L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913

Part 5

Chapter 52,203 wordsPublic domain

Les poussins de l'éleveuse artificielle n'avaient à leur disposition que 600 mètres de terrain dans un local en partie vitré. Au bout de trois mois, il en restait encore 194 sur 209. La mortalité n'avait pas dépassé 10%.

M. Brechemin conclut que si l'incubation et l'élevage naturels conviennent pour les petits élevages et donnent des sujets plus vigoureux, le système artificiel doit être préféré pour les élevages d'une certaine importance.

LES PÂTÉS APPROXIMATIVEMENT TRUFFÉS.

Pour si rigoureusement minutieux qu'ils soient, les textes légaux en vigueur au sujet des falsifications alimentaires ont oublié de préciser les conditions auxquelles doivent satisfaire les pâtés et les préparations culinaires pour avoir droit à la dénomination de «produits truffés». Aussi certains industriels ont fini par vendre à des prix invraisemblables de bon marché des produits étiquetés «produits truffés» dont le truffage n'a été effectué qu'à des doses vraiment homéopathiques.

Ces pratiques déshonnêtes ne vont pas tarder à prendre fin. Tout récemment, le service de la répression des fraudes a saisi chez un commerçant parisien des échantillons de «mousse de foie gras truffé» dans lesquels le laboratoire de l'État n'a pas trouvé de truffes. Deux chimistes experts commis par le juge d'instruction ont été plus heureux. En versant sur une plaque de verre tout le contenu d'une des boîtes prélevées (125 gr. environ) puis en l'étalant au moyen d'une spatule, de façon à le disposer en une couche très mince, ils ont fini par découvrir à grand'peine des fragments noirs, minuscules; le poids de ces fragments était de l'ordre des milligrammes, mais le microscope a fait apercevoir en eux les spores caractéristique de la truffe. L'inculpé triomphait déjà quand les experts ont eu l'idée d'examiner au même point de vue des produits similaires fabriqués par des maisons réputées; ils ont trouvé dans leur masse des fragments de truffe très apparents et dont le poids d'ensemble atteignait toujours 2, 2,50 et même 2,75% du poids total de la préparation. Ils se sont alors demandé si un pâté ou une mousse de foie gras contenant au grand maximum 0,06% de truffes a bien droit à la dénomination commerciale de produit truffé. Consulté par eux, le président de la Chambre syndicale des fabricants de conserves de foie gras truffé a répondu avec une précision regrettable pour les fraudeurs. Un truffage inférieur à 1,75 ou 2%, a-t-il dit, doit être tenu pour incapable de communiquer à un pâté ou à une mousse de foie gras l'arôme spécial et le goût de la truffe; dès lors, au-dessous de cette proportion, un pâté ou une mousse de foie gras ne doit pas être considéré comme réellement truffé.

Voilà une déclaration dont la netteté est suffisante pour fixer l'opinion des juges et, par un heureux ricochet, pour supprimer la fabrication des mousses de foie gras truffées à des doses infinitésimales.

LES COQUILLES D'HUÎTRES DANS LA CONSTRUCTION.

Sous ce titre, nous avons signalé, dans notre numéro du 22 novembre dernier, l'intéressante tentative d'un architecte de Galveston qui, pour la fabrication du béton nécessaire à la construction d'une maison, avait utilisé des coquilles d'huîtres. Un de nos lecteurs, officier de l'armée coloniale, nous rapporte que le procédé n'est pas nouveau et qu'il a été employé avec succès en Afrique occidentale, notamment à Kayes et à Bamako. «Moi-même, ajoute notre correspondant, sur les indications de mes chefs et de mes prédécesseurs, ai fait à Bobo Dioulasso, centre de la boucle du Niger, de la chaux avec les huîtres de la Volta Noire.» Dans un pays presque privé de calcaires, mais où la plupart des rivières abondent en huîtres énormes et non comestibles, l'idée était heureuse de se servir de leurs écailles pour la préparation de la chaux. C'est à l'ingéniosité de nos officiers coloniaux, à leur esprit de ressource, qu'est due cette intelligente initiative.

SUPPLÉMENT D'INFORMATIONS.

Dans notre numéro du 22 novembre, nous avons montré, par une photographie, la pose de la première pierre du lycée français d'Alexandrie; à l'article que nous avons consacré à ce sujet, il convient d'ajouter que l'architecte du nouvel édifice est M. V. Erlanger, diplômé par le gouvernement français, et que M. Alfred Lang a été chargé de l'exécution des travaux.

Mlle Emmy Destinn, la célèbre cantatrice que, dans le même numéro, nous avons représentée chantant devant un lion, n'est pas Allemande, comme nous l'avions indiqué. Un de nos lecteurs de Prague nous écrit qu'elle est originaire de cette ville, et «qu'elle est toujours restée fidèle à sa nationalité.»

