L'Illustration, No. 3692, 29 Novembre 1913

Part 1

Chapter 13,574 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3692, 29 Novembre 1913

AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _LE SECRET_ PIÈCE EN TROIS ACTES par HENRI BERNSTEIN

Ce numéro contient:

1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 21: LE SECRET, de M. Henry Bernstein;

2º Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'échéance de la fin de décembre étant une des plus importantes de l'année, nous demandons à ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire à cette date de vouloir bien ne pas attendre pour le renouveler les derniers jours du mois. En nous adressant le plus tôt possible leur renouvellement (France et colonies: 40 francs; Étranger: 52 francs), ils épargneront un surmenage excessif à nos employés au moment des fêtes de Noël et du Jour de l'An, et ils éviteront en même temps tout retard dans la réception des premiers numéros de 1914.

NOTRE NUMÉRO DE NOËL

_Le numéro de Noël de_ L'Illustration a éveillé de tout temps la curiosité et la sympathie du public. Mais c'est surtout dans ces dernières années qu'une faveur croissante des amateurs d'estampes et des bibliophiles a fait, de son apparition très attendue, une sorte d'événement artistique.

Cette vogue flatteuse nous créait des devoirs et nous obligeait chaque année à augmenter le luxe et le volume de cet album, à inventer des présentations nouvelles de nos gravures, à varier les procédés de reproduction, à faire de notre «Noël» une manière de résumé des perfectionnements des arts graphiques à notre époque.

Et chaque année aussi notre tâche devenait plus difficile, car, au problème de la qualité, s'ajoutait celui non moins ardu de la quantité. En huit ans, le tirage du numéro de Noël a doublé. Il dépassera cette fois le chiffre de 200.000 exemplaires.

Depuis plusieurs mois les feuilles, au fur et à mesure de leur impression, viennent s'entasser dans les immenses réserves de la maison G. de Malherbe, à Vaugirard, où elles forment aujourd'hui un monceau de 325 mètres cubes, pesant 268.000 kilos. Deux cents ouvrières procèdent au collage de 9 millions de gravures tirées à part. Il y a deux semaines, l'assemblage et le brochage ont été mis en train, et l'expédition des numéros commencera mercredi prochain 3 décembre, à raison de 20.000 à 25.000 par jour, ce qui demandera neuf ou dix jours pour épuiser le tirage.

Il est matériellement impossible d'activer davantage la sortie d'une édition de pareille importance, car chaque numéro doit être vérifié après brochage, et nous prions nos abonnés de ne pas nous adresser de réclamations avant le 10 décembre, en cas de retard dans la réception de leur numéro. Ils ne nous en voudront pas de leur demander un peu de patience, quand ils sauront quel désintéressement nous impose la fabrication de cette prime, dont le prix de revient, supérieur à 500.000 francs, dépasse de plus de 150.000 francs toutes les recettes réalisables par l'abonnement, la vente et les annonces.

Ce sacrifice est si réel que nous avons dû, cette année, refuser la fabrication de 75.000 exemplaires que d'importantes firmes d'Allemagne, d'Argentine, et un grand journal de New-York nous avaient demandé d'imprimer en allemand, en espagnol et en anglais: nous ne pouvions admettre pour ces éditions étrangères la perte que nous nous résignons à subir sur l'édition française.

Cet empressement de l'étranger, confirmé par les demandes qui nous arrivent de tous pays, est à l'honneur de l'industrie et du goût français, et nos lecteurs et amis nous permettront de tirer vanité du fait qu'aucune publication similaire n'est attendue avec autant de faveur et d'impatience que l'album annuel de_ L'Illustration _française. Un libraire de Vienne n'offrait-il pas par une annonce, en janvier dernier, 2.000 francs pour 100 exemplaires du Noël de 1912 qu'il n'a pu, du reste, obtenir, l'édition ayant été épuisée dès son apparition.

