L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913
Nous invitons de nouveau ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire à la fin de décembre à bien vouloir ne pas attendre les derniers jours du mois pour le renouveler. (France et Colonies: 40 francs; Étranger: 52 francs.) Cette échéance est en effet une des plus importantes de l'année. En nous adressant le plus tôt possible leur renouvellement, ils épargneront un surmenage excessif à nos employés au moment des fêtes de Noël et du Jour de l'An, et ils éviteront en même temps tout retard dans la réception des premiers numéros de 1914.
COURRIER DE PARIS
A BUC
Pégoud enjambe le bord du monoplan. Il y reste un instant, debout. Je me demande s'il ne va pas partir et s'élancer dans cette position, car, avec cet homme incroyable, tout me semble possible. Mais non. Ce sera pour l'année prochaine. Il s'assoit, attache ses lunettes, rabat contre son visage le bâillon qui doit lui protéger la bouche,--et, sur son Blériot tout blanc, la tête ainsi habillée de noir, pareil à un Touareg de l'espace, il pose, comme un méhariste sur le pommeau de la selle, ses deux mains sur le volant. Je suis à 10 mètres de lui et je ne permets pas à un seul de ses mouvements de m'échapper... Mais cela ne m'empêche pas non plus de tout voir, de tout accrocher à la fois, à tel point la curiosité poignante du spectacle éveille, arme et décuple en moi la force attentive de tous mes sens, et fouette mon esprit déjà galvanisé. Je vois donc l'appareil, braqué vers la libre étendue, et puis l'herbe d'automne, çà et là broutée à leur passage par les roues grêles, ainsi que celles d'un jouet mécanique... et le sol nécessaire, indispensable en ce moment à «la chose» immobile, inerte et pesante, et qui dans une minute, quand il lui aura donné congé, la regrettera, n'en possédera plus rien, même pas l'empreinte... Cependant le petit groupe des privilégiés vient de s'écarter avec un brusque respect. L'aviateur se rassemble, et, sous la laine du chandail il redresse le rein... Il n'y a plus sur l'emplacement dégagé que _l'homme_ et son _équipe... L'équipe_, ce sont les compagnons qui, jusqu'à la dernière minute, assurent la manoeuvre. D'attaque et dégourdis, graisseux, dépeignés, accoutrés de loques de travail, avec des faces courageuses et des mains de mécano, ils sont là, huit, postés deux par deux, comme pour une faction de vingt secondes, aux différentes parties du monoplan contre lequel ils s'arc-boutent d'avance... aussi typiques dans leur caractère que des terre-neuves qui vont mettre à l'eau la _Jeannette-de-Paimpol_, ou des servants de batterie poussant à la roue... Groupés, agrippés à l'appareil, et ne bougeant plus, comme si une voix avait crié: «Fixe», ils attendent, aussi sérieux que des soldats. L'instant décisif se rapproche, se rétrécit... Un silence observé, plein, nombreux, survole la foule contenue plus loin par les barrages,... et tout à coup, crevant ce silence et ce recueillement... le moteur éclate et met l'air en lambeaux... La machine, secouée, ronfle, trépide et détone comme une mitrailleuse. Les hommes, tenant bon, tendus et doigts crispés, tournent la tête de côté, pour ne pas recevoir en pleine figure le paquet de vent de l'hélice... mais ce vent terrible d'Apocalypse les bat, emporte leurs casquettes, saccage leurs cheveux, fait claquer les étoffes contre leurs flancs et leurs jambes comme des toiles dans la tempête, ils ferment les yeux, suffoqués, ahuris, hérissés par l'assourdissante bourrasque, et puis, tous ensemble...--Pégoud a levé le bras--ils lâchent...
Et voici la machine inerte et gauche, qui, animée, délivrée, se met à courir à petites roulettes sur le sol, à courir, courir plus vite, plus fort, soulevée par d'imperceptibles mouvements ondulatoires, puis elle effleure la terre, la frôle, la caresse, la quitte... avec quelle délicieuse aisance!... et aussitôt devient plume, flocon, libellule, chose impondérable aérienne et d'essence nouvelle. Tout en elle semble avoir changé: la forme, et la matière. Elle est partie, entrée dans son véritable élément qui l'a reconnue et qu'elle aussi, dans son vol de joie, semble avoir retrouvé.
