L'Illustration, No. 3692, 29 Novembre 1913
Part 3
_Phot. René Millaud._
LES STATUES DE PARIS--V
[Illustrations.]
ALPHAND Avenue du Bois-de-Boulogne. LAMARTINE Square Lamartine. BENJAMIN GODARD Square Lamartine. EUGÈNE MANUEL Lycée J. de Sailly, av. H. Martin. WASHINGTON ET LAFAYETTE Place des États-Unis. HORACE WELLS ET PAUL BERT Place des États-Unis. FRANKLIN Square Franklin.
[Illustrations.]
WASHINGTON Place d'Iéna. VICTOR HUGO Place Victor-Hugo. DUMAS, PÈRE Place Malesherbes. DUMAS, FILS Place Malesherbes. JEAN LECIAIRE Square des Epirettes. MARIA DERAISMES Square des Epirettes. EUGÈNE FLACHAT Carrefour Brémontier.
[Illustrations.]
ALAIN CHARTIER Rue de Tocqueville. ALPHONSE DE NEUVILLE Place Wagram. SERPOLLET Place Saint-Ferdinand. HENRY BECQUE Boulevard de Courcelles. CHEVALIER DE LA BARRE Rue Lamarck. ANDRÉ GILL Rue des Martyrs. MARAT Parc des Buttes-Chaumont.
[Illustrations.]
GÉNÉRAL DUMAS Place Malesherbes. LE NÔTRE Jardin des Tuileries. JEAN MACÉ Place Armand-Carrel. DR MÉTIVIER Square Tenon.
_Phot. René Millaud._
A LA MANIÈRE DE PÉGOUD
Pégoud a aujourd'hui des émules en «haute école» aérienne. Le succès de ses sensationnelles acrobaties a excité l'ambition des autres aviateurs, et toute une audacieuse phalange de «boucleurs de boucle» s'est formée, depuis quelques semaines, rivalisant de virtuosité et d'adresse avec le créateur du genre... Ils seront bientôt une dizaine à savoir voler «la tête en bas»: successivement Garros, Chevillard, Hanouille, Domenjoz, Chanteloup, Tabuteau, ont désiré, et conquis, les lauriers de Pégoud. Et, venu d'Angleterre, Hucks a renouvelé brillamment ses périlleux exercices.
Un de ses compatriotes, l'aviateur Lee-Temple, s'entraîne, lui aussi, en ce moment, pour les vols renversés,--et de la plus originale façon. Sans doute est-il nécessaire, avant de tenter l'expérience, de s'habituer à la position peu naturelle qu'exige le «looping». Méthodique et prévoyant, M. Lee-Temple se fait attacher, par de solides cordes, à une chaise, qui, suspendue, les pieds en l'air, à une barre de fer, figure assez bien le siège du pilote à l'instant où l'aéroplane glisse sur le bombé des ailes: et ainsi s'accoutume-t-il, comme le montre une de nos gravures, aux émotions de la voltige aérienne. Ce n'est pas à un semblable entraînement que se livre l'aviateur représenté, en singulière posture, sur l'autre photographie. Lorsque, après avoir bouclé la boucle, le 15 novembre, à l'aérodrome de Buc, Hucks revint à Londres, il fut, sur le quai de la gare de Charing-Cross, bruyamment acclamé par ses amis, et porté en triomphe... la tête en bas. La réception était peu banale; elle donna lieu à des scènes de joyeux tumulte, où l'on n'eût pas reconnu le traditionnel flegme britannique.
C'est un singe très vieux, et l'on serait tenté de dire, très vénérable, tant l'âge lui a conféré de sérénité majestueuse. Tout récemment, dans notre numéro du 25 octobre, nous avons publié l'image, amusante comme une caricature, d'un perroquet plus que centenaire, que les années avaient bizarrement déformé: elles ont, tout au contraire, marqué la face qui apparaît à cette page d'une expression singulièrement grave et solennelle. Ce doyen de la gent simiesque semble chargé d'expérience et de sagesse; et dans ses yeux luit un étrange regard, presque humain... Il achève aujourd'hui sa longue vie dans une cage du Jardin zoologique d'Amsterdam, auquel il fut donné naguère par le sultan de Serdang. On sait seulement de lui qu'il appartient à l'espèce des orangs-outangs, et qu'il est originaire d'une des îles de la Malaisie, sans doute Bornéo ou Sumatra; il mesure 1 m. 20 de hauteur, et la longueur de ses bras, du bout des doigts jusqu'à l'épaule, est de 78 centimètres. Bien que doué d'une force redoutable, il se montre généralement fort docile. Mais il faut prendre garde de l'irriter, car il n'est pas aussi philosophe qu'il en a l'air.
