L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913
Part 3
Au Japon, comme dans les autres pays surpeuplés, la femme tend à négliger son foyer pour satisfaire aux besoins croissants de la vie moderne. Rien qu'à Tokio, où la population féminine compte 752.000 âmes environ, 191.000 travailleuses exercent leur industrie au dehors. La majorité d'entre elles sont couturières, employées de magasin, servantes, ouvrières dans les manufactures, qui se multiplient sans cesse autour de la capitale. Un grand nombre deviennent institutrices et actrices. Et ce n'est pas tout. On trouve maintenant des femmes médecins, des conférencières, des journalistes. A mon arrivée à Tokio, je fus congrûment interviewé, par la rédactrice d'un grand journal qui, avec force révérences, voulut bien me demander mes impressions sur le Japon! Quant aux femmes qui sont occupées dans les postes et télégraphes, dans les administrations de chemins de fer et dans les gares, comme secrétaires ou dactylographes, elles forment déjà une légion respectable. Les sujets de l'empire du Mikado, plus encore que les hommes des autres pays, avaient réduit les femmes à la portion congrue. Une réaction très nette se dessine et, s'il est vrai que la faim fait sortir le loup du bois, c'est au premier chef le besoin de se tailler une place au Soleil Levant qui incite la Japonaise à sortir de sa demeure.
Elle y a été aidée par l'importation des idées occidentales. Mais ses progrès ont--comme il fallait s'y attendre--donné lieu à des crises et à des discussions nombreuses. Voici une vingtaine d'années, d'enthousiastes apôtres réclamèrent l'éducation des femmes d'après nos principes libéraux. Brusquement les jeunes Nipponnes, qui avaient surtout bénéficié de l'enseignement familial, durent suivre nos programmes et apprendre les langues vivantes. Cette pédagogie occidentale mal digérée ne produisit aucun résultat satisfaisant. Quand les femmes dressées selon ces méthodes inadéquates se mariaient, elles avaient la mémoire bourrée de notions contradictoires et n'étaient point aussi séduisantes que leurs aînées qui, du moins, connaissaient les arts domestiques du pays, savaient orner la maison avec goût et n'ignoraient aucune des subtilités de l'étiquette charmante qui régnait partout auparavant. Elles choquaient leurs maris et leurs beaux-parents. On protesta contre cette éducation d'importation. Les écoles modernes, qui avaient été si à la mode, déclinèrent brusquement et tout faillit être compromis par ces essais hâtifs et imprudents.
Heureusement, les réformateurs ne se découragèrent point. Mais ils adoptèrent une tactique, plus sage, grâce à laquelle le modernisme et la tradition pouvaient se concilier. Des écoles d'adultes et' des écoles normales d'institutrices furent fondées par le gouvernement dans tous les districts, ainsi qu'une école pour les maîtresses d'école moyenne à Tokio. La sympathie du public fut peu à peu regagnée. Et voici que l'on recommence à envoyer en masse les jeunes élèves dans les établissements d'éducation où, tout en ne perdant rien de la grâce japonaise, on les aguerrit aux luttes pour la vie.
Bien mieux, depuis 1900, a été ouverte à Tokio, sous la direction de M. Jinzo Naruse, une grande université féminine. Ce pédagogue, qui est devenu fameux au Japon, a entrepris une remarquable croisade, depuis plus de vingt ans, en faveur d'une éducation à la fois conforme aux aspirations nationales et aux besoins nouveaux. Il avait beaucoup observé au cours de ses voyages en Amérique, et il rêvait de créer un établissement modèle où les femmes appartenant à toutes les classes de la société pourraient développer leurs facultés et fortifier leurs talents. Il gagna à sa cause des hommes tels que le défunt prince Ito, le prince Yamagata, le marquis Saionji, et quantité d'autres personnages influents qui l'aidèrent à jeter les bases de l'université féminine.