* * *

Le «clou» du Noël de 1913 sera une étude magnifiquement illustrée sur le MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ, ce somptueux palais, cette merveilleuse collection, comparable seulement à la collection Wallace de Londres, dont l'Institut de France vient d'hériter et dont il ouvrira les portes au moment même où paraîtra notre numéro.

Vingt-six gravures remmargées, dont sept grandes planches, accompagnent le texte qu'ont écrit pour_ L'Illustration _M. Henry Boujon, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts et membre de l'Académie française, et M. Emile Bertaux, chargé de cours à la Sorbonne et conservateur du nouveau musée.

La peinture des anciens maîtres est encore représentée dans notre album par deux oeuvres d'une grâce incomparable, et peu connues, puisqu'elles appartiennent à des collections privées, celles des barons de Bothschild de Londres et de Vienne: Le Baiser envoyé de Greuze, et un portrait intime de la Marquise de Pompadour par Boucher.

Parmi les artistes vivants, Marcel Baschet, de l'Institut, J. A. Muenier, Helleu, Edmund Dulac, Antoine Caïbet, Pierre Duménil, Mossa, F. Waldraff et Clément Mère ont apporté à_ L'Illustration--Noël _de 1913 la plus brillante collaboration.

De Marcel Baschet, c'est un très séduisant profil de Jeune Fille au pastel; de J. A. Muenier, le Réveil, qui fut le succès du dernier Salon; de Paul Helleu, un admirable type d'American beauty.

Edmund Dulac, un des plus appréciés et le plus fidèle des collaborateurs de nos Noëls, a transposé cette année en savoureuses aquarelles des Chansons françaises du vieux temps: _la Petite lingère, l'Amoureux transi, Cadet Rousselle, Ma Lison._

Pour célébrer la Jeunesse, et le passé où elle s'épanouissait librement, deux poètes se sont associés; les vers d'André Bivoire encadrant les aquarelles d'Antoine Calbet, c'est, en quatre pages, toute une évocation de la vie antique, des âges d'or.

Et voici, en contraste, les Deux Notre-Dame, Paris et Chartres, les admirables cathédrales gothiques: à leur fervente célébration n'ont pas moins heureusement collaboré le pinceau habile de Pierre Duménil et la plume érudite de Péladan.

Dans ce numéro de Noël, il y a, enfin, un Conte de Noël: la Vierge Sarrasine. Ce récit, à la fois naïf et raffiné, est l'oeuvre d'un grand écrivain, Jules Lemaître. Et il est illustré, par Gustav Adolf Mossa, d'images précieuses comme des miniatures de missel.

Pour présenter_ L'Illustration-Noël _de 1913, F. Waldraff et Clément Mère ont composé une couverture et un frontispice qui sont d'excellents exemples des recherches nouvelles en matière d'art décoratif.

Ainsi, du commencement à la fin de ce numéro, chaque page, chaque gravure, chaque ornement a été l'objet de soins attentifs. Le goût du grand public s'affine de plus en plus et ne supporte plus aucune médiocrité, aucune banalité. Nous avons voulu que rien de médiocre ou de banal ne s'introduisît dans l'ensemble que nous composions à l'intention de nos lecteurs. Nous croyons avoir réussi.

COURRIER DE PARIS

ADIEUX AUX DÉCORS DU PASSÉ

Il suffit de quitter Paris pendant plusieurs mois pour s'apercevoir, à la rentrée, des énormes changements qui chaque année s'y opèrent en notre absence avec une rapidité et une audace surprenantes. Ils nous frappent et nous blessent chaque fois en nous laissant un fonds de triste colère. Sans doute, quand le mal se fait devant nous, sous nos yeux, nous sommes atteints, mais pas de la même façon... tandis que, si nous le trouvons accompli à notre retour, il nous sembl--circonstance aggravante--que l'on ait profité de notre éloignement pour le commettre avec plus d'effronterie et de malice.

Voici les Champs-Elysées. Jamais je n'ai mieux senti qu'en les revoyant la semaine dernière la transformation qu'ils ont commencé depuis dix ans de subir.

