L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913
Part 2
Le sacrifice demandé est faible. Il est urgent. Les 20.000 francs ajoutés au crédit de 358.000 francs du chapitre 20 du budget des Affaires étrangères (Entretien des immeubles français à l'étranger), pourront sauver Longwood d'une ruine immédiate. Il est donc inopportun de songer, dès maintenant, pour relever les ruines de Sainte-Hélène, soit à une souscription publique qui, évidemment, donnerait dix fois les sommes nécessaires, soit--comme le proposait un de nos lecteurs bien inspiré--à une collecte entre tous les membres de la Légion d'honneur. Que l'État s'acquitte lui-même des devoirs de l'État. Ce sera mieux,-et plus digne.
L'INAUGURATION DU MUSÉE ANDRÉ
Le magnifique musée du boulevard Haussmann, contenant les inestimables collections léguées à l'Institut par Mme Edouard André, et dont notre numéro de Noël a révélé au grand public de _L'Illustration_ les sensationnelles merveilles, est maintenant officiellement ouvert: lundi matin, le président de la République l'inaugurait par une visite.
Guidé par M. Émile Bertaux, conservateur, il s'y attarda longtemps, goûtant en connaisseur éclairé, en érudit, en artiste, le charme et la beauté de tant de chefs-d'oeuvre rassemblés.
Dans la grande salle de la Renaissance, on présenta à la signature du chef de l'État un registre, posé sur une vénérable table du seizième siècle. Il y apposa sa signature, suivie de la mention «de l'Académie française».
UN NOUVEAU GOUVERNEMENT
La semaine dernière, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la distribution de notre numéro de Noël, nous oubliions, pour des préoccupations d'art et de beauté, l'actualité souvent assez maussade, survenait, en politique, un événement qui produisit sur l'opinion une impression pénible: mardi, le 2 décembre, un vote de la Chambre renversait le ministère Barthou, qui avait tant mérité du pays en lui redonnant l'armée forte indispensable à sa sécurité.
On discutait, depuis le vendredi précédent, l'emprunt d'un milliard 300 millions jugé nécessaire par le gouvernement. Au cours de ces séances, les rudes alertes n'avaient pas manqué au ministère, de la part des radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait été un adversaire obstiné. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui l'obligea à démissionner, M. Barthou avait remporté, à force d'énergie, un premier succès, en faisant accepter le principe de son projet. Cette victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290 voix contre 265, refusait d'accepter que les titres à émettre portassent une mention garantissant contre tout impôt l'immunité de la rente.
Le ministère quittait aussitôt la salle des séances, salué d'un cri: «A bas les trois ans!» C'était M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des raisons de l'animosité de l'extrême-gauche contre le gouvernement qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le seuil, se retourna et dit simplement: «Vive la France!» Deux politiques, nettement, s'étaient soudain dressées l'une en face de l'autre.
Les deux triomphateurs de cette journée--«l'une des plus déplorables et des plus néfastes que nous ayons connues», a écrit le _Temps_--étaient M. Caillaux et M. Jaurès, incarnations des radicaux et des socialistes. Le président de la République, dont le devoir était, en cette circonstance, particulièrement difficile et lourd de responsabilités, eut pourtant, après les habituelles consultations, la pensée qu'on pourrait former un cabinet de conciliation, de «concentration républicaine». M. Alexandre Ribot, à la suite d'une conversation avec M. Caillaux, dut décliner la mission que désirait lui confier M. Raymond Poincaré d'assumer cette tâche. M. Jean Dupuy, à son défaut, l'accepta. Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse bonne volonté se heurta à des oppositions, à des embûches que le public entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder à connaître l'origine.
Pour la première fois dans notre histoire politique, apparaît nettement, au début de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence était connue, mais dont le rôle était jusqu'à présent demeuré sinon occulte, du moins d'arrière-plan et de demi-lumière. Les journaux, les hommes politiques, la désignent couramment sous le nom de «Comité de la rue de Valois». Son titre exact est «Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste». C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dicté ses volontés, donné l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un conclave de Rome, prononcé contre eux «l'exclusive». C'est de lui qu'émane le cabinet Doumergue, appelé à recueillir la succession du cabinet Barthou. Le président en est M. Joseph Caillaux lui-même, récemment élu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle combinaison, ministre des Finances.
Son autorité s'étend sur 800 membres environ, sénateurs, députés, ou candidats éventuels, presque toujours, à l'une ou l'autre Chambre. Les parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhérer au programme du parti, qui vient d'être refondu au Congrès de Pau, en octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200 francs. Les autres membres sont élus, en assemblée, sur présentation de listes établies par les comités adhérents de province, à raison de deux pour 250.000 habitants.