Après bien des batailles et des vicissitudes financières, elle est aujourd'hui en pleine prospérité. Plus de mille étudiantes la fréquentent. Plus de cent professeurs y donnent leurs leçons.
Et l'enseignement y est extrêmement varié. Depuis la maternelle jusqu'à la faculté incluse, tous les départements de l'activité féminine sont représentés là. Les trois enseignements, primaire, secondaire, supérieur, s'enchaînent harmonieusement, ou bien, si les élèves le désirent, elles bifurquent dans les écoles d'industrie, de commerce, d'agriculture, qui font partie de l'université. C'est un grand collège synthétique admirablement outillé. Je l'ai visité en détail, parcourant les salles d'études, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers de couture, les ateliers de dessin, les cuisines, les jardins, les champs d'expériences, les clubs. On compte bien une cinquantaine de bâtiments où règne le confort le plus moderne, et c'était pour moi un spectacle piquant que de voir ces étudiantes, là surveillant gravement les réactions chimiques, là s'exerçant à l'étiquette antique, ici apprenant l'algèbre, plus loin composant des bouquets délicieux.
D'autres, dans la classe de zoologie, classaient des papillons aux couleurs éclatantes, tandis qu'un groupe voisin préparait le thé selon les formules rigoureuses de la cérémonie ancestrale. C'était un mélange inattendu de modernisme, d'exotisme, de traditionalisme, de futurisme.
Le président Naruse, pendant notre excursion, me développait son programme:
«Nous voulons que nos jeunes filles prennent le sentiment de la responsabilité, me disait-il, et qu'elles ne soient point pour les hommes des compagnes serviles, sans initiative personnelle, sans idéal national. Certes nous n'avons pas l'intention de copier aveuglément les institutions d'Amérique ou d'Europe et de faire des Japonaises des intellectuelles à la mode de Boston ou des émancipées qui s'imaginent devoir prendre la place des hommes. Notre but, au contraire, c'est de leur inculquer un sentiment plus complet de leur rôle domestique en même temps qu'un patriotisme plus élevé. Nous voulons qu'en devenant des femmes éclairées elles restent avant tout des Japonaises.
» Au début de notre tentative, on nous accusait de préparer la destruction de ce particularisme exquis et de cette égalité d'humeur inaltérable de nos compagnes. Mais l'expérience prouve le contraire. Nos étudiantes conservent le goût des modes orientales. Comme vous pouvez le constater, elles continuent à s'habiller comme leurs mères et leurs grand'mères. Et quelle est la classe la plus fréquentée? Celle où l'on enseigne la science domestique, les arts du foyer, les travaux manuels. Les occupations agricoles sont aussi parmi les plus populaires et, sauf les jeunes filles qui se destinent à l'enseignement public, la plus grande partie des élèves se prépare surtout aux joies mieux comprises du ménage.»
Puis le président Naruse m'entraîna dans une vaste cour où une centaine d'étudiantes, armées d'un long bambou, se livraient à des exercices d'ensemble, comme les soldats à la caserne.
«Oui, poursuivit-il, on a complètement négligé jusqu'ici la culture physique pour les femmes japonaises. Ce que vous voyez là est encore une innovation de notre part. Les jeunes filles ont été habituées à rester claustrées à la maison et à se tenir accroupies pendant des heures et des heures. Grâce à la gymnastique rationnelle, aux sports, à la vie en plein air, nous leur rendons la vigueur nécessaire pour devenir de bonnes mères.»
On comprend qu'après cet entraînement, sans devenir des suffragettes, les jeunes diplômées de l'université de Tokio n'accepteront plus désormais sans discussion les principes du sage Kaibara qui furent si longtemps regardés comme un dogme dans la société japonaise.