Il est un peu plus de 3 heures... Le temps resplendit d'une beauté que je veux croire volontaire. Un ciel qui se déploie, qui se fait large exprès, qui prodigue toute la magnificence de son étendue,... un gigantesque rideau de nuages d'un violet pâle broché de pourpre, à moitié tiré dans les bleus de l'horizon, au-dessus des bois lointains... un soleil tour à tour caché et démasqué comme une montgolfière d'or,... la majesté paisible d'une nature interloquée elle-même par la grandeur et la hardiesse des attentats dont elle est forcée d'être la complice et le témoin... et toujours ce silence sacré des hommes levant la tête, des hommes n'ayant plus en bas que leurs corps, parce que leur esprit, leur rêve, leurs pensées, sont là-haut, dans le sillage de la colossale alouette au chant rauque et victorieux... Après tant d'autres, avant tant d'autres, Pégoud, de nouveau, joue dans les airs sa vie, à sa façon qu'il a comme inventée. Il triomphe en virtuose des dangers qu'il brave et qu'il crée. L'aéroplane en ses mains devient un magique instrument. Et son jeu est si méthodique et si sûr, son doigté si fin, son mécanisme si accompli, ses ailes, jusque dans leurs écarts les plus inattendus, sont toujours si bien posées, qu'en tremblant on est pourtant plein de confiance en lui... Il la mérite tant! avec une autorité si franchement gagnée qu'on ne peut pas, qu'on ne veut pas, qu'on ne doit pas la lui refuser... Avoir peur pour lui me semblait une injustice, une offense envers son candide courage... Et puis c'était trop surprenant, trop unique, trop beau pour ne pas réussir, pour ne pas durer. Et cela durait, se prolongeait. A chaque renversement, à chaque spirale, à chaque inclinaison, à chaque chute retenue et domptée de sa docile monture, l'homme enlevé par sa foi prenait et confirmait la revanche d'Icare, il aplanissait le péril, il l'émoussait, le vulgarisait, il rassurait nos coeurs qui ne battaient plus que pour nous, et seulement parce que nous pensions à ce rien que nous serions, le temps de nous abîmer, si nous étions à sa place. Aussi, au fur et à mesure que Pégoud accumulait les prouesses en les variant, avec une maîtrise toujours plus légitime et qui était comme la récompense du précédent effort, je sentais, en moi, l'épouvante fondre et s'évaporer... Je ne connaissais plus qu'une admiration, qu'une tranquillité sereine, un orgueil incommensurable et permis, justifiés par tant de volonté, d'abord, et aussi de bonne volonté... souriante, aimable... sage, honnête,... et justement à cause de cela assurée du triomphe... Je me disais: «Ce jeune homme qui accomplit aujourd'hui coup sur coup, dans l'espace, un peu avant que le soleil se couche, des exploits presque miraculeux, tels qu'ils déconcertent la raison... et que les générations passées, si elles se réveillaient, n'en pourraient croire leurs pauvres yeux rouverts... éblouis,... ce jeune homme est une âme simple comme tous ceux de ses pareils, il n'est pas étourdi par l'orgueil, sans quoi il tomberait, il ne suppose pas qu'il change la face du monde, il ne pense pas, comme quelques-uns se l'imaginent faussement, qu'oser de pareilles entreprises c'est tenter Dieu... et il a bien raison. Quel est d'ailleurs le croyant, assez petit d'intelligence, pour se figurer que la créature soit coupable de s'élancer autant qu'elle le peut, de toutes ses forces et par toutes les issues nouvellement ouvertes, vers les sommets entr'aperçus d'heure en heure dans la marche des temps... et pour se figurer que Dieu va trouver mauvais que le moucheron s'élève à un millimètre de plus sur la terre?... Non... l'homme ne tente pas Dieu. C'est Dieu qui le tente, en mettant à sa portée, pour le conduire à Ses desseins, des moyens nouveaux de faire Sa connaissance, des moyens plus frappants et plus étendus.»
