous n'étions libres ni l'un ni l'autre, nous convînmes de demander un rendez-vous pour le 20. Or, le 9 décembre, avant que j'eusse eu le temps de récrire, un télégramme m'annonçait que «Leonardi» serait à Florence le 10. Rapidement je fis prévenir M. Poggi, qui était allé à Bologne et qui me promit d'être chez moi, le lendemain à 3 heures.

»Ce mercredi-là, dans l'après-midi, se présentait à mon bureau un homme jeune, maigre, aux moustaches noires, vêtu modestement, qui me déclara être le possesseur de la _Joconde_ et qui m'invita à l'accompagner à son hôtel pour voir le tableau. Il répondit avec beaucoup d'assurance à toutes mes questions et me dit vouloir de son tableau 500.000 francs. Je me déclarai prêt à payer cette somme et l'invitai à revenir le lendemain à 3 heures. Nous irions alors, avec un de mes amis grand connaisseur, vérifier l'authenticité du tableau.

»Le lendemain, vers 3 heures, M. Poggi était chez moi. A 3 heures 10, l'homme n'était pas encore là. L'affaire était-elle manquée? L'impatience nous gagnait. Enfin, à 3 heures 15, Leonardi arriva. Nous partîmes tous trois ensemble. M. Poggi et moi étions assez nerveux, anxieux même. Leonardi, au contraire, semblait indifférent. Arrivés dans la petite chambre qu'il occupait au troisième étage de l'hôtel, il tira de dessous son lit une caisse de bois blanc où se trouvaient, pêle-mêle, des pinceaux, des instruments de plâtrier, des blouses blanches de chaux, et même une mandoline. Enlevant le premier fond, il découvrit un objet enveloppé de velours rouge. Nous le prîmes, le posâmes sur le lit, et, à nos yeux étonnés et ravis, la Joconde apparut, intacte et merveilleusement conservée. Nous approchâmes le tableau de la fenêtre pour le confronter avec une photographie que nous avions apportée. M. Poggi déclara à Leonardi qu'il serait bon de porter le tableau à la _Galleria degli Uffizi_ où nous trouverions tout ce qui serait nécessaire pour en vérifier l'authenticité. Il accepta volontiers et prit sous son bras le tableau toujours enveloppé dans le velours rouge.

»Imaginez, dit alors en riant M. Geri, que, comme nous allions monter en voiture, notre compagnon fut interpellé. A sa sortie de l'hôtel, le concierge lui demanda ce qu'il portait sous le bras et où il allait avec cela. Leonardi répondit que c'était un tableau qu'il portait aux Offices.

»Et, comme nous étions connus, il passa. Ah! si les gardiens du Louvre avaient eu la même curiosité!... jamais la _Joconde_ ne serait venue à Florence!...

»Au musée, M. Poggi ferma à double tour son cabinet, puis prit un certain nombre de photographies faites au Louvre, afin d'examiner si l'on se trouvait réellement en face de la vraie Joconde. Plus nos confrontations avançaient, plus augmentait notre certitude: les inscriptions au dos du tableau étaient conformes, les réparations faites pour empêcher de s'aggraver une fissure de bois s'y trouvaient également. Il n'y avait plus de doute: c'était le chef-d'oeuvre même de Léonard de Vinci que cet ouvrier, qui avait en poche, pour toute fortune, un franc quatre-vingts centimes, voulait me vendre pour 500.000 francs.»

Le dénouement fut prompt: à 7 heures, le même soir, le questeur, accompagné d'un commissaire de police et d'agents, se présentait à l'hôtel Tripoli-Italia et se faisait conduire à la chambre occupée par le voyageur qui s'était fait inscrire sous le nom de Vincenzo Leonardi. Celui-ci bouclait sa valise,--s'apprêtant sans doute à repartir. Il se laissa docilement arrêter.

Son premier interrogatoire révéla son véritable état civil.