LES THEATRES

Sur la scène où triompha le _Petit Café_, au Palais-Royal, MM. Tristan Bernard et Alfred Athis viennent de faire jouer, avec le plus brillant succès, une pièce en trois actes, les _Deux Canards_, qui, tout ensemble comédie psychologique et joyeux vaudeville, participe aux deux genres pour le plus grand contentement des spectateurs. Les «deux canards», ce sont deux petits journaux de province, défendant des opinions contraires, mais également violentes, qui ont le même rédacteur, sous des noms différents. Sur ce sujet, abondant en situations comiques, où les jeux de la politique se mêlent, comme il convient aux jeux de l'amour, MM. Tristan Bernard et Alfred Athis ont exercé leur verve tour à tour spirituelle et bouffonne. Ils ont trouvé dans la troupe du Palais-Royal, avec M. Germain, M. Le Gallo et Mlle Cassive, une interprétation que l'on peut dire parfaite.

Du très beau roman de M. Gustave Guiches, _Céleste Prudhomat_, M. Émile Trépard, librettiste et compositeur, a tiré un drame lyrique en quatre actes, _Céleste_, que vient de représenter l'Opéra-Comique.

Donner un commentaire musical à un sujet d'un très moderne réalisme, c'était assurément une singulière difficulté: M. Émile Trépard l'a résolue de façon originale, et sa partition atteste un effort intéressant, souvent heureux. Elle est remarquablement chantée par Mlle Brunlet, sortie cette année du Conservatoire, qui, dans le rôle de Céleste, a brillamment débuté, par Mme Nelly Martyl, MM. Rousselière et Delvoye.

_Cocorico_: ce titre sonore et bien français est celui d'une divertissante opérette qu'affiche en ce moment le théâtre Apollo. Sur un livret de MM. Georges Duval, Maurice Soulié et de Jailly, construit suivant les meilleures traditions du genre, M. Louis Ganne, l'auteur de tant d'oeuvres qui connurent le grand succès, a écrit une musique claire et nerveuse, expressive, bien chantante. On a fort applaudi ses interprètes, MM. Defreyn, Lamy et Erey, Mmes Brigitte Régent et Marise Eairy.

Un des chefs-d'oeuvre balzaciens, _Eugénie Grandet_, vient d'être porté à la scène, très habilement, par M. Albert Arrault, dont l'intéressante adaptation, en quatre actes, est donnée par le théâtre des Arts, avec une pièce biblique de M. Alexandre Meunier, _l'Enfant prodigue_. L'oeuvre de M. Albert Arrault traduit fidèlement, sous la forme dramatique, les épisodes du roman: la tâche pouvait sembler difficile, et son exécution est fort adroite.

Une société d'amateurs, «le Masque», a fait représenter, la semaine dernière, sur la scène du théâtre Mors, devant un public choisi, une pièce en vers de M. Gabriel Mourey, _Psyché_; l'auteur, artiste et poète délicat, a paré l'antique légende des grâces de son souple lyrisme. Ce fut une soirée fort littéraire.

LE PEINTRE CASTELLANI

Un peintre de valeur, un «panoramiste», comme il s'intitulait lui-même volontiers, dont plusieurs oeuvres connurent le succès, et qui, il y a quelque quinze ans, apporta à _L'Illustration_ une collaboration précieuse, Charles Castellani, vient de mourir, dans la retraite qu'il s'était choisie, à Bois-le-Roi.

Elève d'Yvon et de Delaunay, le jeune artiste s'était signalé par quelques tableaux militaires lorsque éclata la guerre de 1870-71. Après s'être battu vaillamment, avoir été blessé et fait prisonnier, il reprit les pinceaux, la paix signée, et donna une série de toiles où revivaient dramatiquement ses souvenirs de l'année terrible: les _Turcos à Wissembourg, la Charge des zouaves pontificaux et des francs-tireurs à Loigny, les Marins du Bourget_. Plusieurs de ses panoramas, celui de Waterloo, celui du Siège de Belfort, de la Création avant le Déluge, lui valurent la notoriété. On conte qu'ayant reçu d'Allemagne des propositions fort avantageuses pour exécuter une grande composition sur la bataille de Sedan, il les déclina--d'un mot--en demandant, fièrement, cinq milliards.

Patriote ardent, Charles Castellani était également un colonial, un explorateur passionné, que tentaient les expéditions lointaines. En 1898, il accompagna la mission Marchand au Congo et donna à _L'Illustration_, avec des dessins, un récit pittoresque et coloré de son voyage.

Jusqu'à la fin il avait conservé une grande jeunesse de caractère, un entrain de vieux soldat que les années n'avaient pas affaibli. Notre photographie, prise récemment, le montre, une mandoline--son violon d'Ingres--à la main, dans l'intimité de son atelier, décoré des multiples objets qu'il avait rapportés de ses campagnes.

L'ESCADRE FRANÇAISE EN GRÈCE

L'escale qu'au cours de sa croisière en Méditerranée devait faire à Athènes l'escadre de l'amiral Boué de Lapeyrère était la plus importante de toutes celles que prévoyait le programme. Dans les eaux grecques, en effet, nos marins allaient rencontrer une escadre anglaise, Les deux flottes amies arrivèrent et mouillèrent, en trois groupes, à Phalère, à Salamine, au Pirée, le 28 novembre, à quelques heures d'intervalle.