A peine appréciable d'abord, entamée avec mesure et timidité, puis, mettant bientôt dans sa marche un sans-gêne assuré de toutes les protections, l'oeuvre néfaste est aujourd'hui--sinon totalement et en fait--du moins moralement achevée et couronnée. Les Champs-Elysées ont vécu, et ce qui existe à la place est tout autre chose qui ne les rappelle en rien. _L'avenue_ des Champs-Elysées est morte, et c'est maintenant le _boulevard des Champs-Elysées_. Pendant quarante-cinq ans de notre vie qui portent le nom d'hier, ce beau chemin fut une allée d'honneur, une avenue de parc impérial, vaste, déserte à certains moments, et qui, même avec de la foule, ne paraissait jamais tout à fait remplie, une voie spacieuse, solennelle, fière et jolie, et dont les arbres étaient la note dominante. On pouvait croire qu'il n'y avait pas de maisons... Et, quand elles se révélaient, c'était mieux que des maisons: des hôtels, qui se tenaient un peu en arrière, comme exprès, bien rangés au second plan. On eût dit qu'ils montaient la garde.

Une majesté charmante, une grâce paisible et toute particulière ennoblissaient cette promenade. Elle respirait le calme et le luxe tranquille. Même à ses heures de plus vive animation, elle n'était pas bruyante et désordonnée. On la comprenait. Elle avait un sens qui s'imposait dans la clarté des grandes lignes. On pouvait s'imaginer qu'elle avait été faite d'un coup, qu'elle était la réalisation, lointaine et soudaine, d'un dessein bien préparé, tellement elle offrait, dans son ensemble, sa perspective, et le fondu de toutes ses parties, une harmonieuse distinction. Monter et descendre cette belle voie «appienne» de verdure, d'où étaient absentes l'image et l'idée des tombeaux, et qui ne s'imposait que comme le riant décor de la vie, de la vie aimable, enivrante, facile, toute droite, et de pente douce, avec un portique de gloire et des horizons rassurants à ses extrémités... constituait une des plus profondes joies quotidiennes pour le Parisien voluptueux de sa ville. Les Champs-Elysées étaient le centre et le jardin de sa pensée. Il ne craignait pas de faire un détour--en allant à son devoir ou à sa folie--pour goûter le plaisir de les suivre ou de les traverser, d'en attraper au moins un bout. C'était une espèce de bain rafraîchissant qu'il prenait chaque fois dans une incroyable détente. Ces Champs-Elysées-là n'éveillaient aucune idée commerciale. Les seules boutiques de l'avenue--dont on n'avait pas le coeur de lui faire un reproche, tant leur modestie s'affirmait touchante et gentille--étaient ces petites constructions de bois découpé où des marchandes en bonnet et à fichus de laine noire... qui avaient l'air un peu parentes des «femmes aux chaises» des églises (n'étaient-ce pas les mêmes?), vendaient des sucres d'orge verts et des biscuits roses, des toupies lie de vin couleur d'oeuf dur et des fouets de postillon dont les pompons de laine semblaient avoir été pris au trousseau des bébés qui les agitaient innocemment. Rien n'était plus facile que de s'isoler et de s'asseoir à l'écart pour lire, ou penser, si le spectacle de la chaussée sillonnée de brillants équipages vous semblait une fatigue ou une dissipation trop prolongée. Enfin, les Champs-Elysées donnaient bien l'impression d'une promenade réservée, d'un salon, d'un palais de verdure, d'une route magnifique et souveraine tracée au milieu de Paris pour procurer à ceux qui s'y engageaient une satisfaction de la plus haute et de la plus rare qualité.