Vincenzo Perugia donna, immédiatement des mobiles de son vol la version sentimentale que nous avons indiquée et qui laissa sceptiques et les magistrats, et les journaux, et l'opinion en grande partie, à part quelques optimistes qui voulurent bien admettre que peut-être on se trouvait en présence d'un fanatique du patriotisme. Perugia protesta encore très haut qu'il avait agi seul et n'avait eu aucun complice. Le service de la Sûreté a quelque peine à le croire sur ce point.

On ne saurait exprimer la joie que produisit, après quelques incrédulités, aussi bien en Italie qu'en France, la nouvelle de l'heureux événement. La _Joconde_ était retrouvée! Il suffit que le ministre de l'Instruction publique du roi Victor-Emmanuel, M. Credaro, l'annonçât à la Chambre italienne pour apaiser soudain une discussion parlementaire fort orageuse.

Le gouvernement français, par les soins de M. le marquis de San Giuliano, ministre des Affaires étrangères, et l'intermédiaire de M. Camille Barrère, ambassadeur de la République à Rome, était aussitôt avisé de la bonne fortune qui lui advenait: la _Joconde_ allait lui être rendue, au moment où personne n'y comptait plus. Le gouvernement italien, en cette circonstance, se montrait d'une bonne grâce accomplie.

En échange, il demandait qu'on voulût bien lui permettre d'exposer pendant quelques jours, à Florence, puis à Rome, le tableau providentiellement retrouvé.

La souriante effigie avait été déposée d'abord, comme en un sanctuaire, joyau parmi tant de joyaux, dans la salle des Gemmes, aux Offices. Ce fut là, dans une blonde et douce lumière, que M. Corrado Ricci, directeur général des Antiquités et des Beaux-Arts d'Italie, le peintre Cavenaghi, dont les mains pieuses restaurèrent la _Cène_ à Milan, et qui est renommé par sa parfaite connaissance de l'oeuvre du Vinci, et M. Poggi, achevèrent de l'identifier. Pour l'ostension--on peut bien employer ce mot en faveur d'une oeuvre quasi divine--elle fut transportée, avec quelles infinies précautions! dans une des salles où sont groupés les portraits, par eux-mêmes, des peintres de toutes les écoles, les _Autoritratti_, dans la salle des peintres italiens. Une foule immense, au dehors, attendait déjà d'être admise à défiler, par groupes, devant l'adorable image.

La _Joconde_, parée d'un cadre ancien, fut disposée sur un chevalet drapé de velours grenat. Une barrière improvisée, formée de lourdes banquettes sculptées, fut disposée en avant, pour la défendre contre d'irrespectueux contacts. Des policiers veillèrent alentour, mêlés aux gardiens. Le public impatient fut enfin introduit, et, dans la seule journée de dimanche, plus de 30.000 personnes purent contempler l'énigmatique regard des yeux bruns, le divin sourire des lèvres décolorées de Monna Lisa.

Déjà le prestigieux portrait est en route vers nous, en prenant le chemin de Rome. Remise, non sans solennité à M. Barrère, elle sera confiée par lui au gouvernement italien qui la fera exposer pendant cinq jours à l'admiration des Romains. Après quoi, dans une huitaine, une quinzaine au plus, ce sera notre tour de revoir la belle exilée. G. B.

_Voir aux pages 512-513_ LE VOLEUR DE LA «JOCONDE» ET L'ANTHROPOMÉTRIE.

LE PEINTRE DE LA VIE SOUS-MARINE

M. MATHURIN MÉHEUT

M. Mathurin Méheut n'était connu, jusqu'à présent, que d'un petit nombre. Si deux recueils de documents d'art, _l'Encyclopédie de la Plante_ et les _Etudes d'animaux_, l'avaient placé très haut dans l'estime de maîtres décorateurs tels que M. Eugène Grasset; si quelques-uns de ses bois l'avaient imposé à l'attention et à la sympathie des amateurs de belle gravure, il demeurait à peu près ignoré du grand public, qui n'a guère le loisir, ni le goût, de se lancer, aux Salons annuels, à la recherche de l'original et de l'inédit, et qui d'ailleurs aurait peine à les découvrir, dans quelque galerie mal éclairée, surtout quand l'artiste qui les enfante s'exprime dans la sobre langue du blanc et noir. Désormais, quand sera close l'exposition de son oeuvre actuellement ouverte au pavillon de Marsan, son nom hier obscur sera écrit en bonne place dans la mémoire de quiconque s'intéresse peu ou prou au mouvement d'art contemporain,--d'autant qu'un magnifique volume, la _Mer_, en préparation chez l'éditeur Emile Lévy, l'un des premiers qui devinèrent ce mâle et consciencieux tempérament, demeurera pour fixer le souvenir de cette attachante manifestation.