Ponde en 1901, le Comité exécutif a pour mission de diriger la politique et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'exécuter les décisions prises par le parti en ses congrès annuels; de veiller enfin à la discipline.
Il est administré par un bureau composé de 34 membres pris moitié parmi les parlementaires, moitié parmi les sociétaires libres. Au nombre des personnalités notables du bureau actuel figurent MM. les sénateurs Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les députés Bouffandeau, Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, désormais ministre du Commerce dans le cabinet Doumergue.
Le temple où s'élaborent les bulles, les monitoires, les encycliques du parti, d'où partent ses anathèmes et ses excommunications, n'est guère imposant. C'est, au nº 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant, un modeste appartement au troisième étage du vieux Palais Royal,--Palais Egalité! Dans l'antichambre, où s'accroche le téléphone, trône, sur la cheminée, une République fleurie, étoilée, le col ceint de perles, la gorge aimablement dévoilée,--point trop farouche, enfin. La salle du Conseil ouvre par des fenêtres carrées--c'est l'étage en _mezzanine_ du Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pièce qui voit, une fois par semaine, le jeudi, se réunir les Trente-Quatre: quelques portemanteaux aux murs, quelques chaises cannées autour d'une table recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux sonnettes, comme si le président avait parfois à faire tête à des tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.
Cette salle est demeurée déserte jeudi dernier; la séance hebdomadaire avait été décommandée: le nouveau ministère, en effet, se présentait devant les Chambres. C'était, rue de Valois, fête chômée.
UN «CENTRE MONDIAL»
Le séjour à Rome est particulièrement prenant: la grandeur des souvenirs qu'évoque chaque ruine exalte les imaginations les plus pondérées; nombre d'artistes, de poètes, de soldats, en contemplant l'étroit espace du forum, durent rêver pour leur patrie cette puissance mondiale que, seule, posséda la ville des Césars. Un jeune sculpteur américain fixé à Rome, M. Hendrik Christian Andersen, a fait un rêve moins grandiose, plus facile à réaliser, croit-il, et auquel il a su donner une forme concrète au prix d'un labeur digne d'admiration.
M. Andersen improvise une ville internationale, sorte de capitale de l'humanité, où seraient centralisés les efforts destinés à assurer tous les progrès. Non content de nous en vanter la nécessité, il nous la présente dans une publication de grand luxe, magnifiquement illustrée, «qui ne saurait être achetée, et qui n'est envoyée qu'à un groupe limité d'hommes dignes et capables de s'intéresser à un projet de ce caractère». Cette oeuvre gigantesque occupa pendant dix ans trente et un architectes, sous la direction de M. Ernest Hébrard, grand prix de Rome, aidé par son frère Jean Hébrard. Trois peintres et un ingénieur complétaient une pléiade qui nous offre aujourd'hui les plans rigoureusement étudiés des monuments nombreux et gigantesques devant former le noyau de la cité future.
M. Andersen s'est réservé la partie sculpturale. Pour cette oeuvre ultra-moderne, il a voulu, comme les architectes, adopter les formules de l'art antique le plus pur; il nous propose une vingtaine de groupes ou d'allégories où s'affirme, avec la foi exubérante de la jeunesse, un talent digne de respect.
Le Centre d'art comprendrait un Temple de l'Art, une École d'art, des musées, un conservatoire de musique et de tragédie, etc.. «Le musicien présenterait ses symphonies et ses opéras, certain d'être entendu et impartialement jugé; le dramaturge apporterait ses oeuvres, avec l'assurance d'être dignement monté et joué, une fois accepté par un jury international.»
Dans le Temple de l'Art, on aménagerait une salle d'auditions «constituant en elle-même un colossal instrument de musique», deux galeries permanentes de sculpture, deux galeries permanentes de peinture, et de vastes galeries pour les expositions temporaires. Ce temple couvrirait un quadrilatère de plus de 250 mètres de côté, soit une superficie de 60.000 mètres carrés. Bien petite chose encore à côté de notre Louvre qui occupe près de 200.000 mètres!
Dans le Centre olympique, ouvert aux athlètes de toutes les nations, on verrait un stade de 800 mètres de côté, et un natatorium où «des statues de 80 mètres, représentant l'homme et la femme dans toutes les splendeurs de leur développement physique, formeraient une porte de leurs bras étendus et de leurs mains jointes».
Au milieu du Centre scientifique s'élèverait la Tour du Progrès, en acier revêtu de marbre, entourée de quatre palais immenses destinés aux congrès internationaux.