Qu'est devenu aujourd'hui ce lieu incomparable? Qu'en a-t-on fait et laissé faire? Un boulevard... qui garde sans doute encore çà et là un peu de la beauté de ses premiers aspects. Mais l'ensemble est atteint et gâché. Les lignes sont rompues. Le commerce, en l'envahissant, lui a retiré son désintéressement et sa fierté. Il en est des Champs-Elysées comme de la place Vendôme et de tant d'autres endroits sur lesquels est venue s'abattre la hideuse réclame, la publicité outrancière par l'affiche, par l'abus des violentes couleurs, des formes excessives, par l'éclairage extravagant et la pétarade des feux,... par tous les procédés nouveaux enfin qui font de nos rues d'aveuglants champs de foire, des Luna-Park et des Magic-City... des décors d'Exposition universelle un jour de fête de nuit. On cherche malgré soi les chevaux de bois à vapeur et les montagnes russes... Je me représente un défunt d'il y a seulement vingt ans, ramené brusquement à la vie... et au rond-point... vers les six heures... Il ne sait pas où il est: il ne reconnaît rien... Il voit des maisons de sept étages à dômes, à coupoles, à minarets, toute une architecture qui semble le résultat classé d'un concours d'incohérence et de laideur, il voit des inscriptions en lettres de feu, fixes, bicolores, multicolores, alternantes, giratoires et en spirales, éclatant et courant le long des maisons, à tous les étages, dans tous les sens, horizontalement, verticalement, en oblique... il voit des théâtres, des cinémas, des terrasses de café, des magasins d'auto, de chemiserie, d'articles anglais... il voit des panneaux de toile où un enfant de deux ans de vingt mètres de haut, tout nu, avec un nombril grand comme une horloge de gare, glorifie un savon... il voit des hôtels cosmopolites d'une telle élévation que l'Arc de triomphe, écrasé par leur voisinage, n'est plus qu'une petite curiosité pour les amateurs de Vieux Paris, moins qu'une porte Saint-Denis ou Saint-Martin... il est alors ahuri, terrifié; «mais qu'est-ce que c'est que tout ça? qu'est-ce qui se passe?» et quand on lui répond: «Il ne se passe rien, c'est la vie ordinaire, courante. Vous êtes dans les Champs-Elysées», il tombe à la renverse et remeurt de saisissement.

Je ne voudrais pas que l'on crût que je méconnais les beautés du progrès, les efforts de l'activité humaine et des temps nouveaux. Je pense qu'il faut être de son époque et qu'il y a là un devoir, douloureux parfois, mais qu'il convient de remplir, et que c'est mal se comporter que de mettre des bâtons dans les roues, et de se livrer à un dénigrement systématique, à des railleries ou à des plaintes faciles au lieu d'encourager un mouvement nécessaire, qui n'existe pas par hasard mais parce qu'il a ses raisons lointaines, ses causes puissantes, irrésistibles, et qu'il vaut mieux en somme essayer de le diriger que de prétendre l'arrêter, ce qui est folie. Mais, ceci accordé, il y a une chose qui me heurte et que je ne comprends pas, c'est la résolution, le parti pris d'abîmer toute beauté acquise et reconnue, consacrée par l'admiration générale, pour les besoins de n'importe quelle entreprise commerciale et industrielle, de toute affaire au bout de laquelle est le gain. Faut-il donc ABSOLUMENT pour que d'honorables commerçants attirent l'attention sur eux et leurs produits et les écoulent mieux, que des lettres d'or et des tableaux démesurés couvrent les murs des édifices sur les places de Notre-Dame des Victoires et Vendôme,... et ailleurs? Pourquoi choisir précisément ces endroits réputés et longtemps respectés? J'entends la réponse des _intéressés_: Nous ne les choisissons pas, nous les habitons, nous sommes chez nous... Je réplique: Non. Vous êtes chez vous dedans, mais pas dehors. La façade est à tous, elle est à moi. Il y a des servitudes de bruit et de tapage... On n'a pas le droit de faire partir dans la rue des bombes, même inoffensives, ni des pétards... ni de se masser, de se rassembler, ni de hurler sans raison, ni de sonner des cloches, ni de faire scandale de quelque façon que ce soit. Pourquoi n'y a-t-il pas des servitudes pour les yeux comme il y en a pour les oreilles?... pourquoi l'obsession, la persécution par le panneau-réclame et l'inscription fulgurante sont-elles tolérées? Si vingt personnes, dès que je sors, s'attachaient à mes pas, pour me crier pendant des heures le nom d'un bouillon ou d'une oxygénée, je n'aurais qu'à appeler des agents et on les arrêterait... et cependant ce même bouillon et cette même oxygénée ont le droit de s'attacher à mes yeux sur tous les murs et de forcer mes regards, de me suivre, quand je marche, sans que je puisse éviter cet attentat quotidien. Voilà qui est incroyable.