Voici ce que disait jadis le sévère moraliste: «La femme doit considérer son mari comme son maître et le servir avec humilité et tendresse, sans une pensée légère ou irrévérencieuse à son égard. Toute sa vie, la femme a pour devoir essentiel l'obéissance. Dans ses rapports avec son mari, son attitude comme son langage seront toujours empreints de courtoisie, de modestie, de souplesse conciliante, jamais insolents et intraitables, jamais impolis et arrogants. Ce sera là le premier et le principal souci de la femme. Lorsque le mari a donné ses ordres, l'épouse les suivra scrupuleusement. Dans le cas où elle douterait de leur signification, qu'elle s'enquière et qu'elle respecte ensuite à la lettre ses commandements. Si son mari lui pose une question à son propre sujet, qu'elle réponde avec précision. Répliquer d'une manière insouciante serait une marque d'impolitesse. A supposer que son mari se mette en colère, qu'elle obéisse avec crainte et en tremblant et qu'elle ne le heurte pas dans sa colère et son irritation. Une femme doit regarder son mari comme le ciel même!»
Les jeunes Japonaises s'émanciperont chaque jour davantage dans leur vie privée. Les relations des sexes ont fait l'objet de nombreuses dissertations de la part des moralistes et des romanciers. Les écrivains japonais, en copiant ou en traduisant les plus hardis de nos romans, ont considérablement développé chez la femme nipponne le désir de la responsabilité amoureuse. Les femmes nouvelles veulent tout d'abord avoir droit à l'amour de leur choix et non plus subir passivement le caprice de l'homme. Dans la multitude des revues féminines qui se publient actuellement au Japon, cette thèse est souvent mise en avant.
Cependant, tout à l'extrême gauche de la société féminine japonaise s'agite un petit groupe d'intellectuelles qui visent l'affranchissement intégral. Il existe un club, le _Seitosha_--la société des Bas-bleus--qui a pour présidente Mme Hiratsuka Aki-Ko. Et j'ai rendu visite à cette Armande aux yeux bridés, toute menue, aux mains vives, qui manient le pinceau littéraire avec une dextérité étonnante et dont la réplique est non moins alerte dès que l'on attaque la question féministe. Mlle Aki-Ko est fort savante. Mais elle discute si finement, avec une conviction si éloquente, qu'elle ne saurait être accusée de pédantisme. Membre de la secte Zen, qui enseigne par-dessus tout la méditation religieuse, elle copie la gravité sereine d'un bonze lorsqu'elle expose sa doctrine. Elle est le type de la femme nouvelle dans ce qu'il y a d'odieux aux vieux Japonais. Néanmoins, elle ne s'habille pas à l'européenne. Fidèle à la tradition vestimentaire, elle porte toujours le ha-kama, qui est un compromis entre la jupe et le pantalon. Mlle A-ki-Ko a publié plusieurs romans, de nombreux articles de revues et elle donne des conférences très écoutées de ses disciples. Celles-ci--également cultivées--appartiennent presque toutes à la bonne classe moyenne, et certaines même sont issues de familles aristocratiques. Le _Seitosha_ publie une revue mensuelle, le _Seito_ (le «Bas-Bleu», naturellement), d'où les signatures masculines sont rigoureusement bannies. Les précieuses Nipponnes--qui ne redoutent nullement le ridicule--en assurent seules la rédaction.
Mlle Aki-Ko voulut bien me faire cadeau du numéro où avait paru sa profession de foi. Que l'on me permette d'en transcrire les passages essentiels.
«Oui, s'écrie-t-elle, je suis une des femmes nouvelles. Du moins tel est mon souhait et je m'efforce de le réaliser tous les jours.
» Qu'y a-t-il de vraiment et d'éternellement nouveau? C'est le soleil.
» Je suis donc avec le soleil, voilà mon but, voilà où j'aspire.
» Une vieille maxime dit qu'il faut se renouveler chaque jour. La véritable grandeur et le renouveau se trouvent dans le soleil qui répand à chaque apparition des clartés nouvelles.
» La femme nouvelle maudit le passé qui date d'hier. Elle ne peut suivre en silence et avec obéissance le même chemin que l'ancienne femme, si cruellement traitée. L'homme égoïste la considérerait comme son esclave.