L'ensemble, auquel les membres du Comité de l'Union centrale des Arts décoratifs ont accordé d'enthousiasme l'hospitalité sous leurs somptueux lambris, est d'une intéressante variété. On s'est appliqué à y montrer les aspects divers du fertile talent du jeune peintre, depuis ses premières recherches décoratives pour les deux recueils que nous citions plus haut, jusqu'aux larges et puissantes compositions dans lesquelles il a synthétisé la vie de l'Océan et de ses rudes riverains, pêcheurs ou paysans des côtes, les excédants labeurs et les joies incertaines des humbles conquérants de l'onde hostile et de la glèbe ingrate, pages expressives où ce Breton fervent se révèle comme l'un des meilleurs peintres de sa Bretagne, l'un des plus attentifs et des plus éloquents.

Mais, surtout, ce qui domine cette exposition, la note nouvelle, imprévue et singulièrement attrayante qu'elle nous apporte, et par où s'affirme une personnalité profondément sympathique, c'est cette suite d'études, aquarelles, gouaches, cursives esquisses au pinceau, alertes ébauches ayant le mouvement, l'inattendu, la vérité même du cliché photographique--ou mieux, de ces prestigieux croquis japonais où l'exactitude de la ligne se rehausse de ce quelque chose d'indéfinissable et d'irrésistible qu'est le style--dans lesquelles M. Mathurin Méheut a évoqué la faune et la flore des eaux glauques, toute la mystérieuse vie sous-marine.

Pour exprimer d'un coup la seule restriction que m'imposent, en présence de ces séduisantes planches, mon goût personnel, mes préférences, j'en trouve le dessin parfois un peu roide, la couleur un peu vibrante. Un rien de souplesse et de grâce en plus dans les lignes, de fondu, de moelleux dans les tons, leur communiquerait, j'imagine, un charme accompli qu'elles ne revêtent pas toujours. Je songeais, en les contemplant, à ces calvaires vénérables de Plougastel, de Saint-Thégonnec, aux figures rigides, mais si expressives, si pensantes, taillées dans le solide granit d'Armor par d'autres imagiers bretons, ancêtres lointains, qui sait? du peintre actuel de la Mer. Et puis, je me remémorais aussi des heures passées, à jamais inoubliables... une grotte ombreuse, où venaient défaillir doucement les derniers halètements des tempêtes du large, berçant au sein d'une fluide émeraude d'onduleuses chevelures, brunes et blondes, au rythme de vers harmonieux:

_Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne_ _Le cadavre adoré de Sapho, qui partit_ _Pour savoir si la mer est indulgente et bonne..._

L'art qui suggère de ces rappels mérite qu'on l'aime. Aucun de ceux qui ont dévoué un peu de leur coeur à la mer ne saurait demeurer indifférent, en présence de l'oeuvre de M. Méheut;--aucun de ceux qui se sont penchés de longues heures, amusés, curieux, rêveurs, sur une flaque d'azur margée de roc où passaient les reflets des nuages d'été, où couraient de furtives bestioles, ruminait au soleil un crabe sournois, s'épanouissait quelque vivante anémone, somnolaient, droites, immobiles, se reposant des assauts du flot, de frêles algues. Ils retrouveront là, devant ces chatoyantes pages, le fil de leurs songeries d'été.