CE QU'IL FAUT VOIR
PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
Beaucoup d'académiciens viendront se promener, ces jours-ci, place Saint-Georges.
Deux inaugurations avaient, en ces derniers temps, appelé l'attention sur cette place: il y a quelques années, celle du monument de Gavarni et, plus récemment, celle d'une station du Nord-Sud... L'inauguration de cette semaine fut celle d'une bibliothèque publique, ou à demi publique, pourrait-on dire, et qui devient une annexe de celle de l'Institut.
L'entrepreneur Dosne ne se doutait guère --quand la place Saint-Georges fut ouverte, en 1824, sur des terrains qu'il possédait à cet endroit--des augustes destinées (augustes, et tragiques un instant!) que réservait l'avenir à sa maison! L'une des filles du riche entrepreneur allait être Mme Thiers; et ainsi, sur l'hôtel Dosne, devenu l'hôtel Thiers, devait, quarante-six ans plus tard, s'abattre la fureur des communards. La Commune avait ordonné la confiscation des biens de Thiers; elle ordonna la destruction de sa maison, en même temps qu'elle jetait à terre la colonne Vendôme. Mme Louise Michel, dans l'histoire de la Commune qu'elle a publiée dix-sept ans après ces lamentables événements, écrivait: «...La maison de Thiers, démolie, avait empli la place Saint-Georges de la poussière de ses nids à rats. Elle devait lui rapporter un palais.»
La maison de Thiers contenait-elle autant de nids à rats que le laisse entendre Mme Louise Michel? Ce point n'a pas été fixé par l'Histoire. Ce qu'on sait, c'est que la reconstruction de l'immeuble détruit fut, aussitôt après la Commune, votée par le Parlement; que l'architecte Aldrophe fit de cette maison non pas «un palais», mais une demeure charmante, digne de l'homme illustre dont elle était le foyer, et de la Compagnie qui devait plus tard en être l'héritière. Mlle Dosne a, en effet, donné à l'Institut de France, il y a neuf ans, la maison dont elle était restée, après la mort de Thiers, la seule occupante; en même temps que l'hôtel, elle léguait à l'Institut la bibliothèque d'histoire de l'ancien Président, et une somme importante destinée à l'achat de nouveaux ouvrages. C'est cette bibliothèque qui s'est ouverte mardi dernier pour la première fois. Le legs de Mlle Dosne a permis à la commission académique, chargée de l'administrer, d'intéressantes acquisitions, notamment celle de la collection militaire et napoléonienne d'Henry Houssaye. Vingt mille volumes s'y trouvent aujourd'hui rassemblés.
On dit que l'hôtel de la place Saint-Georges n'ouvrira ses portes que trois fois par semaine, et l'après-midi, aux personnes munies de l'autorisation d'y venir travailler.
Nous réclamons en faveur des simples visiteurs, de tous ceux pour qui _regarder Paris_ est la plus noble et la plus intelligente des façons de flâner, le droit de pénétrer dans cette maison, et d'en faire le tour, comme on fait le tour d'un musée. Il serait tout naturel que l'Institut nous reçût, au moins de temps en temps, chez Thiers, place Saint-Georges, comme il nous reçoit chez le duc d'Aumale, à Chantilly.
Un souvenir: au centre du carrefour qui devint en 1824 la place Saint-Georges, il y avait un bassin minuscule qu'affectionnaient les deux petites filles de l'entrepreneur Dosne. Celui-ci spécifia formellement que ce bassin serait respecté. Il l'a été... jusqu'au jour où la construction du Nord-Sud obligea les ingénieurs à le supprimer. L'entrepreneur n'avait pas prévu le vilain tour que devait lui jouer le progrès des sciences. Ses enfants non plus! Mais aucun d'eux n'est plus là pour en ressentir le chagrin.