Cette Tour, qui doit être le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingénieur, repose sur une base circulaire au centre du square des Congrès scientifiques. Elle s'élève à une hauteur de 320 mètres sur environ 100 mètres de largeur à la base. Les eaux de la «Fontaine de Vie», qui coulent d'une extrémité à l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui accèdent à une terrasse formant le rez-de-chaussée et où se développe une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mètres de hauteur.
De ce rez-de-chaussée, vingt-quatre ascenseurs conduisent à une seconde terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour s'élance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'étages desservis par seize ascenseurs, et qui pourraient être affectés à des ensembles complets de bureaux.
Le soubassement de la Tour communique directement avec deux embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations s'ouvrent sur le square des Congrès. Un de ces embranchements relie tous les édifices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre, à un niveau inférieur, conduit à tous les quartiers de la ville et aboutit à la Grande Gare.
Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacré à l'installation de machines typographiques assez puissantes pour exécuter la tâche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrêt et dans des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie à quatre pavillons d'angle, hauts chacun de sept étages, qui servent de contreforts à la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux particuliers aux délégués de la presse de tous les pays.
Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers bourgeois, construits en échiquier, «comme en Amérique», et pouvant contenir chacun de 100.000 à 120.000 âmes, rayonneraient autour de la zone administrative et commerciale, cette dernière «un peu resserrée, pour la commodité des échanges».
Le Centre Mondial serait placé sous un climat tempéré, de préférence au bord de la mer, pour faciliter des randonnées vers tous les points du globe.
Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la côte de l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on désignait jadis la région où prospèrent aujourd'hui New-York et Boston. Les rives de la Méditerranée offrent également des points favorables: en France, près de Fréjus; en Italie, à l'embouchure du Tibre; en Espagne, en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on préfère l'intérieur du continent, on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M. d'Estournelles de Constant préconise les environs de Pontoise.
Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que résumer les grandes lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi généreuse de l'auteur ou le talent dépensé par lui et par ses collaborateurs pour une oeuvre qui ne nous paraît guère susceptible de voir le jour dans un avenir rapproché.
Ce n'est pas à notre époque de concurrence intensive que les gouvernements consentiront à aliéner les bénéfices de leur activité propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cité cosmopolite créée hors de leurs frontières. D'ailleurs, si une telle centralisation paraît difficile à réaliser, ses avantages restent fort discutables. Au point de vue commercial et économique, par exemple, on ne saurait, par une simple organisation administrative, fût-elle internationale, modifier les courants créés au cours des siècles à la faveur des situations géographiques, de la répartition des matières premières et du développement industriel des divers pays. Quant à la centralisation artistique mondiale, elle aurait pour conséquence d'engendrer une formule banale faisant rapidement disparaître le génie de chaque race.
D'ailleurs, à quoi bon cette création: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il pas encore longtemps, et toujours, espérons-le, comme centre scientifique et centre d'art, dès lors, comme centre mondial, _the beast in the world?_
F. HONORÉ.
[Le lieutenant Schadt, qui fit arrêter les magistrats de Saverne.]
LES EXPLOITS DE LA PETITE GARNISON
Les Allemands, sans doute, ont été les premiers surpris du retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque chose de changé dans la manière allemande de concevoir le respect de la dignité individuelle et de la fierté d'une race. Les exploits de la petite garnison d'Alsace ont porté un coup imprévu et peut-être décisif à la toute-puissance du colosse militaire. Le régime de la botte allemande a été blâmé par le peuple allemand lui-même. Le pouvoir personnel, le cabinet impérial, a été atteint par le vote qui a frappé le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont été entendues par toute l'Europe, ont déclaré, au Reichstag, que le régime d'arbitraire et de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en aucune circonstance, l'armée n'était au-dessus de la loi.
Il faut bien reconnaître aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut lieu d'être exaspéré par autant de gestes odieux et de maladresses accumulées. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numéro du 22 novembre, nous reproduisions les portraits, désormais historiques, du lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents, alors connus--l'injure aux Alsaciens, traités de _wackes_ ou voyous, l'insulte au drapeau français et à la légion étrangère, les mesures inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions, opportunément venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais, à la stupeur générale, en deçà comme au delà du Rhin, les choses se passèrent tout autrement. La «petite garnison» poursuivit ses exploits et le lieutenant von Forstner, ni découragé, ni blâmé, continua, avec l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps d'armée, le général von Deimling, d'exaspérer, par son attitude, par ses gestes, par sa seule présence, une population réputée depuis des siècles pour son très paisible caractère.
LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE
Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion», une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés, exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26 novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les 7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins, qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge. Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine, firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le second au Reichstag.
La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact, une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène», comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui, néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit aussitôt sous sa protection.