» La femme nouvelle détruira les lois et la morale rétrograde qui a été instituée pour la commodité du sexe masculin.
» Cependant les idées acquises hantent comme des fantômes l'esprit de la femme d'hier et elles poursuivent avec acharnement la femme de demain.
» La femme nouvelle doit combattre chaque jour ces fantômes. Un moment d'inattention et la femme nouvelle devient soudain une vieille femme.
» Non seulement elle a pour mission de détruire les règles anciennes et la morale instituée par l'égoïsme de l'homme, mais il faut créer un autre royaume où régneront des lois équitables, une morale renouvelée et la religion de l'avenir.
» C'est pour établir ce nouvel État que nous devons étudier, nous agiter et travailler de toutes nos forces...»
Un autre club, le _Seiko-Kai_ (l'Association des femmes nouvelles), tenta au mois de mai d'organiser des meetings publics où les avocates de la cause féminine voulaient développer ce thème:» Libérons nos corps et nos âmes!» La police intervint et obligea Mlle Tashiko Tamura, l'une des leaders du mouvement, à rengainer ses arguments.
L'interdiction de ce meeting suscita les commentaires les plus opposés. Le journal _Nippon_ prit galamment les choses: «Le progrès féminin, dit-il, ne doit nous causer ni regret, ni alarmes. Souvent le mécontentement que provoquent les conditions politiques existantes sert à élever le niveau général de la société. Vouloir le supprimer par des mesures brutales peut entraîner les plus graves conséquences.» C'est pour cela que le _Nippon_ a déjà mis le gouvernement en garde contre son attitude intransigeante à l'égard du socialisme et les soi-disant idées dangereuses, et qu'il a invité l'attention publique à ne pas condamner aveuglément ceux qui professent ces doctrines. Pour les mêmes raisons, il considère que le mouvement en faveur de la femme nouvelle doit être traite avec magnanimité puisqu'il s'agit de l'émancipation de la femme.
Au contraire, le _Kokumin_ n'avait pas assez de sarcasmes pour les héroïnes du jour. Il les accablait de son mépris et d'épithètes ridicules, prétendant que ce serait la ruine du système familial japonais si l'on écoutait leurs propositions subversives.
Les hommes n'étaient point seuls à combattre le modernisme féminin. Sous les auspices de Mme Kaetsu-Kôko et d'autres dames éminemment conservatrices, fut fondée à Kobé, au mois de mai, la _Fujin Michi-no Kai_ (la Société pour l'encouragement des vertus féminines). A l'_Atarashiki Onna_, elles se donnaient pour mission d'opposer la _Furuki Onna_ (la femme du vieux temps). La place de la femme est au foyer, et rien qu'au foyer, répliquaient-elles.
En vérité, les femmes nouvelles aux tendances féministes absolues ne sont encore que l'exception. Elles ne forment, comme nous l'avons dit, que deux ou trois clubs. Mais peu à peu d'autres les suivront de près ou de loin... A mesure que l'éducation se répandra, que l'université féminine éclairera les jeunes filles des classes moyennes, que des institutions du même genre se multiplieront et que le modernisme occidental invitera les femmes aux expériences hardies, les tendances que représentent aujourd'hui la poignée de féministes avancées s'affirmeront. Quant à vouloir déterminer une date même approximative à laquelle la société féminine sera dégagée des liens actuels, c'est là chose impossible. Le Japon est le pays des surprises. La tradition et les rêves d'avenir s'y sont parfois rejoints sans efforts et très rapidement. D'autres fois, malgré toutes les apparences, l'occidentalisme est resté très superficiel dans les réformes empruntées à l'Europe. Il semble que changer le sort de la femme jusqu'à lui accorder l'égalité c'est peut-être le plus gros sacrifice que l'on puisse demander aux Japonais du vingtième siècle. On ne vaincra leur actuelle manière de voir qu'après une longue résistance. Mais c'est justement pour cela que la bataille est si passionnante.