Voilà, direz-vous peut-être, de bien graves spéculations... que ne suffit pas à justifier «la boucle» de Pégoud!... Je vous assure, cependant, que le spectacle atteignit, à certaines minutes, une beauté d'un si rare et pur idéal et d'une telle spiritualité, malgré l'éclat de l'évidence matérielle, qu'il pouvait donner le vol aux pensées les plus planantes, les plus détachées, les plus évadées de la terre... Combien d'entre nous, rêveurs éperdus, emportés et ravis dans un firmament d'idées, y volaient les pieds dans la boue, s'y plongeaient, s'y laissaient tomber, s'y retournaient en tous sens! Plus peut-être que n'auraient pu le faire croire les visages impénétrés. Nos âmes prenaient de l'altitude, évoluaient, faisaient, elles aussi, la double boucle à leur manière. Tandis que l'aviateur, comme enivré de sécurité, ne cessait pas d'étonner la nue... d'autres, apaisés, à des distances et à des hauteurs différentes, mais très grandes, suivaient leur énigmatique chemin, allaient, venaient, comme pour un parcours mystérieux et déterminé, sans s'occuper en rien de celui qui, pour un instant, telle qu'une hirondelle en folie, cabriolait dans l'azur... On les voyait... plusieurs... un biplan très haut.... sublime de dédain, de majesté lointaine, passant tout droit, d'un air migrateur, un second... presque au ras de l'horizon, qui semblait rôder, patiner sur la cime des bois rouilles, un troisième... un quatrième... Ils voguaient petits, fins... précis... avec la suavité mystique significative et profonde d'un symbole, d'une pensée... d'une prière. On les accompagnait d'un oeil submergé qui se défendait des pleurs... ils formaient une espèce de tableau des temps futurs et d'approche du jugement dernier, peint et composé par un Orcagna qui naîtrait dans mille ans... Arriva enfin l'heure de vitrail, d'assoupissement, de solitude, l'heure inexprimable du soir, épuisante de beauté...
Rien alors ne prenait plus le coeur que la flottille de ces petites lignes noires, errantes et persistantes... qui toujours... continuaient de cingler, de croiser là-bas, là-haut... indifférentes à tout... tandis qu'ici près Pégoud, à force de s'être trempé dans l'espace et assimilé au ciel, avait l'air, en y renonçant tout à coup, d'en venir tout droit, d'en tomber, quand il fondait sur nous, brutal comme un archange...
Henri Lavedan.
LES BONS DU TRÉSOR
On a annoncé que le nouveau gouvernement renoncerait, tout au moins pour l'instant, à demander aux Chambres de voter le projet d'emprunt qu'avait déposé le cabinet Barthou et dont la discussion amena, comme on sait, la crise récente. C'est à une émission de bons du Trésor que M. Caillaux aurait recours pour se procurer les ressources considérables actuellement nécessaires à la fois pour les besoins de la défense nationale et pour le bon équilibre du budget.
Qu'est-ce donc que ces bons du Trésor qui permettraient ainsi de liquider, sans faire crier le contribuable, une situation financière très difficile?
Rectifions tout d'abord une erreur qui se produit trop souvent dans l'esprit du public, lequel est enclin à confondre les bons du Trésor et les obligations à court terme, dont chaque année, lors de la discussion du budget, on entend parler. Bons du Trésor et obligations à court terme ont bien un caractère commun: ce sont des valeurs, produisant un intérêt variable, que le ministre des Finances est autorisé à émettre dans des conditions et des limites déterminées par la loi de finances. Et les unes comme les autres sont destinées à permettre à l'administration des Finances d'attendre la rentrée des impôts, sur lesquels elles sont, pour ainsi dire, gagées. Ce sont les sommes produites par ceux-ci, en effet, qui permettront, lorsqu'elles seront sorties des poches du public pour entrer dans les caisses de l'État, de rembourser les obligations et les bons mis temporairement en circulation. Voici, par contre, les différences qui distinguent les obligations à court terme des bons du Trésor:
Les obligations à court terme sont émises à des dates déterminées sous forme de coupures de valeur très élevée, dix mille francs au minimum, et portant intérêts. Aucune publicité n'entoure cette émission, qui n'est connue seulement que des gros clients du Trésor, tels que les Etablissements de crédit et la Caisse des Dépôts et Consignations. On garde cependant, aux Finances, le souvenir d'un riche Parisien, mort aujourd'hui, qui affectionnait tout particulièrement ce genre de placement et venait lui-même à la Caisse centrale des Finances plusieurs fois dans l'année, acheter, pour d'assez fortes sommes, des obligations à court terme.
Tout autres sont les bons du Trésor. A l'encontre des obligations à court terme, ils sont émis à jet continu, selon les besoins de la Trésorerie. La rentrée des impôts se fait-elle mal et le ministère des Finances a-t-il besoin d'argent? Il fait inscrire au _Journal Officiel_ un avis ainsi conçu:
Par décision ministérielle en date du ______ l'intérêt des Bons du Trésor a été fixé, à partir du _____: A 1 1/2% pour les bons du Trésor d'un mois à moins de trois mois; A 2 3/4% pour les bons de trois mois à moins de six mois: A 2% pour les bons de six mois à un an.
Ces bons sont délivrés:
A Paris, à la caisse centrale du Trésor, au ministère des Finances.
Dans les départements, à la caisse des trésoriers-payeurs généraux et receveurs particuliers des finances, ainsi que dans les succursales et bureaux auxiliaires de la Banque de France.