* * *
Un Salon chasse l'autre. La Société des Amis de l'Eau-Forte a organisé à la galerie Devambez une Exposition extrêmement intéressante, qui durera quelques jours,--jusqu'à jeudi. Avis aux retardataires... amis de l'eau-forte.
A la galerie des Artistes modernes, c'est le _Vieux Paris_ qu'il faut aller voir.
M. Charles Jouas est un enfant de Paris, très attaché je ne dirai pas à son clocher, mais à ses clochers (car nous en avons, à Paris, plus de quatre-vingts); et l'on trouvera dans son oeuvre une interprétation tout à fait intéressante, originale, spirituelle, du Paris contemporain, en même temps que la restitution si fidèle, et presque émouvante quelquefois, du Paris d'autrefois, de ces «décors du passé» sur lesquels Henri Lavedan a tellement raison de ne voir qu'avec terreur s'appesantir davantage, d'année en année, la main des embellisseurs officiels de Paris. Notre-Dame, le musée de Cluny, Saint-Julien le Pauvre, Saint-Séverin... sans doute nos embellisseurs ne sauraient toucher à tout cela; mais le Pont-Neuf, la place Dauphine, et tant d'autres morceaux délicieux et vénérables de notre Cité, de notre Ile Saint-Louis, dont M. Charles Jouas a si profondément compris, si joliment exprimé le charme auguste et familier tout ensemble, sommes-nous bien sûrs qu'ils survivront longtemps au besoin terrible qu'on a de les _restaurer_?...
Déjà cette restauration redoutable est entreprise au quai des Orfèvres; on est en train d'y achever les agrandissements du Palais de Justice; et j'entends des artistes, des amoureux du vieux Paris se lamenter sur cet ouvrage... Sur le quai, des échafaudages enveloppent une inquiétante tour de pierre, dont l'architecture était appréciée, ces jours-ci, en termes plutôt amers, par M. André Hallays, un écrivain dont la compétence en ces matières n'est contestée par personne. Sur le boulevard du Palais, la surprise est plus douloureuse encore: derrière les murs de la façade neuve, la flèche de la Sainte-Chapelle a disparu presque tout entière... Les Parisiens ne pourraient-ils être prévenus de telles aventures avant qu'elles s'accomplissent? La semaine prochaine, nous serons conviés par M. Léon Bérard à venir «juger», à l'École des beaux-arts, les acquisitions faites par l'État, depuis un an, dans les expositions et les ventes. Excellent usage. Mais pourquoi, de même, l'usage ne s'établirait-il--je pose respectueusement la question à M. le sous-secrétaire d'État--d'exposer, quelques mois avant l'exécution, les maquettes des travaux d'architecture qui menacent la beauté des villes? On demande au contribuable son avis sur les incommodités _(de commodo et incommoda)_ d'une usine qu'on va bâtir. Quant à ce qu'il pense du monument qui va s'ériger pour des siècles sur le sol de son pays, on n'en a cure. Est-ce bien juste?
UN PARISIEN.
AGENDA (29 novembre-6 décembre 1913)
EXPOSITIONS.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): exposition des Amis de l'Eau-Forte (jusqu'au _4 décembre_).--Galerie La Boétie (64 bis, rue La Boétie): Association des Artistes de Paris.--Cercle de la Librairie (117, boulevard Saint-Germain): exposition d'oeuvres des membres de l'Association amicale et professionnelle de graveurs à l'eau-forte.
VENTES D'ART.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze), les _1er, 2, 3 et 4 décembre_, vente de la collection Édouard Aynard, tableaux anciens et modernes, objets de haute curiosité et d'ameublement--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Evêque), les _8 et 9 décembre_, deuxième et dernière vente de l'atelier de J.-B. Carpeaux, sculptures originales, tableaux et dessins.
VENTES DE CHARITÉ.--Le _30 novembre_, au ministère de la Justice, vente au profit de l'Oeuvre de la Pouponnière.--Les _5 et 6 décembre_, dans l'ancien hôtel Gaillard (place Malesherbes), vente annuelle au profit de l'Union des Femmes de France.
