L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913

Part 5

Chapter 51,496 wordsPublic domain

Une dernière anecdote achève de peindre le général Huerta. Il n'a jamais pardonné, en véritable Indien, à Madero, alors simple citoyen, de s'être interposé pour négocier avec les rebelles, à Cuernavaca. «S'il veut traiter, qu'il vienne d'abord m'en demander permission!» s'écriait Huerta devant son état-major, à l'hôtel Bellavista, où il était attablé devant une bouteille de cognac. Une heure après, avec le flegme de l'Indien cauteleux, il allait, suivi de son état-major, en grand uniforme, rendre, à la maison du gouverneur, ses respects à senor Madero.

Quelque temps avant la catastrophe qui allait lui coûter la vie, l'infortuné président Madero déclarait ouvertement à l'ambassadeur des États-Unis, M. Wilson, qu'il avait de graves raisons pour suspecter la loyauté du général Huerta.

On sait, aujourd'hui, et l'on comprend l'attitude des États-Unis en face du gouvernement de Vittoriano Huerta.

E. DE MORSIER.

LE BAPTÊME DE LA LIGNE

_(Voir notre gravure, page 399.)_

Quels souvenirs ces mots «baptême de la ligne» éveilleront dans les mémoires des hommes qui prirent le goût de lire avant l'invention du roman policier! Mais les enfants d'à présent ont-ils seulement feuilleté _Robert-Robert_, et connurent-ils les frissons de Toussaint Lavenette au passage de la ligne? Sinon, ils ne savent pas de quelles émotions ils sont privés. Les pittoresques, les amusants récits que c'étaient, dans les romans d'aventure de notre jeunesse, ceux qui décrivaient cette burlesque cérémonie: la descente des hunes du courrier, la veille du grand jour; l'arrivée, par le même chemin du ciel, du «père Trois Piques» et de sa jeune épouse,--et puis, le bain, dans la baille aménagée à cet usage, des passagers et des matelots qui passaient pour la première fois l'Equateur... Or, tout cela, on est heureusement surpris de le constater, a été conservé scrupuleusement dans notre marine de guerre, gardienne fidèle des bonnes traditions, et l'on peut voir par cette photographie prise il y a quelque temps sur la _Jeanne-d'Arc_, croiseur-école des aspirants, au cours d'un voyage, entre Madère et Rio de Janeiro, que les novices de la mer sont baptisés selon tous les rites que subirent, de bonne humeur, leurs devanciers. C'est une journée de repos, de détente au milieu des occupations sévères du bord. Le lendemain, la discipline reprend ses droits et chacun se remet à son devoir.

LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE

Aux termes du testament de M. Nobel, le prix de littérature doit être attribué par l'Académie suédoise à la personne qui, dans l'année immédiatement précédente, a donné l'oeuvre idéaliste la plus distinguée. Cette fois l'attribution du prix répond exactement au désir du testateur: _Gitanjali_--ou _Offrandes poétiques_--est bien l'oeuvre la plus idéaliste qui ait été publiée depuis longtemps.

L'auteur, Rabindranath Tagore, a été appelé le prophète du nationalisme hindou; dans son pays natal, de Bombay, aux confins de la Birmanie et des sources du Gange à Colombo de Ceylan, il est connu de tous ses compatriotes, qu'ils appartiennent aux castes les plus nobles ou aux plus inférieures. Lui-même appartient à une des plus anciennes familles du Bengale. Son grand-père, le prince Dwarkanath Tagore, visita l'Europe et fut reçu par la reine Victoria; son père est le Maharshi Debendranath Tagore (maharshi signifie «grand sage»). Il a trois frères et trois soeurs qui se sont acquis une renommée locale; l'un d'eux est un fameux philosophe: Les écureuils descendent des branches et grimpent sur ses genoux, et les oiseaux se posent sur ses mains.»

Rabindranath Tagore est né en 1861, à Calcutta. A dix-huit ans, il composa les paroles et la musique d'un drame lyrique, que suivirent des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, des poèmes. Entre temps, il vint à Londres pour y étudier le droit, mais il s'en dégoûta bien vite et retourna aux Indes où il s'adonna tout entier à son art. En outre, il a fondé à Bolepur, près de Calcutta, une école fréquentée par plus de 200 élèves. Il a créé lui-même les méthodes d'enseignement; sous sa direction, des maîtres formés par lui font étudier les élèves en plein air.

L'oeuvre de Rabindranath Tagore n'est connue en Europe que par les traductions anglaises qu'il a faites lui-même, et par les fragments traduits en français et publiés en juillet dernier dans le «Mercure de France». La version anglaise est en prose rythmée, si simple et d'expression si choisie et si précise que le sens n'est jamais obscurci et qu'elle exprime admirablement l'accord de l'idée et de l'émotion provoquée par la contemplation méditative de l'univers. A les lire lentement et à haute voix, ces poèmes révèlent toute leur beauté et on les sent composés par un musicien, par un artiste familier avec une musique plus subtile que la nôtre. Dans l'original, ces poèmes se chantent. Les airs et les paroles sont intimement alliés; certains «modes» de cette musique ont une signification particulière: les uns s'emploient pour les chants du soir, les autres pour les chants de l'aube, d'autres encore pendant la saison des pluies, de sorte qu'un Hindou reconnaît, dès la première mesure, l'atmosphère et le lieu du poème.

