L'Illustration, No. 3692, 29 Novembre 1913

Part 4

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Il nous faut ajouter aussi que, dès que l'abandon imminent a été signalé au public, de touchantes et multiples protestations nous sont parvenues par lettres. La plupart demandent que l'on fasse appel à d'initiative privée pour suppléer à l'indifférence de l'administration. M. Paul Robiquet, dont le grand-père, Louis-Édouard Lemarchand, ancien officier de Waterloo et fournisseur du mobilier de la couronne sous le roi Louis-Philippe, confectionna le dernier cercueil de l'Empereur, propose de transformer en musée la modeste et légendaire demeure de Longwood. Et il offre, comme premier don, une réduction du cercueil en ébène, identique à celle dont il a déjà fait don au musée des Invalides.

Enfin, d'autres lettres nous apportent cette certitude que la fonction, si peu rémunérée, de conservateur des domaines français dans l'île perdue peut encore trouver des candidats français. Notamment, un capitaine en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, propose d'aller continuer à Sainte-Hélène la tradition des conservateurs militaires du tombeau impérial. Et il y aura, nous en sommes certains, d'autres volontaires.

Avec un peu de bonne volonté, on n'en sera donc pas réduit à confier la garde de ce domaine sentimental de la France à un insulaire illettré, ignorant notre langue et étranger à notre âme nationale. Et nous voulons nous persuader aussi que le gouvernement, éclairé maintenant sur la situation lamentable de Longwood, et convaincu de l'émotion que provoquerait en France un abandon définitif, se décidera à relever les premières ruines.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

MANGÉ PAR LES ANTHROPOPHAGES.

Il y a quelques mois, une pénible nouvelle nous arrivait de la Côte d'Ivoire: un commerçant français, M. Huberson, avait été surpris par des anthropophages, mis à mort, et dévoré. La photographie reproduite ici, dont nous devons la communication, avec d'intéressants renseignements, à un de nos abonnés, M. le docteur Teste, évoquera cet affreux drame, heureusement fort rare.

C'est en août dernier que M. Huberson, qui se livrait au négoce, à ses risques et périls, et malgré des avertissements répétés, sur le territoire du Haut-Cewally, dans le pays Guère, fut attaqué, à la tombée du jour, par une bande de rebelles; il tenta de se défendre, mais sans doute le fusil Browning dont il se servait ne fonctionna-t-il pas. Et les sauvages purent ainsi s'emparer de lui.

On ne tarda pas à apprendre sa disparition et les circonstances de sa fin: un officier, à la tête d'un détachement de tirailleurs, se mit aussitôt à la poursuite des coupables. Il réussit à les cerner, et à en prendre deux vivants; la plupart des autres étaient tombés sous les balles de nos soldats.

Le plus grand des prisonniers--celui qui figure à gauche sur la photographie--a fait des aveux complets, et a conté dans le détail les agapes auxquelles donna lieu la capture du blanc. On a donc eu l'horrible certitude que notre vaillant mais téméraire compatriote a été dévoré par ces monstres, dont la soumission se poursuit au milieu des plus grandes difficultés.

TRONCS D'ARBRE LUMINEUX.

Un de nos abonnés, M. Broquet, nous signale un phénomène curieux qu'il a observé récemment à la campagne.

Un soir, on venait de rentrer dans une grange des troncs de châtaigniers, âgés d'une quinzaine d'années et qui, coupés dix mois auparavant, avaient été laissés couchés dans les bois, exposés aux intempéries. Comme il avait plu toute la journée, on se mit à les écorcer pour éviter qu'ils péchassent difficilement.

Or, à mesure que les arbres étaient écorcés, ils s'éclairaient du haut en bas de lueurs presque ininterrompues. Les morceaux d'écorce eux-mêmes étaient lumineux en de nombreux points de leur surface interne. Ces lueurs permettaient de lire sur le cadran d'une montre.

On a déjà observé pareil phénomène sur de vieux bois ou même sur les vieilles souches; il paraît dû à un champignon microscopique dont le développement est favorisé par la décomposition de l'arbre et de son écorce. Mais on peut se demander comment il s'est manifesté sur des arbres qui, quoique abattus depuis dix mois, présentaient les apparences d'un bois sain.

LA LEVURE ALIMENTAIRE.

Il y a quelques années, l'industrie allemande imagina d'utiliser la levure pour la nourriture des chevaux, des vaches, des porcs et de la volaille. Mais ce débouché n'a point paru suffisamment rémunérateur, et l'on cherche à introduire dans l'alimentation humaine de la levure convenablement purifiée. La chose a une grande importance pour les brasseurs allemands. Ces industriels, en effet, emploient une partie minime de la levure qu'ils produisent; ils disposent annuellement d'un excédent de 70.000 tonnes.