FRANÇOIS DE TESSAN.
CE QU'IL FAUT VOIR
PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
Deux façades de briques, dressées de chaque côté de la rue, l'une en face de l'autre, et pavoisées de drapeaux. Les grilles des maisons-soeurs sont grandes ouvertes, et laissent passer des hommes qu'on salue et sur qui la légion des photographes braque ses objectifs. Une animation _grave_ emplit la rue. Mouvements de police. Affluence d'autos. Puis, soudain, la petite fièvre qu'on voit se produire à la minute où l'arrivée du Chef est annoncée;--où Il passe, salue, descend de voiture... Pas un cri; mais des casquettes et des chapeaux soulevés, et, dans la foule, le brouhaha déférent, _contenu_, autour duquel on voit les opérateurs de cinémas tourner éperdument leurs manivelles.
C'est M. Poincaré, venu rue Dutot pour célébrer «dans l'intimité» le vingt-cinquième anniversaire de l'Institut Pasteur. Cent personnes à peine sont là qui l'attendent; cent hommes seulement, mais dont on peut dire que chacun d'eux est, dans l'État, «quelque chose», ou quelqu'un. Parmi cette élite, va et vient «le maître de la maison»; maigre, mince et long, sous la redingote noire boutonnée, le cache-nez de tricot blanc épingle sous la pointe de la barbe grise; et, sur le crâne, l'étroite calotte noire qu'il n'ôtera que pour recevoir son hôte, le conduire aux laboratoires, à l'amphithéâtre et, là, lire devant lui le bilan de l'oeuvre accomplie;--de l'oeuvre continuée depuis vingt-cinq ans, derrière ces murs de briques, dans une paix de couvent provincial... Roux, le premier des plus grands disciples de Pasteur,--évoquant le souvenir et traçant l'histoire des prodigieuses conquêtes réalisées depuis vingt-cinq ans, dans cette maison de faubourg, dont la plupart des Parisiens ne sont jamais venus regarder la façade... voilà un spectacle que n'oublieront pas ceux qui en furent témoins. Il parlait d'une voix unie, froide et voilée, et l'accent ne s'échauffa et la main qui tenait les feuillets ne trembla un peu que dans l'instant où il cita les camarades tombés au champ d'honneur, les morts «de la maison»...
J'ai demandé à l'un des savants qui l'administrent: «Un étranger peut-il visiter l'Institut Pasteur?» Il a souri, et m'a répondu: «En principe, non. En fait... non et oui. Cela dépend de l'étranger; du jour; de l'heure qu'il est... Pour ces choses-là, il n'y a qu'à consulter Jupille.»
Et il me montrait, à côté de la grille d'entrée, le gardien Jupille, en uniforme,--l'ancien petit berger, sauvé par Pasteur il y a vingt-huit ans.