Le grand jour de fête pour l'escadre française fut celui où le roi et la reine voulurent bien accepter de déjeuner à bord du _Voltaire_, bateau amiral, accompagnés de la princesse Hélène, des princes Georges et Alexandre, de MM. Venizelos, premier ministre, Demerdjis, ministre de la Marine, etc. L'amiral de Lapeyrère attendait à la jetée de Phalère ses hôtes royaux. Sur la vedette royale, le roi Constantin et la reine passèrent en revue l'escadre, avant d'aborder le _Voltaire_.

Il n'y eut pas de toasts échangés. Mais les officiers français furent ravis de la bonne grâce exquise, de l'évident désir de les séduire que leur montrèrent les souverains. Quand le roi et la reine manifestèrent le voeu de se retirer, l'amiral de Lapeyrère les reconduisit à terre, au grondement des canons du _Voltaire_, auquel faisaient écho les pièces du cuirassé grec _Spetzaï_. Une foule immense, accourue d'Athènes et de la contrée avoisinante, entassée sur la plage et sur la colline voisine de Castella, mêlait ses acclamations à ces salves. Jamais on ne vit, en Grèce, manifestations de sympathies plus chaleureuses.

M. DÉROULÈDE A CHAMPIGNY

C'était, dimanche dernier, la cérémonie commémorative de la bataille de Champigny. Chaque année, M. Paul Déroulède a coutume de conduire, au pied du monument élevé à la mémoire des combattants qui luttèrent là pour l'honneur du drapeau, ses amis, ses fidèles, les membres de la vieille Ligue des Patriotes, son oeuvre chère entre toutes. On craignait qu'il ne pût, cette année, accomplir son pieux devoir. Il était, depuis quelques jours très fatigué, consigné par les médecins à la chambre, dans un état qui inquiéta un moment son entourage. Mais il allait montrer une fois de plus à quel point «une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime». Malgré l'avis des médecins, il voulut accompagner son ami et lieutenant, M. Marcel Habert, le compagnon, naguère, de son exil.

Une automobile les emmena tous deux, avec un docteur, vers Champigny et, quand M. Marcel Habert eut prononcé le discours qu'il avait préparé, M. Paul Déroulède, faisant rabattre la capote de l'auto, se leva, dans un effort de suprême volonté, et à l'assistance, silencieuse comme au prône, adressa une allocution où il salua tour à tour les recrues et les citoyens de Saverne, hier si indignement insultés, et «notre jeunesse qui, de ce côté-ci des Vosges, a si ardemment accepté la loi de trois ans, est venue se ranger si vaillamment sous les drapeaux de la France», affirmant pour les uns comme pour les autres son admiration et sa gratitude.

LES MANNESMANN ET L'ESPAGNE

Les journaux madrilènes--la _Epoca_ entre autres--à propos d'un incident qui vient de causer quelque émotion en Espagne, remettent au jour un article paru dans _L'Illustration_ du 15 juillet 1911, dont l'importance les avait frappés. Cet article révélait, précisait le rôle qu'avaient joué, dans «le coup d'Agadir», les frères Mannesmann, ces agents zélés, au Maroc, de l'impérialisme germanique.

Car, après avoir si bien réussi à nous créer les ennuis graves qu'on n'a pas oubliés, les Mannesmann viennent de transporter sur d'autres champs leur dévorante activité. Le Souss ayant échappé, en partie, du moins, espérons-le, à leurs âpres convoitises, ils se sont tournés vers l'Espagne et la zone qui lui est dévolue, présidios, Gharb et Rif surtout. Leurs premiers travaux d'approche remontent à quelque temps déjà; mais la présence de l'un d'eux, M. Reinhardt Mannessmann, à Madrid, où son escorte marocaine, véritable garde du corps en turban et _selham_, fait sensation; des démarches qu'il a tentées auprès du gouvernement, certaines campagnes de presse, ont inquiété l'amour-propre espagnol et excité ses légitimes susceptibilités.

Le projet des frères Mannessmann, tel qu'il ressort des détails publiés par _l'Imparcial_ et plusieurs autres organes, ne tendrait à rien moins qu'à la création d'une sorte de compagnie à charte, analogue à celle qui valut à l'Angleterre la possession du Transvaal, chargée uniquement de pacifier et d'organiser la zone espagnole du Maroc. Dans ce but, les Mannessmann se sont assuré le concours du chérif Raïssouli, l'ancien gouverneur du Gharb, l'ancien ami des Espagnols, qui aurait le commandement d'une véritable armée indigène. En fait, ce projet aboutirait à la mainmise des entreprenants spéculateurs allemands sur le Gharb et le Rif, d'où les troupes espagnoles seraient retirées.

Il serait trop long, si intéressant que soit le sujet, d'entrer dans le détail de cette combinaison, et des expédients employés par MM. Mannessmann frères pour la faire aboutir. On comprend, de reste, à quel point cette audacieuse tentative a blessé l'orgueil espagnol, si chatouilleux. C'est un projet qu'aucun gouvernement, à Madrid, ne saurait même discuter sans se perdre à tout jamais dans l'opinion.

Note du transcripteur: les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.