LA BIBLIOTHÈQUE THIERS.--La bibliothèque Thiers est maintenant ouverte, les mardis, mercredis et jeudis, aux porteurs d'une recommandation écrite d'un membre de l'Institut.
COURS ET CONFÉRENCES.--_Cours_: à la Société française de photographie (51, rue de Clichy), le mercredi à 9 heures du soir, cours public de photographie par M. E. Cousin.--_Conférences_: salle Gaveau (45, rue La Boétie): le _2 décembre_, à 9 heures du soir, _l'Orient de Pierre Loti_, causerie avec projections en couleurs de M. Gervais-Courtellemont; le _4 décembre_, à 3 heures: _Promenade dans le vieux Paris_, par M. Georges Cain.--Société des Conférences (184, boulevard Saint-Germain): le _3 décembre_, à 2 h. 1/2, le _Duel et la Mort de Pouchkine_, par le marquis de Ségur; le 5, les _Nouveaux musées de Paris_, par M. Emile Bertaux.--Université des _Annales_ (51, rue Saint-Georges), à 5 heures: le _1er décembre. Leurs caricatures_, par M. Sem; le 2, l'_Enfance d'un petit roi_, par M. Batifol; le 3, _Victor Hugo_ (le théâtre romantique), par M. Jean Richepin; le 4, la _Maison du berger_, par M. Emile Faguet; le 5, le _Peintre d'Anvers_, par M. Henry Roujon.
CONCERTS.--Église de la Sorbonne (Association des concerts spirituels de la Sorbonne), le _30 novembre_: le _Messie_, de Haendel.
L'EXPOSITION DE L'AÉRONAUTIQUE.--Le _5 décembre_: au Grand Palais, ouverture de l'Exposition internationale de locomotion aérienne.
SPORTS.--Courses de chevaux: le 29 novembre, Vincennes; le 30, Auteuil (prix la Haye-Jousselin); le _1er décembre_, Saint-Ouen; le 2, Auteuil; le 3, Compiègne; le 4, Auteuil; le 5, Saint-Ouen.--_Cyclisme_: au Palais des Sports, les _29 et 30 novembre_, course de vingt-quatre heures à l'américaine.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
«LE ROMAN MERVEILLEUX»
Il est bien vrai que, parfois, les morts parlent. Et leurs voix nous émeuvent d'une émotion singulière lorsqu'elles proclament, comme une révélation décisive de l'au delà, la beauté de la vie. Le fantôme, le doux fantôme, pas encore lointain, toujours familier, qui nous entretient aujourd'hui, c'est Pierre de Coulevain. Le roman posthume, que publient ses éditeurs[2], s'appelle le _Roman merveilleux_.
[Note 2: Calmann-Lévy, 3 fr. 50.]
Ce livre, au contraire de beaucoup d'autres livres soudainement éclos sur une tombe, appartient tout entier à la pensée de Pierre de Coulevain. Et, jusqu'à la dernière ligne, il est de sa plume. Ce volume-ci, écrivait l'«errante», en ses notes de Lausanne, me sera-t-il donné de l'achever? J'en doute. Il m'achèvera, lui, je crois.» Pierre de Coulevain n'est plus, et le livre qu'elle eut le temps de finir naît à la vie des livres presque au lendemain du Jour des Morts, à l'instant même où une modeste colonne du souvenir vient de marquer d'un signe et d'un nom la sépulture anonyme du cimetière de Territet.