J'incline à penser que ceux qui ont travaillé à résoudre le problème de la navigation sous-marine ont fait davantage pour la satisfaction des vieux rêves humains que les Icares qui conquirent le ciel. Là-haut, quel mystère depuis qu'on nous a dépeuplé l'empyrée? Sur ce pauvre monde et d'autres qui, sans doute, ne valent pas beaucoup mieux, une vue un peu différente, un peu plus élevée, voilà tout... Qu'est-ce que cela doit être, alors, de Sirius? pour reprendre une parole fameuse. Quoi encore? la joie d'une victoire sur les forces, la réalisation, certes, d'un très ardent désir qui hanta de tous temps les cervelles, une griserie de vitesse et d'espace... Dans les profondeurs abyssales, au contraire, que de secrets joyaux, de merveilles insoupçonnées à découvrir! quelles apparitions vierges! quelles féeries! On nous parlait ici, naguère, de je ne sais quel projet d'observatoire sous-marin, installé pour le plaisir de quelques oisifs. Il faut s'étonner qu'en ces temps entreprenants personne n'ait songé à créer un sous-marin, non plus engin de mort et de dévastation, mais navire de plaisance, où des privilégiés avides de beauté rare exploreraient le fond des océans, non pour en ramener des organismes bientôt morts et méconnaissables, mais pour aller les surprendre dans leurs abîmes familiers, en pleine vie, en plein rayonnement;--que personne, enfin, n'ait tenté de réaliser le _Nautilus_ de Jules Verne, où notre enfance promenait de si beaux songes. Dans la mesure où il était possible de satisfaire nos curiosités touchant ce domaine inviolé, M. Mathurin Méheut l'a fait.

Ce Breton ne pouvait qu'adorer la mer. Ce décorateur-né devait entrevoir en elle le plus prodigieux réservoir de couleurs magnifiques, de formes inexploitées qui soit au monde. Tout le reste de la nature avait été exploré. Le dernier, René Binet nous avait montré le parti que peut tirer un artiste de l'infiniment petit, des cristaux, des infusoires. Mais le domaine immense et insondable entre tous demeurait à peu près inviolé.

Le laboratoire de biologie marine de Boscoff fut la première étape de M. Méheut sur le chemin des découvertes. Ses viviers, bien aménagés, bien pourvus, permettent de voir vivre toutes les espèces des eaux littorales, de les saisir dans leurs évolutions, non point à l'état de pauvres choses inertes, décolorées, comme en des vitrines, mais parées de ces irisations plus éphémères, plus fugaces que la poussière même d'une aile de papillon, dont les revêt l'élément liquide, blutant et divisant comme un prisme la lumière. Pourtant ils sont un peu là encore comme des fauves en cage, bientôt familiers, d'ailleurs, et, même les plus défiants, s'habituant vite à venir, à l'appel du gardien, chercher la proie quotidienne qu'ils n'ont plus à traquer. Dans leurs prisons de cristal, de ciment, jamais de perturbations. Pas de risée qui passe, plissant de vaguelettes le miroir poli des eaux et historiant le sable d'or des fonds de capricieuses moires. Pas de nuage transmuant soudain les aiguës, les béryls en opales, en saphirs, en turquoises. Pas de lueurs de couchant traversant, au soir, de subtiles flammes le beau vitrail immobile du flot.

Mais la mer entière, avec ses falaises déchiquetées, sa plage, est l'annexe du laboratoire. Chaque jour, des élèves accourus des quatre vents partent à pied le long des grèves, en barques vers le large, à la recherche d'observations plus directes sur l'habitat, les moeurs de la gent innombrable des eaux. L'artiste ne fut pas long à les suivre. Bientôt il leur montrait la voie, audacieux, brave et risque-tout comme un vrai gars d'Armor.

On le voyait en étrange attirail, chargé d'un ingénieux matériel de peintre combiné tout exprès pour rendre possible le travail exceptionnel auquel il se livrait, studieux dans quelque humide anfractuosité, parfois plongé dans l'eau jusqu'à mi-corps, ne se préoccupant du soleil qu'autant qu'il faisait scintiller, au fond, les écailles, les carapaces, les tentacules, accrochait des perles aux fines chevelures des algues, insoucieux du vent s'il ne malmenait pas son papier, du hâle, de l'embrun,--trop indifférent, hélas! à sa santé, qui ne devait pas tarder à éprouver de ce labeur anormal de cruelles atteintes.