La boulangerie n'utilisant plus qu'une levure spéciale, on a d'abord préparé avec les levures de brasserie des extraits destinés à remplacer les extraits de viande. Ce nouvel aliment ayant eu peu de succès auprès des estomacs teutons, on s'est borné à faire sécher la levure et à obtenir ainsi une nourriture pour le bétail aisément transportable. Cette nouvelle industrie est déjà prospère: on compte 26 usines de séchage de levure, et le prix de la levure sèche a passé de 22 francs à 29 francs le quintal.

Les chimistes veulent faire encore mieux. En débarrassant la levure sèche des principes amers de la bière, ils obtiennent un aliment facile à assimiler, représentant, disent-ils, la valeur de plus de trois fois son poids de viande de boeuf, et dont le prix atteint 6 fr. 20 le kilo.

Le TRAVAIL D'UN FAUCHEUR.

Un bon faucheur peut mener un train de coupe large de 1 m. 80 à 2 m. 20 sur une profondeur de coutelée qui est de 0 m. 20 environ. Chaque coup de faux rase donc une surface de 2,20 X 0,20 = 40 décimètres carrés. L'ouvrier donne en moyenne 25 coups de faux à la minute. Si l'on fait abstraction de toutes les pertes de temps, aiguisage et battage de la faux, retours et reprises du train de coupe, repas, arrêts divers, etc., il ne reste guère que six heures de travail effectif. Pour ces six heures un bon faucheur peut abattre Om. q. 40 X 25 X 60 X 6 = 36 ares.

UN MONUMENT À ANNENKOF.

La Russie vient d'acquitter une vieille dette de reconnaissance en élevant, à Samarcande, un monument au général Annenkof, créateur du chemin de fer transcaspien, mis en service en 1887, et promoteur du Transsibérien.

Ce monument, assez simple, comme on le voit sur la photographie ici reproduite, perpétuera le souvenir de l'un des hommes les plus énergiques et les plus audacieux qu'ait enfantés la Russie: celui qui lança sur l'Amou-Daria, l'antique Oxus, pour le passage du rail, un simple pont de bois de 3 kilomètres et demi, était certes d'âme hardie.

L'inauguration du monument a eu lieu le 3 novembre dernier (21 octobre vieux style). Elle a revêtu un caractère de grande solennité.

L'empereur Nicolas y était représenté par l'un de ses aides de camp, le général prince Vassiltchikof, qui, au nom de son souverain, déposa au pied du monument une superbe couronne en argent. Le général Samsonof, gouverneur général du Turkestan, présidait la cérémonie, à laquelle assistaient Mlles Annenkof, les deux filles du général, et le vicomte de Vogué, son neveu, fils du vicomte Eugène-Melchior de Vogué, de l'Académie française, lequel avait épousé une soeur du général Annenkof. Les splendides costumes du représentant de l'émir de Boukhara et des hauts dignitaires de sa suite donnaient, sous le soleil éclatant, une note de brillant pittoresque. Et la chute du voile qui recouvrait la statue fut le signal d'un impressionnant défilé des troupes, sous les ordres du représentant du tsar.

RECTIFICATIONS.

Dans l'article que nous avons consacré, dans notre numéro du 15 novembre, au mariage de Nijinsky, nous avons dit que le célèbre danseur russe avait épousé une jeune fille «appartenant à une riche famille russe», Mlle Pulska. Un de nos plus notables confrères de Budapest nous informe que celle-ci descend d'une très honorable et ancienne famille hongroise: son père a été directeur des musées de Hongrie, et sa mère, écrit notre confrère, est «la première comédienne de notre théâtre national».

Sous le portrait du président de la République mexicaine qu'a publié _L'Illustration_ la semaine dernière, et dans l'article qui le concerne, c'est _Victoriano_ Huerta qu'il fallait lire, au lieu de _Vittoriano_, qui est de consonance italienne.

A propos du procès de Kief, que nous avons signalé dans notre numéro du 15 novembre, le directeur de _l'Univers Israélite_ nous écrit que le meurtre du jeune Youtchinsky a été, d'après le jugement, commis dans une fabrique «de tuiles».

Le chef pilote Perreyon.