Mais à quoi bon répéter ces choses cent fois dites, et se lamenter!

Il n'y a plus rien à faire qu'à subir, impassible et serein, l'invasion de la voie publique par la laideur. Toutes les protestations, toutes les indignations ne produiront pas d'autre effet que d'augmenter le mal et de le déchaîner... Il faut prendre son parti des affiches, des gratte-ciel, des cacophonies de lumière sur les façades, des imageries canaques sur les pans de murs, de tout enfin, et dire adieu aux beautés de site et de paysage, à toutes les harmonies décoratives d'architecture, de vue, de perspective, qui disparaissent les unes après les autres, spécialement visées et attaquées par la Laideur dans un duel à mort, où elles ne peuvent plus se défendre. Jouissons avec un égoïsme désolé des derniers tableaux, des derniers dioramas, des derniers aspects attachants et chargés de passé que nous donne encore en de certains endroits oubliés ou mal connus Paris saccagé, livré aux apaches de la réclame personnelle, aux barbares de la publicité. Ne nous vantons pas surtout de ces vestiges, conservés par le hasard pieux, car, si nous avions le malheur d'en parler... dès le lendemain, on trouverait un prétexte pour les souiller ou les anéantir. La laideur est à tous les coins de rues, on ne voit qu'elle, débordante, stupide, altière. Avant cinq ans la place de la Concorde commencera d'entrer en agonie.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

A LA MÉMOIRE D'UN GRAND MÉDECIN

Les élèves, les amis du professeur Georges Dieulafoy ont élevé à ce grand médecin un monument commémoratif qui est à la fois un hommage d'admiration à son caractère, à sa haute valeur professionnelle et un tribut de gratitude pour tous les services qu'il a rendus, au cours de sa belle et calme carrière, à la science et à l'humanité.

Ce monument, inauguré dimanche dernier à l'Hôtel-Dieu, est dû à la collaboration de deux maîtres éminents, M. Charles Girault qui en composa l'architecture, et le médailleur Vernon qui a modelé une très frappante effigie du regretté praticien. Il a ces qualités de convenance, de sobriété, de discrétion que nous louions récemment dans le buste dédié à Lamartine, à Bergues, dans le Nord. Très simple, composé de motifs de décoration d'un pur classicisme, il consiste en une stèle d'harmonieuses proportions sur laquelle s'enlève le médaillon de M. Vernon, et qu'on a scellée contre le mur de la galerie qui, au premier étage de l'immense maison hospitalière, conduit à l'amphithéâtre Trousseau, à cette salle où, pendant tant d'années, d'une parole élégante et persuasive, le professeur Dieulafoy dispensa une science très sûre et les fruits d'une consciencieuse expérience.

L'inauguration eut lieu en présence d'une assistance choisie où l'on remarquait, autour de M. Liard, vice-recteur de l'Université de Paris, de M. Mesureur, directeur de l'Assistance publique, de M. Bayet, directeur de l'enseignement supérieur, et de M. le sénateur Strauss, toutes les sommités de l'art médical. Mme Georges Dieulafoy, veuve de l'éminent professeur, assistait également, avec les membres de sa famille, à cette cérémonie.