On remarquera les variations irrégulières du taux d'intérêt que contient l'avis ci-dessus. La raison en est assez curieuse. Les impôts, comme on sait, rentrent de façon inégale: et c'est surtout à la fin de l'année que les contribuables, comme s'ils ne pouvaient s'y résoudre auparavant, se décident à se libérer. D'autre part, au début de l'année, le budget n'est souvent point voté; et les rôles, en tout cas, ne sont point préparés. Le Trésor, par suite, s'il est plein à la Saint-Sylvestre, est, au contraire, presque vide dans le premier trimestre. Or, l'intérêt fixé aux bons du Trésor est précisément destiné à corriger ces inégalités. Inutile de chercher de l'argent lorsqu'il doit y en avoir dans les caisses: le taux sera alors fixé très bas, pour détourner le public de prendre des bons. En revanche, lorsqu'il faut le pousser à apporter son numéraire dans les coffres du ministère, on décide que le bon rapportera 2%, ou 3, et même davantage. C'est ainsi qu'à la dernière émission le taux de l'intérêt a atteint 3% pour six mois.
On trouve ces bons, avons-nous dit, à la Caisse centrale du Trésor, rue de Rivoli. Quoique, ici encore, les gros acheteurs soient les établissements de crédit, le public ne se fait pas faute d'en prendre, surtout lorsque l'intérêt en est élevé. Chacun peut donc aller au ministère des Finances, où, à partir de 500 francs, et ensuite par fractions de 100 francs, il recevra la coupure demandée, laquelle peut être nominative ou au porteur. En outre, l'acheteur fixe lui-même la date à laquelle il entend être remboursé, à la condition que cette échéance ne dépasse pas un an. Le caissier indique, dès la souscription, la somme d'intérêts que le bon produira, et c'est le chiffre total qu'il transcrit sur le reçu qu'il remet à l'intéressé, lequel, au jour voulu, n'aura qu'à présenter ce reçu pour toucher. Ajoutons que le titre est transmissible par endossement, s'il est au porteur, ou par transfert, s'il est nominatif.
Un détail curieux pour finir: les jours d'émission, il n'est pas rare que le ministre se mette en relations constantes avec le caissier principal pour se tenir au courant des résultats de la souscription publique. S'il juge qu'il a suffisamment de numéraire pour assurer les besoins de la Trésorerie, il donne l'ordre de fermer les guichets. Et, le lendemain, par un nouvel avis dans _l'Officiel_, le taux d'intérêt est immédiatement ramené au plus bas, pour décourager les preneurs: M. le ministre a assez d'argent.
Tel est le mécanisme des bons du Trésor: il a l'avantage de permettre à la trésorerie de conserver la souplesse qui lui est indispensable pour le rôle qu'elle doit jouer dans le mouvement général des fonds publics.
PAUL HÉREM
La première escadre de la _Home Fleet_, commandée par l'amiral Stanley Colville, vient--après s'être rencontrée, à la fin du mois dernier, en vue des côtes grecques, avec la première escadre française--de faire un bref séjour, du 13 au 16 décembre, dans les eaux de Toulon. Ce furent trois journées de fêtes, qui permirent aux marines des deux nations d'échanger les témoignages de la plus cordiale fraternité d'armes: elle eut maintes occasions de se manifester, soit aux réceptions organisées à bord du _Collingwood_, soit aux dîners offerts à nos hôtes par l'amiral Chocheprat à la préfecture maritime et par l'amiral Marin-Darbel sur le cuirassé _Patrie_. Nos photographies évoquent ici l'un des épisodes les plus réussis de ces fêtes. Le 15 décembre, dans la matinée, les états-majors et les équipages des navires anglais étaient invités par le Syndicat des Commerçants toulonnais à un vin d'honneur, qui fut servi dans le jardin de la ville, brillamment décoré pour la circonstance: après des toasts portés successivement par M. Hudelo, préfet du Var, et sir Francis Bertie, ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'amiral Colville, en manière de remerciement pour l'accueil qui lui avait été fait, convia ses marins à pousser, en notre honneur, trois chaleureux hourras.
LA JOCONDE RETROUVÉE
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Paris--bientôt partagée par le monde--quand, le 22 août 1911, on apprit, en ouvrant le _Temps_, que la _Joconde_, l'un des «deux miracles de la peinture», au dire de Saint-Victor, avait soudainement disparu, enlevée la veille, au matin, du Salon Carré du Louvre, dont elle était la perle radieuse, par un mystérieux ravisseur! Ce fut une émotion universelle. La foule, pour une fois, partagea le sentiment de l'élite. Des gens qui n'avaient jamais franchi le seuil du Musée eurent la vague conscience de la perte peut-être irréparable que venaient de faire l'Art et le patrimoine national.