LES DEUILS DE L'AVIATION

C'est avec une douloureuse stupeur que le monde des sports a appris la chute mortelle de l'aviateur Perreyon, chef pilote de l'école Blériot. Depuis plusieurs années, en effet, Perreyon occupait avec une maestria incomparable un poste des plus périlleux; chargé d'essayer les nouveaux appareils et d'assurer leur mise au point définitive, il se trouvait exposé presque chaque jour à des dangers imprévus bien supérieurs aux risques que court, dans ses plus grandes audaces, un bon pilote montant un appareil éprouvé et qu'il connaît bien. Mais sa prudence et son habileté, comme aussi sa parfaite intelligence de la navigation aérienne, semblaient le mettre à l'abri de la chute banale où périt trop souvent un aviateur insuffisamment entraîné.

C'est pourtant un accident de ce genre qui a causé sa perte. Perreyon essayait, pour la première fois, à l'aérodrome de Buc, un appareil d'un modèle inédit: un monoplan à deux places de front, pourvu d'un moteur de 100 chevaux placé derrière les pilotes. L'avion évoluait normalement à une quinzaine de mètres de hauteur lorsqu'on le vit tout à coup piquer du nez et venir se briser sur le sol, écrasant le mal heureux pilote. On suppose que Perreyon, voulant atterrir, ne put se redressera temps.

Cet aviateur hors ligne, était âgé de trente et un ans. Se consacrant tout entier à l'école Blériot, il cherchait peu les occasions de succès personnel. Il s'était pourtant signalé à l'attention du grand public en s'adjugeant plusieurs records sensationnels: record de hauteur par 5.880 mètres; record de hauteur avec passager, par 4.920 mètres; record de distance avec passager par un raid de 1.200 kilomètres Turin-Rome-Turin. Il y a quelques jours, il avait à son tour bouclé la boucle.

Sa fin tragique a particulièrement ému notre maison. C'est, en effet, Perreyon qui avait monté, pour les épreuves de réception, le monoplan _Servir_, offert à l'armée par _L'Illustration_, et qui a été affecté au centre du camp d'Avord.

Quelques jours avant, un accident analogue mettait en deuil le corps des aviateurs militaires. Le capitaine d'artillerie Denis de Lagarde, attaché au centre d'aviation de Reims, venait d'être nommé à Villacoublay; il se rendait à son nouveau poste par la voie des airs. En voulant atterrir à l'aérodrome de Buc, il fut, croit-on, pris dans un remous; l'appareil capota et le malheureux officier fut tué sur le coup. Le capitaine de Lagarde était un des plus jeunes aviateurs de son grade. Technicien de valeur, il s'occupait spécialement du fonctionnement de la télégraphie sans fil à bord des avions, et il avait imaginé plusieurs dispositifs présentant un réel intérêt.

EN NOUVELLE-CALÉDONIE

Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes, commandant en chef de nos forces navales en Océanie, ayant son pavillon sur le _Phoque_, prenait possession, au nom de la France, de la Nouvelle-Calédonie: l'anniversaire de cette annexion a été célébré, il y a deux mois, à Balade, par l'inauguration d'un monument commémoratif,--une simple pierre portant une inscription et deux dates: 1853-1913.

La cérémonie fut présidée par M. Brunet, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, qu'entouraient les officiers de l'aviso _Kersaint_, représentant la Marine, les délégations du Conseil général et des sociétés patriotiques et sportives de l'île. Les tribus étaient venues des environs pour participer à cette fête française, et elles témoignèrent de leur joie en exécutant, après les discours, des danses canaques.

M. ÉDOUARD LOCKROY

Depuis longtemps déjà, une douloureuse maladie tenait M. Édouard Lockroy éloigné de la scène politique où, pendant près de quarante ans, il avait tenu une place considérable. Il a succombé samedi dernier, à l'âge de soixante-treize ans.

Sa vie avait été étonnamment intéressante en raison même de sa variété. Il était le fils de l'acteur Lockroy, l'un des interprètes préférés des romantiques, et qui, insatisfait de ses lauriers de comédien, écrivit maintes pièces, en leur temps fort applaudies.

Fidèle au «tel père tel fils», comme disait Monselet, M. Édouard Lockroy se devait de produire quelques actes. Son premier rêve, pourtant, avait été d'être peintre. Il dessinait fort bien, et quand, un peu plus tard, il accompagna Renan dans son fameux voyage en Orient, il fut pour l'historien un précieux collaborateur et fournit à son ouvrage de remarquables illustrations.

Sa curiosité insatiable, son esprit d'aventure, non moins peut-être que ses convictions, l'avaient porté encore à s'attacher à la fortune de Garibaldi et à s'enrôler parmi les Mille. Il avait amassé ainsi d'innombrables souvenirs, qu'il contait avec une verve, un esprit charmants et dont il fit, tout récemment, un attachant volume.