Que lui importe? dit-il. Sa moisson est faite. Des yeux et des bras, selon le mot du poète, il a embrassé l'Océan. Quelle variété infinie d'êtres de couleurs et de formes n'y a-t-il pas rencontrée.

Les décors, d'abord, où il a vu combattre et s'entre-dévorer,--vivre, enfin, le peuple aquatique, sont d'une étonnante véhémence de ton,... On douterait de tant d'éclats et de splendeurs, si l'on n'était certain d'avance de la haute probité de l'artiste: l'homme qui cerne un contour avec cette précision est incapable de faillir en quoi que ce soit à la vérité pure.

Ici, des lits de roches noires comme des houilles, bleues comme des ardoises, striées de bandes plus claires ou plus sombres, que viennent revêtir, encroûter comme d'une moisissure rose pâle, mamelonnée, des algues calcaires; et, sur ce champ, cette trame de beau tapis, s'épanouissent des gorgones, d'un incarnat de corail, des actinies rouge capucine, blanches avec des coeurs de chrome, telles des pâquerettes, vertes autour d'un bouton de velours brun, et faisant songer aux monstrueux échinocactus des terres chaudes, rayonnent des oursins jaune d'or, vert mousse, pourpre sombre, ponctués de flamme et d'or, rivalisant d'éclat avec les chrysanthèmes de nos automnes, des étoiles de mer défiant la splendeur des laques, des cadmiums, des cobalts les plus riches, tandis que de modestes moules, vêtues d'épiscopal violet ou de bleu de roi, cristallisent leurs colonies en décoratives rosaces. Plus loin, voici des prairies verdoyantes de zostères, longues et frêles lanières qui sont les gramens de la mer, tout étoilées par les spirographes de corolles jaunes: on dirait quelque pâtis terrestre, jonché de pissenlits, au printemps; mais ces fleurs épanouies sont vivantes, étranges animaux qui, à la moindre alerte, rentreront leurs tentacules d'ocre, qu'on prendrait pour les pétales tubuliformes de quelque bizarre reine-marguerite, et refermeront leur petit couvercle de nacre.

[Illustrations: quatre pages de tableaux en couleur.]

Là, un semis de botrylles étoiles, sur un fond mauve cendré, donne l'impression parfaite d'une belle soie japonaise, brodée d'aristocratiques blasons. Là encore, ce sont des fourrés denses où les anatifes s'agrippent en pendeloques bleuâtres, des halliers où s'entremêlent, comme dans la forêt, des essences diverses: les laminaires, semblables à des intestins flasques dévidés, les fucus jaunes, affectant des élégances d'iris, et les himantalies qu'on foule aux pieds sur les sables, inertes, gaufrées en savantes volutes, qu'on regarde inquiets, se demandant si la tempête ne les a pas arrachées de la toison bouclée de quelque sirène intrépide.

En d'autres lieux, là où les eaux douces se déversent dans les ondes salées, les flexibles zostères viennent se mêler, dans un miroitant tapis vert, aux précieuses lentilles des mares, unies comme par des points de dentelle.

Le soir, quand le soleil plongeant darde des feux exaltés, les profondeurs rutilent et s'embrasent; la banale éponge elle-même semble une flamme dont les langues vermeilles viennent lécher les poissons errants, pareils alors à d'insensibles salamandres.

Tels sont les milieux où évolue la vie des eaux marines superficielles. Les hôtes sont dignes des gîtes qu'ils animent.

Ces jungles ont leurs fauves, leurs bêtes de proie et de rapine, les unes formidablement armées pour la lutte, audacieuses, agressives; les autres cauteleuses, lâchement embusquées et multipliant sur le passage de leurs inoffensives victimes les embûches et les guets-apens.

Les seiches, maculées de jaune, de brun ou de noir, glissant d'un souple mouvement parmi les zostères frissonnants à la houle, ne suggèrent-elles pas, impérieusement, à la pensée, la vision de tigres ou de léopards rampant dans les hautes herbes, tandis que les syngnathes fusiformes seraient les crotales, et les congres voraces les pythons de cette forêt submergée?