Successivement, M. le professeur Widal, président du comité de souscription, qui, au nom des élèves du maître, fit remise du monument à la clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, puis M. le professeur Landouzy, doyen de la Faculté de médecine, firent, de leurs différents points de vue, l'éloge de Georges Dieulafoy. M. Mesureur, enfin, traça de ce collaborateur éminent de l'Assistance publique un portrait fidèle et délicat. Et, aux apologies qu'avaient prononcées les deux précédents orateurs de «cet artiste scientifique», il demanda à ajouter l'expression de la reconnaissance du grand service qu'il dirige «pour le bienfaiteur, pour l'ami des pauvres et des malades, pour l'éducateur enthousiaste de la jeunesse».

LE FUTUR PRINCE D'ALBANIE

Notre confrère danois M. F. de Jessen--dont on n'a pas oublié l'intéressante collaboration à ce journal, naguère--est, à l'heure actuelle, l'un des journalistes qui connaissent le mieux la question albanaise. Dans une récente correspondance qu'il nous adressait, il rapportait que comme, en mai dernier, il se préparait à s'aller renseigner sur place et à explorer l'Albanie entière, il avait rencontré, à Vienne, une délégation qui justement se préoccupait de l'organisation du futur État, de son gouvernement, et surtout du choix de son souverain. Et Soureya bey Vlora, ancien député de Bérat au Parlement ottoman, qui la conduisait de chancellerie en chancellerie, lui exposait alors les voeux du gouvernement dans les termes suivants, qui revêtent presque l'allure d'une annonce:

«Nous cherchons un prince. Il doit connaître les méthodes de gouvernement en vigueur dans les monarchies constitutionnelles. Il doit être simple dans ses habitudes et d'un commerce facile. On ne peut, pour le moment, lui accorder qu'une liste civile modeste. Quant à la religion, sans être absolument fixés, nous préférerions qu'il fût de religion protestante. Nous aimerions, de plus, qu'il possédât une certaine fortune. Mais il serait inutile aux candidats de se présenter s'ils n'avaient l'agrément de Vienne et de Rome.»

Le prince Guillaume de Wied, qui ne peut ignorer ce programme de concours imposé aux candidats au trône d'Albanie, croit être l'homme rêvé. Il a fait agréer «par l'Europe», disent les journaux, sa candidature. Et il attend l'appel de l'Albanie.

Le prince Guillaume, né le 26 mars 1876, à Neuwied, capitale de la principauté de Wied, dans la régence de Coblentz, Prusse rhénane, est capitaine prussien affecté à l'état-major général de l'armée. Il est de grande et d'ancienne lignée, et l'_Almanach de Gotha_ enregistre l'apparition authentique, dans l'histoire, de la maison de Runkel, dont sont les princes de Wied, avec Sigefroi III, en 1226 Son frère aîné, Frédéric, sixième prince de Wied, est actuellement le chef de la famille et haut seigneur à Neuwied. La reine Elisabeth de Roumanie est sa propre tante,--et peut-être cette deuxième parenté ne fut-elle pas étrangère à l'accueil que trouva, en certains lieux, sa candidature.

La photographie reproduite ici, qui fut prise à une réunion sportive, à Bucarest précisément, montre le prétendant favori sous l'aspect d'un gentleman de belle mine. Quant à la simplicité et à la bonne grâce que réclamait le gouvernement de Valona, on n'en saurait juger sur image. Par ailleurs, le futur prince--voire roi d'Albanie--s'il est dûment prévenu qu'il ne saurait escompter une très forte liste civile, doit encore avoir été avisé qu'il ne saurait être bien exigeant non plus sur la question du logement. Il apparaît qu'il trouvera difficilement un palais digne de son antique noblesse, dans ce pays où les paysans habitent des chaumières misérables, et où les grands eux-mêmes n'ont pour asile qu'une maison bien simplette, et peu décorative. Mais il est d'âge à bâtir,--puisque aussi bien les jouvenceaux de la fable en reconnaissaient le droit même à l'octogénaire.

L'ESCADRE FRANÇAISE DANS LE LEVANT