Or la _Joconde_, au moment où l'on désespérait de jamais plus la revoir, vient d'être retrouvée à Florence, sa patrie même, sa ville natale, et la nouvelle de cette heureuse fortune n'apparut pas d'abord moins incroyable que celle du rapt ancien.
Au lendemain de ce troublant enlèvement, _L'Illustration_, bien sûre, en l'occurrence, d'être d'accord avec le sentiment public, et convaincue de seconder les voeux ardents que formaient tous ses lecteurs pour le retour à la cimaise désertée de l'inoubliable fugitive, faisait une offre dont elle pouvait escompter le succès.
«Comme il est à peu près certain, disait l'avis publié dans ses colonnes et reproduit dans la presse entière, que celui qui a commis le rapt n'en pourra tirer aucun avantage, on doit redouter qu'effrayé de l'émotion soulevée par son forfait, et dans la crainte d'être découvert, il ne détruise le frêle panneau de bois, _L'Illustration_ espère empêcher un pareil crime par l'appât d'une somme importante et s'engage à verser: 10.000 francs à la personne dont les indications permettront de retrouver le détenteur du tableau ou l'endroit où il est recelé; 40.000 francs à la personne qui rapportera la _Joconde_ à _L'Illustration_. Cet engagement est valable pour un mois. Et _L'Illustration_ augmentera de 5.000 francs la seconde prime si la restitution a lieu avant le 15 septembre.»
Le nombre formidable de lettres qui nous parvinrent dès les premiers jours où fut connue notre offre attesta, quelles que fussent d'ailleurs les considérations qui guidaient nos correspondants, combien la question passionnait.
Hélas! aucune de ces communications qui nous arrivaient, à chaque distribution, par brassées, n'apporta la révélation si ardemment désirée! Ces volumineux courriers, examinés avec les soins les plus attentifs, ne nous donnèrent, non plus qu'à la police, aucun indice qui permît de soupçonner la piste du ravisseur. Le délai d'un mois que nous avions imparti aux informateurs bénévoles, aux détectives amateurs pour nous transmettre leurs indications, leurs soupçons, passa sans nous avoir donné, touchant le vol et le voleur, la moindre lumière. Nous n'eûmes point, et nous le regrettâmes, à verser les primes offertes.
En présence de cet insuccès, et le temps fixé par nous s'étant écoulé, la Société des Amis du Louvre, reprenant notre idée, mettait à la disposition du préfet de police une somme de 25.000 francs «qui serait attribuée à la personne dont les renseignements décisifs auraient amené le retour au Louvre du tableau dérobé». Aucune condition de temps, cette fois, et l'antiquaire Geri, de Florence, à qui nous devons la restitution du chef-d'oeuvre, «pourra, à juste titre, a déclaré M. Raymond Kochlin, président des Amis du Louvre, entrer en possession de la récompense promise».
«Quel criminel audacieux, nous demandions-nous au lendemain du vol, quel mystificateur, quel maniaque de la collection, quel fou d'amour, peut-être, a commis cet enlèvement?»
Ni l'un, ni l'autre: un pauvre hère auquel il ne fallut pas, pour accomplir son coup, grande audace; un ouvrier italien, parfaitement insensible, d'ailleurs, aux sortilèges de la beauté, et qui n'eut en vue--du moins l'a-t-il prétendu--que de restituer patriotiquement à sa patrie une des oeuvres d'art que lui avait enlevées Napoléon! Les mânes du Vinci durent en tressaillir, lui qui, d'un coeur fervent de pèlerin, était jadis retourné en Italie pour en ramener en France cette fille entre toutes préférées de son génie, celle que son pinceau avait le plus amoureusement caressée.
Le ravisseur de la _Joconde_ s'appelle Vincenzo Perugia, né à Dumenza, dans la province de Côme, âgé de trente-deux ans. Il est, de son état, peintre décorateur, «dans une certaine mesure un artiste», dit-il en sa candide vanité. Il avait travaillé quelque temps au Louvre--encore qu'il fût étranger et repris de justice--à la mise sous verre des tableaux les plus précieux. Il en connaissait donc les aîtres. Il était, d'autre part, connu, si vaguement que ce fût, du personnel. Il n'éprouva donc pas de difficultés à pénétrer, le lundi matin 21 août 1911, dans le musée, où, il revenait quelquefois, sous le prétexte d'y voir des camarades.