Le _Roman merveilleux_ sera, pour les amis inconnus de Pierre de Coulevain, comme une dernière pensée de l'éminente disparue. En ces pages, qui n'auront pas de suite, l'auteur de _Sur la Branche_, si peu encline jusqu'alors aux confidences personnelles, nous livre, sur sa vie, sur sa jeunesse, sur le mystère de sa destinée, quelques lueurs dont s'éclaire la lente préparation de son oeuvre d'écrivain. «La nature, dit-elle, m'avait donné un jeu assez complet de cellules littéraires avec défense de m'en servir. De fait, pendant les trois quarts de ma vie, elles ont été stériles... stériles mais non pas inactives, je m'en rends compte aujourd'hui. Elles ont tout le temps capté des impressions, des images, amassé des matériaux sans nombre, et, à l'heure voulue, elles ont produit... ce qu'elles devaient produire. Elles ont rendu mon enfance bizarre, «originale», mon adolescence difficile, ma jeunesse douloureuse. Elles m'ont inspiré une ambition démesurée, un besoin de beauté, de luxe, de bien-être que je ne pouvais satisfaire. Elles ont affecté mon caractère, ma destinée, elles auraient pu me jouer de mauvais tours si d'autres forces, en parfait équilibre physique, une gaieté triomphante, le sens humoristique ne les avaient tenues en respect. Elles étaient inconfortables, mais amusantes; grâce à elles je n'ai jamais connu l'ennui. Elles ont bien pu faire de moi une romanesque cérébrale, non une romanesque sentimentale, à cela je dois mon salut.»
Et Pierre de Coulevain nous apprend que, dès sa quinzième année, elle écrivit son premier roman sur un cahier d'écolière. Ce roman, naturellement, est un roman d'amour. L'héroïne, au moment de son mariage, «a sur le visage le radieux éclat de l'amour». Elle épouse un officier de marine, car les marins avaient alors--comme aujourd'hui les explorateurs--une grande place dans les rêves des jeunes filles. Or, il advient que cet officier reprend la mer deux mois après les noces. Il demeure absent pendant cinq années, et, quand il rentre dans son foyer, il y trouve trois petits enfants «que Dieu lui avait envoyés pour le dédommager de son exil». «Je suis étonnée, ajoute Pierre de Coulevain, de n'en avoir pas mis une demi-douzaine, tant que j'y étais». Et voilà comment, à quinze ans, l'auteur du _Roman merveilleux_ comprenait le romanesque conjugal.
* * *
Le _Roman merveilleux_, c'est le Roman de la Vie, la vie dans toutes ses réalités «terriennes», dans toutes ses manifestations de joie ou de deuil, dans tous ses élans vers l'idéal. Ce livre est un véritable essai philosophique. Les proportions en sont vastes, ambitieuses, certes, et faites, avoue son auteur, pour décourager une simple romancière. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que de nous donner une révélation des buts de la vie, de nous expliquer les religions, l'amour, la mort, avec des incursions dans le domaine des arts, des sciences et des lettres. Tout cela est beaucoup pour une seule femme, voire pour une experte moraliste. On sent la pensée qui se raidit à se rompre et le style qui se tend avec la pensée. Ce n'est plus la conversation charmante et familière de _Sur la Branche_ ou de _l'Ile inconnue_. Le dialogue devient monologue et la causerie prend des allures de conférence.
... Tout concourt dans l'univers à une oeuvre divine, et nous sommes, nous, les Terriens, les ouvriers admirables de cette oeuvre. Tout en poursuivant nos chimères qui sont nos destinées, nous travaillons à l'oeuvre divine. Notre libre arbitre n'existe pas et voici l'une des preuves, au moins ingénieuse, qui nous est donnée:
«Vous n'ignorez pas l'influence de la température sur l'homme, sur sa santé, sur ses actes, sur sa pensée même; essayez donc de faire monter ou descendre le baromètre, ou le thermomètre. Les deux petits instruments enregistrent des forces devant lesquelles tout le genre humain est impuissant, ils devraient suffire à nous démontrer l'inanité du libre arbitre.»
Nos défauts et nos qualités, nos vices et nos vertus sont autant de «forces psychiques». «Ce sont les cartes avec lesquelles se joue le jeu de la vie. Il y en a qui sont de gros atouts, il y en a qui font gagner la partie, il y en a qui la font perdre, et elles sont toutes nécessaires.» Ce déterminisme, d'ailleurs, selon Pierre de Coulevain, ne doit pas être confondu avec le fatalisme. Nous ne sommes point créés pour nous croiser les bras. Nous vivons «pour faire quelque chose», ou du mal ou du bien. Oui, mais alors où est la justice divine? «Dans la grâce d'état qui aide le malheureux à supporter sa peine, dans les forces qui le pénètrent, dans les réincarnations qui l'attendent.» Jansénisme, spiritisme, métempsychose. Tout cela un peu brouillé, confus, contradictoire même, mais où l'on sent la volonté convaincue de nous intéresser à la grande oeuvre où nous jouons notre rôle, de nous faire accepter nos peines, utiles à cette oeuvre, et de nous imposer l'indulgence pour les défaillances humaines. Le _Roman merveilleux_ est un livre de sérénité. Il mêle son parfum au grand souffle d'optimisme que, avec des pensées et des expressions tellement différentes, les Bergson, les Maeterlinck, les Jean Pinot, ont mis dans notre littérature d'idées.