* * *
Sans doute, madame, vous êtes allée déjà au Salon d'automne? Je veux dire que vous en avez vu, il y a huit jours, le vernissage, ainsi qu'il convient à toute personne soucieuse d'emboîter le pas, exactement, à l'Actualité? Eh bien, il y faut retourner. Il faut aller voir, au Grand Palais, les décorateurs, qui ne présentent pas, cette année, moins de quarante ensembles, et qui n'étaient pas prêts samedi dernier. Ils promettent à leurs amis un petit vernissage complémentaire; _leur_ vernissage, à eux. Bonne occasion de revoir un peu plus commodément une Exposition que la cohue rendait, l'autre jour, à peu près inaccessible, et qui vaut d'être, en certaines parties, regardée attentivement. Mais essayez donc d'être attentif à quelque chose, au milieu d'une foule venue au Salon d'automne, pour l'inaugurer! Je ne dis pas que le spectacle soit déplaisant. Il n'est jamais désagréable de rencontrer de la gaieté sur vingt mille visages à la fois, et il est certain qu'il n'y a pas d'endroit à Paris où règne une bonne humeur plus générale qu'en ce Grand Palais, durant les semaines où la Jeune-Peinture (nous avons nos Jeunes-Peintres comme d'autres leurs Jeunes-Turcs) y déploie ses audaces ingénues et ses laborieuses improvisations. Mais tout de même «ils sont trop», ceux qui narguent, sourient, font des mots ou s'esclaffent, et l'on aimerait bien pouvoir goûter, autrement qu'en une bousculade de fête foraine, le plaisir qu'offrent aux yeux et à l'esprit certaines oeuvres,--égarées ici, on ne sait comment, ni pourquoi. Oeuvres de _vivants_ (et de vivants pleins de santé!) dont le talent éclate au milieu de tant de médiocrités burlesques, et semble venir au-devant du passant pour le rassurer: «Repose-toi, mon ami. Cesse de rire une minute, et regarde-moi. Et conviens que nous sommes, dans cette maison-ci, quelques-uns qui n'avons pas perdu la tête tout à fait...»
Et puis il y a les _morts_. Le Salon d'automne nous donne, cette année, trois intéressantes Rétrospectives: celles de Georges Lopisgisch, l'exquis _fleuriste_, du sculpteur Rodo, de François Bonhomé, le peintre des hauts fourneaux. A signaler aussi exposition du Livre, égayée de délicieux albums enfantins; l'exposition très amusante d'art populaire russe; et enfin de très précieux «apports» de la Céramique et de la Sculpture... Au total, il semble bien que ce Salon s'assagisse, qu'un peu plus de raison le pénètre, d'automne en automne. On y hurle encore, écrivait ces jours-ci M. Arsène Alexandre, «mais on y hurle paisiblement».
C'est autant de gagné.
* * *
M. Chantavoine donnait, il y a dix jours, une conférence sur les _Caractères de la musique française_, à l'hôtel du «Foyer».
Cette conférence inaugurait la première série de douze concerts qui vont y être donnés par l'Association des concerts Chaigneau, sous le patronage de quelques maîtres, tels que Vincent d'Indy, Gabriel Fauré, Camille Chevillard, Claude Debussy. Les six concerts de cette première série auront lieu, de semaine en semaine, jusqu'en décembre. La seconde ne sera commencée qu'en avril.
Un grand nombre de notabilités mondaines ont ajouté leur patronage à celui des éminents «professionnels» dont je viens de citer les noms. Ces séances de musique de chambre occupent l'après-midi. C'est une concurrence aux _thés-tangos_. Je ne souhaite pas que les _thés-tangos_ l'emportent.
Les «grandes ventes» figurent ordinairement au programme des spectacles de la Saison parisienne. La Grande vente est pour le public des grandes épreuves sportives et des grandes premières un divertissement éminemment printanier! En voici une qui clôturera l'automne: celle des collections réunies par le regretté Édouard Aynard, député du Rhône, qui mourut subitement, il y a quelques mois.
L'Exposition en sera faite chez Petit, à la fin de la semaine. Édouard Aynard fut un homme de trop d'esprit, de trop de goût et d'une trop haute culture pour que ses collections n'offrent pas, même aux profanes, un spectacle intéressant. Il conviendra donc d'aller affronter, chez Petit, la bousculade, samedi et dimanche prochains... Il sera même de très bon ton d'y être allé.
UN PARISIEN.
AGENDA (22-29 novembre 1913)
EXAMEN ET CONCOURS.--Un emploi d'examinateur pour la physique est vacant à l'École polytechnique. Les demandes devront être adressées à l'École polytechnique avant le _5 décembre._--Une session extraordinaire d'examens pour les étudiants de la classe 1910 libérés aura lieu en _décembre_ à la Faculté de droit de Paris. Les inscriptions seront reçues à l'École de droit le _20 novembre_.