Le journalisme, les polémiques ardentes qu'il avait soutenues à la fin de l'Empire l'avaient conduit à la politique. Il y devait trouver une enviable carrière. De 1885 à 1899, il fit partie de cinq cabinets et fut deux fois ministre de la Marine.

Rue Royale, il s'était consacré à la lourde tâche qui lui incombait avec une énergie, un zèle, une conviction profonde. On a pu discuter les systèmes dont il fut l'ardent défenseur. Qui détient la vérité pure? On ne saurait oublier qu'il fut l'un des premiers champions de la navigation sous-marine, son véritable initiateur, peut-on dire, et il est équitable de rendre hommage au dévouement, à l'affection sincère qu'il avait voués à la marine française. Même après qu'il eut quitté le ministère, il ne cessa de se passionner pour toutes les questions qui la pouvaient toucher de près. C'est ainsi qu'il donna à _L'Illustration,_ on 1901, d'intéressants articles sur l'_Experimental Dock de Bremerhaven_, où il préconisait--voeu aujourd'hui réalisé--la création en France d'un laboratoire semblable, et sur les _Ports allemands en Chine_.

L'EX-LÉGIONNAIRE TROEMEL EN FRANCE

Le cas du légionnaire Troemel, ancien bourgmestre d'Usedom, qui, au mois de mars dernier, contracta un engagement de cinq ans au 2e régiment étranger, a fait grand bruit, naguère, en Allemagne comme en France, et nous avons, dans notre numéro du 31 mai dernier, publié son portrait en même temps qu'une déclaration, écrite de sa main, par laquelle il affirmait être fort satisfait de sa nouvelle existence. Le légionnaire Troemel, après avoir été mis en observation à l'hôpital d'Oran, vient d'être réformé pour surdité; et il est arrivé cette semaine, en France.

Interrogé sur son séjour à la légion, M. Paul Troemel a assuré que «ses impressions étaient excellentes», et qu'il regrettait de n'avoir pu y rester plus longtemps.

LES THÉÂTRES

Le nouveau spectacle du théâtre Femina est des plus attrayants: il se compose de deux comédies, une en trois actes de M. Louis Bénière, _Paraphe Ier_, une en deux actes de M. Pierre Veber, _Petite Madame_.

Dans _Paraphe Ier_ (type d'administrateur suffisant, encombrant, infatué de l'importance de sa signature), l'auteur de _Papillon_ a mis le trésor d'observations de sa longue carrière de conducteur d'hommes et d'entrepreneur de grands travaux; on y retrouve donc cette verve satirique qui est, par moments, presque moliéresque; et l'interprète de ce personnage, M. Signoret, est admirable de solennité caricaturale.

_Petite Madame_ vaut, au contraire, par la finesse et par le délié du trait, par la grâce légère et spirituelle.

La Comédie-Française a repris avec un succès considérable la très belle oeuvre de M. Henry Bataille, la _Marche nuptiale_, jouée au Vaudeville en 1905, et publiée par _L'Illustration_ dans son numéro du 18 novembre de cette même année. C'est sans doute l'une des pièces par lesquelles l'éminent et brillant écrivain a le mieux exprimé tout ce qu'il y a en lui de sensibilité profonde et subtile. Et c'est une oeuvre dont va s'enrichir indiscutablement le répertoire de la Maison de Molière. Le rôle principal a fourni l'occasion d'un triomphe pour Mlle Piérat, et il suffit de nommer MM. Georges Berr, Grand, Granval, Mme Lara, pour juger de la qualité du reste de l'interprétation.

PARIS-LE CAIRE INTERROMPU

Au moment de mettre sous presse, une dépêche de Daucourt nous apprend que le raid Paris-Le Caire est provisoirement interrompu. D'Ada-Bazar, où nous l'avions laissé la semaine dernière, l'audacieux aviateur était parvenu sans incident à Konia puis à Eregli. A Bozanti (voir la carte, page 408), surpris par une forte tempête en traversant les monts Taurus, il fit une chute terrible, heureusement sans graves conséquences. L'appareil est brisé, mais le pilote est indemne. Son compagnon, M. Roux, avait pris le chemin de fer.

Une des photographies qui illustrent précisément (pages 408 et 409) notre article sur le chemin de fer de Bagdad permet de concevoir les difficultés avec lesquelles l'aviateur se trouvait aux prises et les risques qu'il courait. On ne saurait guère imaginer de montagnes plus abruptes et l'on frémit à la seule pensée d'une panne banale commandant l'atterrissage dans une telle région.

Note du transcripteur: Les pages 411-414 manquent au document qui a servi de source. Comme d'habitude, les suppléments ne nous ont pas été fournis.