Aucun poète n'a exprimé aussi puissamment l'intimité de l'âme humaine et de la nature, tout en professant une philosophie aussi claire et aussi vaste. Ce mysticisme lyrique est d'une élévation incomparable; on y trouve des accents passionnés qui rappellent le _Cantique des Cantiques_, des accents d'allégresse et d'espoir qui dépassent tout ce qu'offrent les prophètes ou les psaumes de David. Le chant de ce poète est épuré de toute intonation de douleur ou de regret, de tristesse ou de crainte. C'est la pure lumière de la vie spirituelle qui se marie au chant harmonieux de la beauté parfaite.

HENRY-D. DAVRAY.

Nous citerons ici, à titre d'exemples, trois fragments de poèmes inédits de M. Tagore traduits par M. Henry-D. Davray:

SIMPLICITÉ

Les mains s'attachent aux mains, et les yeux s'attardent aux yeux: ainsi commence l'histoire de nos cours.

C'est la nuit de Mars qu'éclaire la lune; la suave senteur du henné embaume l'air; ma flûte est à terre, négligée; et ta guirlande de fleurs n'est pas achevée.

Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant.

Ton voile couleur safran enivre mes yeux.

La guirlande de jasmin que tu m'as tressée fait tressaillir mon coeur comme une louange.

C'est le jeu où l'on offre et où l'on retire, montrant ce qu'on tient pour le dissimuler aussitôt: des sourires, de petites timidités et de douces luttes inutiles.

Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant.

LES FLEURS

J'ai cueilli tes fleurs, ô Monde!

Je les ai pressées sur mon coeur et les épines m'ont déchiré.

Quand le jour a baissé et que montèrent les ténèbres, j'ai trouvé que la fleur était fanée, mais que la douleur restait.

Il te viendra encore des fleurs, ô Monde, des fleurs parfumées et orgueilleuses.

Mais pour moi le temps de les cueillir est passé, et au cours de la nuit noire, je n'aurai pas de roses, mais la douleur est restée.

LE SILENCE DE LA BEAUTÉ

Dans le tumulte impétueux et assourdissant de la vie, ô Beauté, sculptée dans la pierre, tu demeures muette et immobile, seule et distante.

Le Temps est assis, amoureux, à tes pieds et murmure: «Parle, parle-moi, mon amour; parle, ma fiancée!» Mais ton langage est enfermé dans la pierre, ô Immuable Beauté.

Ce dernier poème n'évoque-t-il pas à l'esprit le souvenir d'un sonnet de Baudelaire?

LES THÉÂTRES

L'un des plus constants défenseurs du théâtre d'observation minutieuse et de fine psychologie, de vérité méticuleuse en même temps que de littérature dramatique épurée, M. Edmond Sée, a fait représenter au théâtre Réjane une comédie en quatre actes, l'_Irrégulière_, qu'on a écoutée avec l'attention qu'elle méritait et qu'on a applaudie avec sympathie. Elle nous expose les déboires et les chagrins d'une femme «irrégulière» qui aspire à la régularité, y parvient et y trouve des déceptions et des douleurs nouvelles. Mme Réjane incarne ce personnage avec son art merveilleux et la troupe qui l'entoure est de tout premier ordre.

De l'un des contes de Voltaire qui prennent rang de chef-d'oeuvre, de l'_Ingénu_, MM. Charles Méré et Régis Gignoux ont tiré, pour le théâtre Michel, une comédie en trois actes toute pleine de la plus ironique belle humeur, de la plus heureuse audace et de la plus piquante fantaisie. On a salué de rires et d'applaudissements cette très adroite adaptation scénique des mémorables aventures du Huron fraîchement débarqué, du fond de sa Huronie, en pleine France du dix-huitième siècle Et l'interprétation est excellente avec MM. Harry-Baur, Lévesque, Guyon fils, et Mmes Juliette Darcourt, Germaine Reuver, Isane.

Le Gymnase a repris l'un des plus incontestables succès de M. Henry Bernstein, l'une de ses pièces où s'affirment avec le plus d'éclat ses dons de psychologie aiguisée et de force puissante, _Samson_, qui fournit d'ailleurs à son principal interprète, M. Lucien Guitry, l'occasion de déployer des qualités d'interprétation exactement correspondantes.

Signalons enfin la réouverture du «Bon Théâtre», quai de Passy qui a pour but, comme son titre l'indique, d'offrir aux familles des spectacles sains en même temps que présentant les meilleures garanties artistiques: il commence sa saison par les _Oberlé_, de M. René Bazin.

[Note du transcripteur: les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.]