En achevant ce livre qui l'avait épuisée, et au moment où elle pensait aller se reposer à Rome, Pierre de Coulevain fut saisie de funèbres pressentiments: «Je sais, écrivait-elle, combien s'est aminci le fil de ma vie... il me semble que, par moment, j'entends ricaner la sinistre ouvrière du destin, celle qui doit le couper... Oh! l'horrible femme! Elle trouve sans doute qu'elle a été bien gentille de tarder si longtemps... mais quitter la vie, alors que je la vois si immense, belle d'une immortelle beauté, c'est dur! Le courage me viendra. Si c'est à Rome que je dois succomber...»
Pierre de Coulevain devait recevoir à Lausanne même, près de son cher Léman, la visite immédiate de la sinistre, de l'horrible femme... Pierre de Coule van est morte avant d'avoir pu faire le voyage de Rome.
ALBÉRIC CAHUET.
LA QUESTION DE LONGWOOD
Notre article du 15 novembre sur les Domaines français de Sainte-Hélène, la publication de ces irrécusables témoignages que sont les photographies de Longwood abandonné, ont vivement impressionné le publie et la presse.
Les premiers, parmi nos confrères, le _Matin_ du 15 novembre, et le _Journal_, du 18, ont donné à la situation dénoncée par notre collaborateur Albéric Cahuet, la grande publicité de leurs colonnes. Le _Petit Journal_, sous la signature de M. Jean Lecoq, lui consacre son premier Paris du 22 novembre. Sur l'abandon définif de Longwood, notre confrère écrit:
«Ce sera pour notre pays la pire des hontes. Mais qu'importe!... L'administration aura fait 9.000 francs d'économie qu'on pourra employer à créer un nouveau poste pour quelque fonctionnaire bien en cour...»
Dans un article de première page de _l'Éclair_ (21 novembre), M. Georges Montorgueil observe:
«Nous sommes peu enclins à remplir les grands devoirs du souvenir. Ce sont les affronts que nous recevons de l'étranger qui nous les rappellent. Des Anglais ont demandé à entretenir la maison de la captivité et le tombeau. Nous n'avons pas osé officiellement nous débarrasser sur eux d'un tel soin. Jusqu'à hier, nous préférions encore le remplir...»
M. Étienne Charles, dans la _Liberté_ du 22 novembre, après avoir envisagé la question en un substantiel article, conclut, avec éloquence:
«Les descriptions et les photographies que M. Albéric Cahuet publie dans _L'Illustration_ nous montrent la maison de Longwood déjà réduite à l'état de maison croulante, faute d'un crédit suffisant pour l'entretenir... La France a fait un musée de la maison natale de Napoléon Ier à Ajaccio. Elle veille jalousement à la conservation, dans l'état où ils étaient du temps qu'il les habitait, des appartements qu'il occupa à Fontainebleau, à Compiègne, au Grand-Trianon. Elle a transformé la Malmaison, où il passa les plus heureuses de ses années et d'où il partit pour son dernier exil et pour la captivité, en musée napoléonien. Elle recueille pieusement ses souvenirs qui attirent par milliers les visiteurs non seulement dans ces palais et ces logis plus modestes, mais encore au musée de l'Armée et au musée Carnavalet. Elle étale à Versailles et au Louvre, sous les yeux du public, le spectacle de ses victoires. Elle est fière de dresser sur l'une des plus belles places de Paris la colonne Vendôme qui proclame sa gloire. Elle fait à tous les visiteurs impériaux, royaux ou princiers, les honneurs de son tombeau des Invalides. Va-t-elle laisser périr la maison où il est mort après un martyre de cinq années dont l'humanité rougit encore comme d'une honte qui l'atteint tout entière?»